SOBIESKI. C
Moscovie; le tsar lui restitue quelques districts à l'est du haut Dnieper et lui promet la restitution prochaine de la Sévérie, avec une forte indemnité en argent pour la conti nuation de l'occupation de Kief et de Smolensk jusqu'en 1093(1678).
La Turquie, cependant, rebutée de son invincible résistance, se détournait en ce moment de la Pologne sur l'Autriche et marchait sur Vienne avec toutes ses forces. Le divan offrit la paix à Sobieski. Louis XIV le pressait d'accepter et de laisser périr la maison d'Autriche. L'empereur implorait son secours, et, il faut le dire, toute la chrétienté, moins le roi de France, le conjurait d'arrêter le torrent des barbares, et toute la tradition de la Pologne l'y conviait.
Il y était décidé. Il devait, en effet, sauver Vienne, mais dans l'intérêt de la chrétienté, et non dans celui de la maison d'Autriche; il devait arracher la Hongrie aux Turcs, mais non pas la rendre à cette domination autrichienne, qu'elle exécrait au point de préférer le sultan à l'empereur. L'empereur, aux abois, offrait lui-même la Hongrie à Sobieski pour prix de son alliance. La Hongrie associée à la Pologne, quel changement dans les conditions de l'Europe ! Sobieski n'accepta pas, et, en même temps, il se lia par un traité qui lui interdisait défaire la paix sans l'empereur.
Cœur magnanime, admirable capitaine, mais politique médiocre, il était destiné à ne vaincre que pour des ingrats. Vienne était à peine délivrée par une des plus éclatantes journées de l'histoire, que l'Autriche laissait éclater sa basse envie contre son libérateur. Sobieski n'en resta pas moins attaché tout entier à la guerre contre les Turcs, et, par un nouveau pacte avec le tsar, il céda définitivement aux Moscovites la Sévérie, Smolensk et Kief même (1686). Sobieski abandonnant les deux célèbres cités du Dnieper, le boulevard de la Russie Blanche et la vieille métropole de la Ruthénie, c'était là un triste présage!
Sobieski espérait dédommager la Pologne en lui assurant le littoral de la mer Noire, qu'elle n"avait jamais possédé que de nom, et en substituant au protectorat ottoman le protectorat polonais sur la Valachie et la Moldavie. Il n'atteignit pas ce but, et les intrigues de l'Autriche contribuèrent à l'empêcher de l'atteindre. 11 réussit seulement àconserver l'Ukraine et à dégager la Podolie. Ses derniers regards purent voir les Moscovites poser le pied au bord de cette mer Noire, qu'il n'avait pu conquérir à la Pologne (1696).
L'astre de Sobieski se couche; celui de Pierre le Grand s'est levé!
CHAPITliE IV
DE PIERRE LE GRAND A CATHERINE II. — L'EMPIRE CE RUSSIE. LE PARTAGE DE LA POLOGNE.
La décadence de la Pologne, suspendue par la gloire de Sobieski, se précipite après sa mort (1696).
La Moscovie, après s'être fortifiée obscurément durant le dix-septième siècle, entrait alors avec éclat dans une voie nouvelle.
Avant Pierre I", le tsarisme avait déjà fait plus d'un effort afin d'attirer dans ses mains les ressources matérielles de la civilisation européenne; les Ivans eux-mêmes avaient accordé quelques faveurs au commerce, et c'était pour rapprocher de force les populations moscovites des habitudes agricoles de l'Europe, et en vue d'accroître la richesse publique, que Boris Godounof avait établi le servage à la lîn du seizième siècle. Antérieurement à Boris, tout le monde était, en Moscovie comme dans les autres états despotiques, esclave du monarque ; mais personne n'était serf de glèbe, esclave de la terre; ainsi, pour le dire en passant, le servage, que le tsarisme vient d'abolir comme il l'avait établi, n'était qu'une institution étrangère aux peuples touraniens et empruntée au moyen âge européen \ C'est une grande illusion que d'imaginer que les
* Avant Boris, les paysans moscovites cliangeaienl de résidence à volonté. « Boris fat frappé du désavantage de ces émigrations, qui augmentaioit le nombre des fainéants et des pauvres, et qui s'opposaient aux progrés de Vr-
paysans moscovites vont s'assimiler aux nôtres et devenir européens par cela seul qu'ils auront cessé d'être serfs ! Durant la terrible crise qui suivit la catastrophe de Boris et l'invasion du faux Dmitri, les boyards et le resie de la noblesse cherchèrent, d'une autre façon, à imiter l'Europe en s'efforçant d'échapper à l'autocratie et de partager le pouvoir avec le tsar : cette tentative échoua, comme toutes celles du même genre qui l'ont suivie, non-seulement parce que la noblesse n'agissait que dans son intérêt exclusif et que lemouvement, chez elle-même, était dépourvu de force et de profondeur, mais parce que le gros du peuple demeurait absolument étranger à ces entreprises inspirées par ce qui subsistait de traditions slaves et Scandinaves dans la classe supérieure : ses tentatives de révolution, à lui, prenaient leurs modèles ailleurs, c'est-à-dire en Asie; elles enfantaient Stenka-Radzin et Pougatchef, et commençaient par essayer d'exterminer la noblesse K
conomie domestique et de la sociabilité. Des bourgs el des villages, abandonnés par ces habitants nomades, devenaient déserts. Les maisons et les chaumières tombaient en ruine par la négligence de possesseurs momentanés. Boris supprima, en 1592 ou 1593, le droit qu'avaient les paysans de passer d'un village à un autre et les rendit serfs des seigneurs. Les paysans regrettèrent leur ancienne liberté, quoique souvent, avec elle, ils errassent en vagabonds depuis leur enfance jusqu'au tombeau. Un autre édit (en 1597 j compléta le précédent par des mesures rigoureuses pour rendre aux seigneurs les paysans qui avaient fui depuis le premier édit. et assujettit au servage, avec les paysans, les domestiques libres qui servaient depuis six mois. Karamsiiie, Hist. de Russie, t. XI, p. 1.
