L'INVASION TARTARE
seul corps qui eût pu finir par se confédérer avec le royaume de Pologne. Mais un formidable cataclysme vint, sur ces entrefaites, changer la face d'une grande partie de la terre, et, après avoir bouleversé toute l'Asie, submerger l'Europe orientale et jeter un trouble profond dans les rapports des nations mêmes qui n'y furent point englouties. Nous voulons parler des conquêtes de Gengiz-Khan et de l'invasion des Mongols. Les races nomades d'Asie s'étaient de nouveau, comme au temps des lluns, concentrées en une horde immense, qui se jeta sur les domaines des Rurikovitches. Les Russiens du Dnieper, groupés autour du prince de Gallicie, allèrent bravement au-devant du péril jusque sur le Don: ils furent écrasés les premiers (1224). La Souzdalie, qui ne les avait pas secourus, eut bientôt son tour; elle fut conquise (1237) ; puis les Tartares, après avoir dévasté Kief de fond en comble, débordèrent jusqu'en Hongrie et en Pologne. L'épée des Polonais ne les arrêta qu'en Silésie, par la victoire de Ligniça (1240). Les Tartares furent refoulés de la Pologne et de la Hongrie; mais la plupart des Russiens et les Souzdaliens demeurèrent tributaires et sujets de la grande horde, dont les chefs s'établirent dans les steppes du Volga inférieur'. Le khacan des Mongols élevait, déposait, mettait à mort, suivant son caprice, les successeurs d'André de Bogoloub, les descendants des fiers Rurikovitches.
Après la conquête mongole, la Russie d'origine finnoise, la Souzdalie, qui prit, au quatorzième siècle, le nom deMoscovie, fut le théâtre d'un double phénomène qui semble contradictoire, mais qu'expliquent et l'esprit tartare et les faits primitifs que nous avons rapportés ci-dessus. D'une part, la religion chrétienne et la langue slave continuèrent et
* Leur résidence, Saraï, Était à 90 kilom. au nord d'Astrakhan. La raison des succès des Tartares est, suivant Karamsine, que, chez eux, le peuple entier était armé, tandis que, dans les états des princes russes, les paysans ne prenaient aucune part à la guerre.
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complétèrent leur progrès sous la suzeraineté des Tarlares païens, ce qui tint sans doute à l'absence de prosélytisme et de fanatisme religieux chez ces dominateurs, surtout avant qu'ils eussent embrassé la foi musulmane. D'une autre part, l'influence tartare, nulle quant à la religion et faible quant à la langue, fut grande dans l'ordre politique. Les kniaz (princes) russo-finnois perdirent complètement le peu qu'ils pouvaient avoir conservé d'esprit occidental, pour se faire les purs imitateurs du despotisme asiatique, les copistes de leurs suzerains; ces princes-serfs, obligés de comparaître à la horde au moindre signe du grand khan, rendaient à leurs sujets les traitements qu'ils recevaient de leurs maîtres : esclaves à la horde, tyrans chez eux. Ils gardèrent l'esprit tartare, lors même que, deux siècles après, ils eurent secoué le joug des Tartares; cet esprit, celui de l'autocratie, n'a jamais quitté leurs héritiers. La Moscovie avait cru dans la double servitude étrangère et intérieure, et n'a! jamais pu effacer cette empreinte originelle.
Les populations, dans les contrées d'origine finnoise, n'apportèrent aucun obstacle à l'établissement du régime asiatique; il n'en fut pas de même dans les provinces ' slavo-russiennes ; l'autorité des Tartares n'y fut que celle de la force matérielle ; leur esprit n'y pénétra pas, et les ■vieilles cités slaves ne supportèrent qu'avec une extrême impatience la présence des arrogants délégués du grand khan, ces baskaks aux pieds desquels tremblait la Souzdalie; Novgorod, tout en payant sa part du tribut, ne les reçut jamais dans ses murs, et la Gallicie les expulsa maintes fois.
Cette différence morale entre les deux Russies eut de grandes conséquences. Moins d'un siècle après l'invasion des Tartares, une réaction formidable éclata contre ces conquérants. Ce fut, chose remarquable, un petit peuple non