UN DERNIER MOT SUR LA QUESTION EUROPÉEISKE DU DANUBE
Ce que nous avions prévu, il y a quelque temps, lorsque nous avons touché aux affaires de Roumanie et de Hongrie, ce qu'il était facile de prévoir, s'est réalisé. La question du Danube est ouverte.
Devant la situation nouvelle, la Russie a fait, dans les premiers moments, une double évolution; d'une part, elle a jeté son masque de protectrice de la Roumanie : elle s'est montrée ouvertement hostile à la l'évolution qui avait prévenu l'effet de ses menées ; elle s'est efforcée de soulever la Moldavie et de lui faire rompre l'union avec la Valachie. La conjuration qu'elle avait fomentée vienl d'échouer. D'un autre côté, elle a posé à l'Europe, quant au traité de 1856, l'alternative suivanle : Ou maintenir intégralement ce traité et les conventions relatives à son application ; ou, si l'on y veut loucher (et alors, ce n'est pas à elle à le défendre, puisqu'il a été fait contre elle), le tenir pour complètement abrogé et résoudre le problême, non-seulement pour la Roumanie, mais pour toutes les populations chrétiennes de la Turquie, c'est-à-dire ouvrir la question
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d'Oriont tout cnliôrc. On a lu les bravades de la Gazette de Moscou, menaçant d'en appeler à l'épée contre l'Europe divisée et dissoute, si l'on veut résoudre la question du Danube malgré la lUissie et contre l'inlérèt russe.
D'où vient aux Moscovites cette confiance? — Des discordes européennes ; du relâchement des liens entre la France et l'Angleterre; — de la lutte, qui semble imminente, entre l'Autriche et la Prusse.
C'est à la France et à l'Angleterre de déjouer l'espoir du commun adversaire.
Que doit faire l'Occident? — N'ous ne pouvons traiter incidemment la question si compliquée des puissances allemandes ; — mais quant à l'objet spécial qui nous occupe, maintenir l'union des Principautés ; ne pas laisser intervenir la Russie ; n'exercer que du dehors l'autorité du protectorat européen, et permettre à la Roumanie de s'organiser par elle-même; ne pas lui interdire le choix d'un prince étranger, qu'elle persiste à réclamer, en l'engageant à choisir ce prince dans une famille et dans des conditions qui ne rendent pas impossibles les combinaisons politiques dont un avenir prochain peut démontrer la nécessité.
De pareils problèmes demandent à être abordés en face, sans illusions et sans réticences ; il ne faut pas attendre, pour les débattre, qu'on soit emporté à la dérive par le torrent des événements. Nous avons déjà exprimé l'opinion que la Roumanie était à la fois une nationalité véritable devant être assurée de son autonomie, et, en même temps, une nationalité trop faible pour pouvoir subsister dans un entier isolement à côté de cette énorme masse moscovite, organisée pour la conquête, qui pèse sur elle et aspire à l'engloutir. La France a un intérêt incontestable, un intérêt de premier ordre à protéger la Roumanie; mais la France est loin. Peut-on être sûr que la France ait toujours cent mille hommes et une flotte combinée avec celle d'Angleterre à envoyei-, au premier appel du télégraphe, aux bouches du Danube? iXe doit-on pas prévoir la chance de difficultés, d'impossibilités temporaires?
On ne peut asseoir exclusivement sur l'appui de la France, ou même de la France et de l'Angleterre, l'existence de la Rou-
manie. Il faut qu'il se constitue, sur lo bas Danube, une force propre, sérieusement consistante et capable de résister par elle-même un temps suffisant pour que la France ne soit considérée que comme une grande réserve, assurée, mais non pas toujours immédiate dans son action. Une grande lutte aura lieu sur le Danube ; nos ennemis le proclament eux-mêmes : « une « lutte sur nos confins méridionaux est inévitable, » écrivait dernièrement la Gazette de Moscou : « elle est dans les prévi- « sionsdetout le monde; en Hongrie, aucun orateur de quelque « importance n'a parlé sur l'Adresse sans en signaler l'éventua- « lité et même la proximité. » 11 faut se préparer à cette lutte plus ou moins prochaine et en organiser les moyens. Le plus essentiel est l'association de la Roumanie à la Hongrie : à la Hongrie sans l'Autriche, si l'Autriche se précipite et se dissout par sa faute ; — à la Hongrie et à l'Autriche, si l'Autriche sait se renouveler et sortir de l'Italie pour se faire tête d'une confédération danubienne.
Qui dit fédération, dit association libre : on ne peut pas fonder une fédération en commençant par disposer sans eux ou malgré eux des membres de cette fédération. La première condition est qu'ils en acceptent le lien. Le droit de la Roumanie à disposer d'elle-même est incontestable ; mais son devoir envers elle-même est d'user de ce droit de manière à se préserver du danger par excellence, celui d'être arrachée à l'Europe et engloutie dans l'empire moscovite ; son devoir est de rester européenne à tout prix; mais, ce devoir, c'est à elle-même de le comprendre et de le remplir.
