PIERRE LE GRAND
vendre séparément les serfs membres d'une même famille, el qu'il montrait ainsi le désir de poser quelques limites au régime de servage fondé par Boris, il dépassait, au contraire, Ivan 111, en ce qui concernait la noblesse. Ivan III avait changé en caste héréditaire la flottante classe guerrière des enfants-boyards ou sloujihjie-lioudi, dont le nom semi-teutonique {lioudi, leudcS) rappelait les premiers Rurikovitches ; il en avait fait une caste assujettie à la glèbe du service, suivant l'expression d'un écrivain moscovite^ c'est-à-dire ne pouvant jamais quitter le service du tsar, même en lui rendant le lot de terre qui était le prix de ce service. Pierre, à son tour, transforme cette caste en une immense hiérarchie bureaucratique et militaire (le tchine), où personne n'a de rang, n'existe, en quelque sorte, que par son grade : il fit ainsi disparaître le peu qui pouvait subsister de noblesse ayant une existence propre et personnelle à la façon de l'Occident^
En achevant d'écraser tout débris de libre individualité chez ce peuple déjà si dépourvu sous ce rapport, et en jetant la Moscovie hors d'elle-même par la création de Saint-Pétersbourg, Pierre le Grand commençait ce qu'il était réservé à Nicolas d'achever et ce qui éclate aujourd'hui en traits sinistres : la formation de cette étrange société qui remplacera l'esprit public par l'esprit d'envahissement universel, et la libre personnalité par l'orgueil collectif de sujets qui aspirent à imposer leur maître au monde.
Quel que soit l'avenir des créations de Pierre I", il s'assura dans le présent des moyens d'action considérables, et s'en servit avec vigueur. Il rêvait pour ses successeurs
* Le prince Pierre Dolgorouliow.
* Pierre III rendit aux nobles, en 1762, la faculté de quitter le service; mais qui n'est pas du tchine n'a pas de rang-, et se trouve dans l'empire — comme s'il n'existait pas. In descendant des Rurikovitches, s'il n'est pas du tchine, est au-dessous du dernier employé de la police.
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un empire s'étendant du Sund au Bosphore et étouffant l'Europe entre ses serres. La première condition était de miner, d'abattre la Pologne, rempart derOccident. 11 y mit tous ses soins et vit ])ien que l'Allemagne serait asse2 aveugle pour l'y aider.
Sobieski disparu, les discordes auxquelles une constitution fatale ne permet pas de remédier favorisent en Pologne les influences étrangères ; ces influences se liguent ; la coalition des trois voisins qui doivent détruire la republique polonaise existe déjà en fait. Un roi allemand, auguste de Saxe, est imposé par une minorité factieuse, que poussent ^e tsar et l'Autriche contre la majorité qui avait élu un roi français.
Les étrangers dominent la Pologne et préparent sa ruine : une auire force étrangère entreprend de la sauver. C'est là le sens de la lui te entre Pierre le Grand et Charles Xll.
La Suède n'eut point l'aveuglement de l'Allemagne. Un homme qu'on a trop méconnu, Charles XIÏ, sentant sa patrie presque aussi menacée que la Pologne, tenta de les préserver toutes deux en les reliant fortement l'une à l'aulre. 11 renversa le roi saxon imposé à la Pologne, fit élire à sa place un roi national et patriote; puis, secondé par un romanesque héros, le fameux hetman Mazeppa, il essaya d'arracher les Cosaques au joug qu'ils se repentaient d'avoir accepté et de renverser la domination moscovite entre le Dnieper, le Don et la mer Noire.
Après d'éclatants succès, ses forces le trahirent : il succomba sous le nombre (1709); mais la postérité, sans nier ses erreurs et ce qu'il y eut de téméraire dans la conduite de sa généreuse entreprise, doit rendre justice à ses vues politiques autant qu'à son génie guerrier. 11 n'eût pu briser qu'avec l'aide de la France la coalition qui enserrait la Pologne ainsi que la Suède, et la France, épuisée par les