LE GRAND IVAN ET NOVGOROD
grecs et aux khacans mongols, et qui exprimait pour eux une idée de pouvoir suprême*. Il se porte à la fois comme l'héritier de Rurik, de la grande horde et de Constantinople, et comme le protecteur unique de la religion grecque, dont le siège est tombé aux mains des infidèles. Sur la création slavo-fmnoise d'André de Bogoloub, il imprime le double cachet tartare et byzantin qui est le signe indélébile de la monarchie moscovite; mais le génie tartare domine; Byzance ne donne que les formes. Le grand Ivan est bien plutôt un despote d'Asie, un successeur de Bàtou et deTimour, qu'un César de Byzance.
Il envahit à la fois sur les Slaves et sur les Tartares. Les républiques slaves du Nord, Novgorod et son ancienne vassale et sa sœur, Pskof, avaient tâché de se maintenir indépendantes de fait entre l'État lithuano-polonais et TEtat moscovite, en reconnaissant tour à tour la suzeraineté de l'un et de l'autre. Ivan III profita des embarras de la Pologne pour écraser Novgorod. Novgorod essaya en vain de traiter : « Nous vous acceptons pour prince^ » disaient les chefs de la république; « nous ne pouvons vous accepter pour souverain (pour kniaz, non pour tsar). » Ils succombèrent sous la force et sous la ruse. Ivan fit périr les principaux chefs et déporta en Moscovie l'élite de la population, huit mille personnes, qu'il remplaça par des Moscovites (1471-1481), C'était déjà le ijlanPogodine; la politique russe n'est pas d'hier.
La Pologne, alors engagée dans d'autres querelles et gouvernée par un roi faible, ne put ou ne sut sauver la grande cité Slovène, Grave malheur pour elle, qui perdait sa précieuse avant-garde du nord ! malheur aussi pour la civili-
* Ce titre asiatique n'a aucun rapport avec le nom de César; la racine semble avoir été introduite chez les Slaves et chez les Roumains par les Bulgares, et signifier la terre, le sol et, par extension, le seigneur de la terre. Le grand chef des Serbes, Doutchan, au treizième siècle, s'intitule ferai et tsar, roi et empereur.
sation générale! Il y avait là un élément énergique et libre de démocratie urbaine, qui manqua toujours à l'ancienne Pologne et qui n'y est né, pour ainsi dire, que depuis la destruction de l'Etat; il y avait des républiques actives, commerçantes, colonisatrices, une Flandre du Nord. Novgorod était le Gand des Slaves, et ses chefs étaient leurs Arteveldes. Le clergé novgorodien s'associait pleinement au patriotisme des bourgeois. Karamsine avoue la profonde différence morale qui séparait les archevêques de Novgorod du clergé moscovite ^ Tout cela fut anéanti par les tsars. Ivan le Terrible acheva, au siècle suivant, l'œuvre du grand Ivan par d'épouvantables massacres. Durant six semaines, suivant le témoignage des liistoriens moscovites, il fit égorger de cinq cents à mille personnes par jour dans Novgorod ; il la faucha à ras de terre. Elle ne s'est jamais relevée (1570).
La république de Pskof avait été détruite en 1510.
Le tsarisme ne soumit pas la Slovénie : il l'extermina. 11 a, tout récemment (en 1862), insulté aux mânes de sa victime, aussi bien qu'à l'histoire, en célébrant sur le cadavre de Novgorod le millenium de la prétendue fondation de TEmpire russe par Rurik.
Si le grand Ivan avait été conquérant et fondateur, Ivan le Terrible fut l'idéal du tyran, mais du tyran asiatique. Ce fut un destructeur d'hommes qui dépassa les grands exterminateurs mongols. Rien n'est plus caractéristique que l'étrange popularité dans la terreur même, que ce Néron moscovite avait obtenue vivant et qu'il conserva mort parmi ses sujets, dont il avait versé le sang à torrents
• « Les archevêques de Novgorod employaient les trésors de Saintc-Sopliie (leur cathédrale) à subvenir aux besoins de l'État ; mais nos métropolitains ne suivaient pas ce noble exemple, et, tandis que le peuple languissait dans la misère, nos moines, occupés du commerce et affranchis de toute contribution, n'avaient d'autre soin que d'accroître incessamment leurs richesses. Karamsine, Hist. de Russie, t. V, p. 462.