GRECS ET LATINS
Tartares, qui l'avaient fort protégé et exempté de tous impôts, fut, à plus forte raison, « un utile instrument entre les mains des grands-princes, » comme le dit Karamsine. « Les métropolitains, dit cet historien, dépendaient entièrement des princes, qui les élevaient ou les déposaient à leur gré ^ »
■^ L'indépendance religieuse de la Moscovie ne fut donc en réalité qu'un progrès du despotisme, et, par une coïncidence curieuse, s'établit sous le même prince qui introduisit l'usage tartare du knout, le véliki-kniaz Vassili l'aveugle.
L'œuvre du concile de Florence n'avait pas duré; Constantinople s'était de nouveau séparée de Rome, et resta séparée, après avoir passé sous le joug des sultans. Les dissidences religieuses n'avaient jamais cessé complètement en Ruthénie. Les évêques lithuano-russiens suivirent Constantinople dans sa nouvelle séparation, puis une réaction dans le sens de l'union avec Rome se refit sous la direction des évêques de Smolensk et de Vilna, d'accord avec le grandduc Alexandre de Lithuanie, depuis roi de Pologne. 11 y eut pression d'un côté, vive résistance de l'autre. Le Moscovite en profita; Ivan III se posa devant la Ruthénie comme le protecteur de l'orthodoxie grecque, et ce fut là, comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, ce qui lui valut la conquête des provinces russiennes de la rive orientale du Dnieper.
La Pologne et la Lithuanie revinrent, par cette dure expérience, au système tolérant de Vitovte.Un concile grecorthodoxe se tint librement à Vilna, en 1515, sous la présidence du métropolitain de Kief. La liberté religieuse s'épanouit de plus en plus largement dans la république jusqu'au grand décret de 1568. Le tsarisme perdait son arme la plus dangereuse, et la Pologne était le glorieux asile de
' Karamsine, Histoire de Paissie, t. V, p. 462-464.
tous les proscrits que persécutait le fanatisme religieux
dans tout le reste de l'Europe. >
La Pologne fut enfin envahie à son tour par la réaction catholique qui se personnifiait dans les jésuites. Protégés, mais contenus, sous le grand roi Etienne Batori, ils débordèrent et envahirent tout sous le faible Sigismond Wasa. Ils dominèrent le clergé, s'emparèrent de l'éducation de la jeune noblesse et la poussèrent à outrance contre les dissidents. Le métropolitain de Kief fut gagné. Un concile lithuano-russien, tenu à Kief en 1595, décida derechef l'union avec l'Eglise romaine : deux évêques résistèrent et furent soutenus par une grande partie du peuple. On employa la violence; les troubles religieux recommencèrent. Le génie de la Pologne se reconnut un moment et protesta. Dans une grande assemblée à Sandomir, soixante mille nobles demandèrent la conservation du rite grec dans son ancienne liberté et le renvoi des jésuites (1606).
Ce salutaire effort échoua : l'intolérance l'emporta. On a conservé la plainte éloquente d'un nonce de Volhynie, en 1626, où éclatent les présages des calamités prochaines.
L'irritation était profonde chez une grande partie des populations russiennes. Un nouvel élément intervint.
Outre la noblesse, polonaise de langue et de mœurs, et le peuple russien ou ruthène, il existait dans ces contrées un troisième élément d'une grande importance par ses qualités guerrières, les Cosaques. Ceux-ci, comme l'indique leur nom tartare, Kosaks, Kaïssaks, n'étaient point d'origine slave, et l'instinct populaire, chez nous, ne se trompe pas en faisant de Cosaque le synonyme de barbare^ d'étranger à l'Europe. Les Cosaques, comme leurs voisins les Tcherkesses ou Circassiens proprement dits S dont ils
* C'est par erreur que nous appelons circassiennes ces populations caucasiques qui disputent aux Grecs la palme de la beauté parmi les races humai-