Non-seulement l'opinion et la presse européenne, mais les puissances protectrices elles-mêmes ne peuvent agir légitimement que par voie de conseil, si ce n'est dans un seul cas, celui où les intrigues russes parviendraient à séparer les deux provinces, à dissoudre la Roumanie et à l'abîmer dans l'anarchie. Si la Roumanie se défaisait elle-même, sans intervention matérielle de l'étranger, il faudrait bien que l'Europe réglât le sort et préservât l'avenir d'un peuple qui se serait montré en état de minorité, et qu'à tout prix, elle l'empêchât de tomber dans les mains de l'ennemi. C'est aux Roumains de prouver qu'ils
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sont une nation, et ils nous paraissent, à l'heure qu'il est, tout à fait en voie de fournir cette preuve.
Le maintien de l'union des Principautés et l'organisation de la Roumanie autonome avant tout : c'est la question d'aujourd'hui. La fédération ne saurait être que la question de demain. Les éléments n'en sont pas prêts, puisque la plus grande incertitude règne encore sur l'issue des négociations entre les deux corps principaux , l'Autriche et la Hongrie, tout aussi bien que sur les relations futures de l'Autriche et de l'Italie et sur le dénoûment de la querelle entre l'Autriche et la Prusse. Les péripéties les plus contradictoires sont possibles. Si nous quittons la Roumanie pour entrer dans l'empire autrichien et jeter les yeux, non plus sur ses querelles extérieures, mais sur ses débats internes, nous voyons un double écueil menaçant au milieu des combinaisons qui s'agitent : le dualisme pur, c'està-dire, la fédération à deux entre l'élément allemand et l'élément madjar, s'il prétendait s'organiser sans tenir compte des droits des autres éléments nationaux, et sans leur faire leur part à l'intérieur des deux corps autrichien et hongrois, serait injuste envers autrui et trés-dangereux pour les deux parties ellesmêmes; ce serait rouvrir le champ aux influences moscovites parmi les grandes masses des Slaves de l'Autriche, aussi nombreux à eux seuls, pour le moins, que les Autrichiens-allemands et les Madjars réunis, et beaucoup plus nombreux, si on leur adjoint les Roumains de l'Autriche.
L'autre péril serait que, les négociations entre l'Autriche et la Hongrie venant à échouer, l'Autriche excitât de nouveau les Slaves et les Roumains contre les Madjars, ce qui n'aboutirait qu'à une confusion universelle ; une grande partie des Slaves se retournerait infailliblement contre les Allemands, et tout cela aurait pour conclusion le démembrement de l'Autriche. Nos légitimes ressentiments pourraient s'en réjouir; mais notre raison nous dit que l'Europe aurait plus d'intérêt à un arrangement qu'à un écroulement sur le Danube, de même qu'elle aurait intérêt à résoudre, plutôt par voie de transaction que par les armes, la question de la Yénétie, dont l'affranchissement et la restitution à l'Italie sont la première. condition d'un ordre européen; de
même, enfin, qu'elle aurait intérêt à ce que la Prusse et l'Autriclie n'en vinssent pas aux mains, si la question de la Yénetie, liée à celle-là, peut se résoudre pacifiquement.
Résolue par la fédération, la question du Danube serait-elle résolue contre la Turquie? En aucune façon. Ce plan politique, auquel inclinent aujourd'hui un si grand nombre d'espiits, n'a rien de commun avec l'idée de chasser le Turc de l'Europe, et les partisans de ce plan sont en général les plus décidés à demander qu'on défende atout prix les Ottomans dans Constanlinople. Mais la suzeraineté ottomane sur la Roumanie, si elle n'est un vain mot, est un fardeau que la Turquie ne peut soutenir. La Turquie est impuissante à défendre la Roumanie contre les Russes. Son intérêt plaide ici contre son amour-propre. Son intérêt est de se voir séparée de la Russie par un intermédiaire assez fort pour la couvrir en quelque sorte d'un solide boulevard extérieur. La force militaire de la Turquie n'est point à mépriser; elle est aujourd'hui aussi sérieusement organisée qu'elle peut l'être ; mais les événements de ce siècle ont prouvé que cette force, toute de résistance, ne commence à se manifester efficacement qu'à partir de la rive méridionale du Danube. Couverte en première ligne par une Roumanie associée à la Hongrie, la Turquie serait en mesure de tenir solidement la seconde et la troisième ligne défensives, c'est-à-dire le bas Danube et les Balkans, et d'aider à la défense commune. Le jour où elle consentira d'évacuer les forteresses des Serbes et à laisser aux Serbes la garde du Danube supérieur, l'hostilité de cette race guerrière contre l'Ottoman disparaîtra comme a disparu la vieille haine des Roumains, et de justes concessions aux Bulgares et au reste des populations chrétiennes pourront faire durer le grand malade plus longtemps que ne le souhaite le voisin, si désireux d'accélérer son dernier jour. Si, comme nous le croyons, l'avenir doit voir la formation d'un état serbe embrassant les provinces qui séparent la Serbie actuelle de l'Adriatique, les contingents de c.H État, lié à la suzeraineté ottomane, seront bien autrement efficaces pour la défense commune que ceux des pachaliks actuels, sans cesse en désordre ou en révolte.
Résumons et exprimons pleinement notie pensée sur la ques-