LA SOCIÉTÉ POLONAISE
allemande, le Statut de Magdebourg^ qui séparait les villes du reste du pays.
La noblesse eut donc des excuses ou des prétextes à sa conduite envers la bourgeoisie ; elle n'en eut point à sa tyrannie envers les paysans. A la fin du quinzième siècle, la propriété rurale fut interdite aux paysans comme aux bourgeois ; les kmetons furent successivement dépouillés du droit de propriété, puis du droit de recourir aux juridictions publiques, c'est-à-dire qu'on les soumit aux juridictions seigneuriales ; puis ils furent privés de la liberté civile, c'est-à-dire attachés à la glèbe. Les seigneurs finirent par réclamer le droit de vie et de mort sur les paysans, dernière conséquence de l'abolition du droit commun en matière judiciaire.
La Pologne avait ainsi l'oppression illimitée en bas, la liberté illimitée en haut, la république étant fondée, non pas seulement sur la liberté individuelle du citoyen, mais sur la souveraineté individuelle absolue.
Pour comble de contradiction, à coté de ce contraste entre l'esclavage illimité du paysan et la liberté illimitée du noble, on eut, au dix-septième siècle, le contraste de la liberté absolue en politique avec la servitude absolue en religion, le liberum veto et les jésuites face à face. Le libenemyefo, c'est-à-dire l'exagération de l'individualité slave, qui pousse à l'absolu comme le despotisme a fait en sens contraire dans la Moscovie, et qui reconnaît à chaque citoyen le droit, non pas seulement de maintenir sa volonté propre, mais d'arrêter l'effet de la volonté de tous les autres, immolant ainsi la majorité, c'est-à-dire le possible, au rêve sublime de l'unanimité : — les jésuites, c'est-à-dire l'excès du principe opposé, l'immolation de tous les droits de la conscience individuelle à une autorité infaillible. L'anarchie politique et le despotisme religieux s'associent dans un mariage adultère.
4j LE PASSE.
La Pologne du dix-septième siècle rappelle à certains égards la Gaule de César, où, contrairement aux instincts d'égalité de notre race celtique, les circonstances avaient amené un étal de choses tel que « les druides et les chevaliers étaient tout et le peuple rien, » et où la discorde des cantons et des tribus tournait la vertu guerrière de la nation contre elle-même. Mais la Pologne avait, de plus que la Gaule, les querelles religieuses.
Cette situation, déplorable même dans la Pologne proprement dite, devait amener d'inévitables désastres dans les provinces russiennes ou Ruthénie\ 11 n'y avait point, comme nous l'avons vu, de différence d'origine entre la Pologne et la Ruthénie : les Slaves du Dnieper et du Dniester avaient le môme berceau que les Slaves de la Vistule. Le temps avait produit des différences de dialectes : la Ruthénie du Nord, ou Russie Rlanche, les contrées de la haute Duna, duhaiitDniépcr, du Pripiet, parlent le dialecte le plus voisin du polonais; la Ruthénie du Sud, subdivisée en Russie Rouge (G allicie orientale) et en Petite Russie, fort vaste région, malgré cette épithète assez mal. appliquée, et qui s'étendait sur les deux rives du Dnieper % parle un dialecte un peu plus rapproché du vieux slavon d'Église ou langue liturgique, d'où est sorti le moscovite ou grand-russe. La Petite Russie à l'ouest du Dnieper (Kief, Ukraine occidentale, Volhynie, Podolie) était plus purement slave et européenne; la Petite Russie à l'est du fleuve (Sévérie, Tchernigof, Poltava) était un peu plus mêlée d'éléments étrangers; mais, en résumé, il n'y avait nulle opposition de race entre les masses russiennes et les Polonais.
Il y avait des haines de castes et de rites. La noblesse des
* Nous employons ce terme latin, pour la commodité du récit, afin de désigner l'ensemble des provinces slavo-russiennes, moins Novgorod et Pskof.
- On ne désigne aujourd'hui tous ce nom que les provinces slaves au delà du Dnieper.