* Sur ces tentatives de la noblesse moscovite, on trouve une série de faits intéressants dans l'ouvrage du prince Dolgorouliow : la Vérité sur la Russie. L'auteur ne distinguant pas les éléments touraniens des éléments européens, on ne comprendrait pas le fonds de l'iiistoire de Russie, à ne lire que son livre; mais il est instructif pour qui a pu assurer ses bases ailleurs. En 1G15, après que laMoscovie a secoué le joug de la conquête polonaise, Us boyards et l'assemblée générale, que le prince Dolgoroukow qualifie d'États Généraux, font jurer à leur élu Michel llomanof de ne point élablir de lois, faire la guerre ni la paix, condamner personne à mort, ni confisquer de biens sans le concours des boyards et de l'assemblée. Dos 1C19, la charte d'élection de 1G15 est détruite, el l'autocratie est rétablie de nom et de fait, sans résistance sérieuse. Quelque chose de bien caractéristique et qui atteste à quel
BORIS. — PIERRE LE.GRAiND. 69
La nouvelle dynastie des Romanof, après avoir brisé sans peine les barrières qu'on avait prétendu imposer à son autorité, gouverna dans le même esprit que Boris : elle raffermit le despotisme et tâcha d'emprunter des armes à l'Europe. Le second des Romanof, Alexis, montra beaucoup de suite el d'habileté dans cette direction. Néanmoins, jusqu'à l'avènement de Pierre 1", on peut dire que, si la Moscovie avait quelques rapports avec l'Europe, c'était du dehors et à la façon du Grand-Turc ou du schah de Perse. Maintenant un tsar d'un esprit audacieux allait l'introduire dans la société européenne, non comme un nouvel élément assimilable aux anciens, mais comme un dangereux dissolvant. Pierre le Grand, d'une intelligence ouverte à toutes les sciences el à tous les progrès matériels, mais fermé à toute idéalité morale, et aussi Tartare de cœur que ses devanciers, n'avait nullement compris le fonds de l'Europe, qu'aujourd'hui encore aucun vrai Moscovite ne comprend, c'est-à-dire la faculté de renouvellement propre aux races aryennes ou japhétiques; la faculté de faire peau neuve sans mourir. Il prit la mue de l'Occident au dix-huitième siècle pour une maladie mortelle, et les signes de révolution pour des signes de ruine et d'extinction. L'Occident lui parut un vieillard caduc en possession d'instruments puissants qui seuls le rendaient momentanément supérieur à la Moscovie ignorante et dépourvue. Il ne s'agissait que de lui dérober ses secrets et de copier ses machines, pour substituer à ce vieux monde près de mourir un jeune empire prêt à naître.
Pierre I" remplaça donc la grossière machine mongole des Ivans par des établissements scientifiques et militaires
point régnaient les habitudes tartares, c'est que, parmi les articles présentes par la noblesse à son élu, ne figure pas l'abolition du knout pour les nobles. L'exemption du knout, en faveur des nobles, ne fut accordée que par le tsar allemand Pierre III, en 17G2, à la prière des g-entilshommes holsteinois qui l'avaient suivi à Saint-Pétersbourg.
copiés en Occidenl, et par une vaste mécanique adminislralive empruntée aussi, en partie, aux monarcliies européennes, mais construite avec une rigueur de logique despotique à laquelle ne pouvaient atteindre ces monarchies. Au litre oriental de tsar, il s'efforça de substituer, dans les rapports avec les États européens, le titre occidental d'empereur, qui impliquait l'héritage de Byzancc; et mettait le chef des Moscovites sur le même pied que le chef du saint empire romain. Il détrôna la sainte Moscou, la lointaine capitale asiatique A'au delà des forêts, pour l'hybride Pétersbourg, tout arlificielle et à demi allemande, mais ouvrant sur l'Europe par la Baltique. Il dénatura le fonds propre, déplaça le centre naturel, violenta les mœurs et le génie de son peuple pour en faire un instrument plus apte à une action extérieure illimitée. Il rendit par là impossible le développement normal de la Moscovic dans ses conditions particulières, et c'est là le vrai mot de l'anathéme sérieux et profond que Rousseau opposa aux superficielles admirations de ses contemporains pour l'impérial novateur.
Si Pierre I*"" fit cette Russie officielle, par laquelle il remplaçait la Moscuvie, européenne d'habit et de tactique, il l'ut plus asiatique que les Ivans dans certaines de ses lois. Il mit la dernière main au système autocratique en supprimant le patriarcat et en établissant le tchine.
Le patriarcat, créé autrefois pour soustraire laMoscovie à l'intluence religieuse de Constantinople, n'était plus nécessaire aux tsars et pouvait devenir gênant. L'asservissement et l'anéantissement moral de l'Église grecque du Nord furent consommés par le renversement de cette bien faible barrière, et le despotisme fut bien plus illimité à Saint- Pétersbourg qu'à Stamboul.
Quant au tchine, voilà ce qu'il fit. Tandis qu'il rendait un ukase, qui ne fut point exécuté, pour interdire de