TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND
jugLicr. Pour cela, l'isoler du Danemark, et le Danemark de la Suède, et entretenir avec soin leurs rivalités.
VI. Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les princesses d'Allemagne, pour multiplier les alliances de famille, rapprocher les intérêts et unir d'ellemême l'Allemagne à notre cause, en y multipliant notre influence.
VII. Rechercher de préférence l'alliance de l'Angleterre pour le commerce, comme étant la puissance qui a le plus besoin de nous pour sa marine, et qui peut être le plus utile au développement de la nôtre. Échanger nos bois et autres productions contre son or, et établir entre ses marchands, ses matelots et les nôtres, des rapports continuels, qui formeront ceux de ce pays à la navigation et au commerce.
VIII. S'étendre sans relâche vers le nord, le long de la Baltique, ainsi que vers le sud, le long de la mer Noire.
IX. Approcher le plus possible de Constantinoplè et des Indes. Celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde. En conséquence, susciter des guerres continuelles, tantôt au Turc, tantôt à la Perse; établir des chantiers sur la mer Noire; s'emparer peu à peu de cette mer, ainsi que de la Baltique, ce qui est un double point nécessaire à la réussite du projet; hâter la décadence de la Perse; pénétrer jusqu'au golfe Persique; rétablir, si c'est possible, parla Syrie, l'ancien commerce du Levant, et avancer jusqu'aux Indes, qui sont l'entrepôt du monde. Une fois là, on pourra se passer de l'or de l'Angleterre.
X. Rechercher et entretenir avec soin l'alliance de l'Autriche; appuyer en apparence ses idées de royauté future sur l'Allemagne, et exciter contre elle, par-dessous main, la jalousie des princes. Tâcher de faire réclamer des secours de la Russie par les uns ou par les autres, et exercer sur le pays une espèce de protection qui prépare la domination future.
XI. Intéresser la maison d'Autriche à cliasser le Turc de l'Europe et neutraliser ses jalousies lors de la conquête de Constantinople, soit en lui suscitant une guerre avec les anciens Étals de l'Europe, soit en lui donnant une portion de la conquête, qu'on lui reprendra plus tard.
XII. S'attacher à réunir autour de soi tous les Grecs dispersés ^ qui sont répandus, soit dans la Hongrie, soit dans la Turquie, soit dans le midi de la Pologne; se faire leur centre, leur appui, et établir d'avance une prédominance universelle par une sorte d'autocratie ou de suprématie sacerdotale : ce seront autant d'amis qu'on aura chez chacun de ses ennemis.
XIII. La Suéde démembrée, la Perse vaincue, la Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos armées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gardées par nos vaisseaux, il faut d'abord proposer séparément et trés-secrètement, d'abord à la cour de Versailles, puis à celle de Vienne, de partager avec elle l'empire de l'univers. Si l'une des deux accepte, ce qui est immanquable, en flattant leur ambition et leur amour-propre, se servir d'elle pour écraser l'aulre, puis écraser à son tour celle qui demeurera, en engageant avec elle une lutte qui ne saurait être douteuse, la Russie possédant déjà en propre tout l'Orient et une grande partie de l'Europe.
XIV. Si, ce qui n'est pas probable, chacune d'elles refusait l'offre de la Russie, il faudrait savoir leur susciter des querelles et les faire s'épuiser l'une par l'autre. Alors, profitant d'un moment décisif, la Russie ferait fondre ses troupes rassemblées d'avance sur l'Allemagne, en même temps que deux flottes considérables partiraient, l'une de la mer d'Azof et l'autre du port d'Arkhangel', chargées de hordes asiatiques, sous le convoi des flottes armées de la
• Grecs de religion.
* Est-ce bien Arkhangel qu'il faut lire?
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mer Noire et de la mer Baltique. S'avançant par la Méditerranée et par l'Océan, elles inonderaient la France d'un côté, l'Allemagne de l'autre, et, ces deux contrées vaincues, le reste de l'Europe passerait facilement et sans coup férir sous le joug.
« Ainsi peut et doit être subjuguée l'Europe M »
Nous citons ce document sans autre commentaire que la remarque que tout le plan est rattaché théoriquement à la conception abstraite et arbitraire d'un renouvellement périodique du monde par les invasions des hommes polaires^ et historiquement à une comparaison insoutenable entre les nouveaux Barbares (Moscovites etTartares)et les anciens (Germains et Scandinaves).
C'était le rêve de monarchie universelle commun à tous les conquérants tartares et asiatiques, le rêve de tous les fléaux de Dieu, qui reparaissait dans des conditions nouvelles, et dont un peuple nombreux allait devenir l'instrument docile et fanatique.
Dans la forme, Pierre avait violenté, dénaturé son peuple, ce qui explique la tradition d'impopularité attachée à son nom chez le vrai Moscovite, tandis qu'Ivan IV, bien plus cruel que lui, est demeuré populaire. Mais, dans le fond, Pierre ne fit que développer les germes semés par Ivan III et que ressusciter les ambitions des anciens maîtres mongols de la Moscovie. Il façonna son peuple à un rôle funeste, insensé, subversif de tout le plan providentiel de l'histoire; mais il ne le fit qu'en exploitant les tendances d'envahissement et de domination cosmopolites qui caractérisent toute la race touranienne.
La Pologne cependant roulait sur la pente où Charles XII
• Ce testament politique fut, dit-on, esquissé par Pierre I", en 1710, après la bataille de Poltava; retouché par lui, en 1722, après la paix de Kystadt; puis, en 1730, par le chancelier Ostermann. Nous reproduisons le texte d'après l'Histoire de Pologne, par Léonard Chodzko; Paris, 1859.
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l'avait un moment arrêtée. Les influences corruptrices de l'étranger étaient permanentes ; les interventions ouvertes étaient fréquentes; le sol polonais était violé à chaque instant par ses voisins. La nation, empoisonnée par les principes délétères qu'elle avait laissé pénétrer dans son sein, continuait à se déchirer elle-même, la noblesse étant toujours plus anarchique, le jésuitisme toujours plus persécuteur; la pire loi contre les dissidents est de 1 755. L'étranger, Moscovite et Prussien, se donna le rôle de protecteur des dissidents contre le fanatisme, et ce fut là le principal leurre dont se servirent Catherine II et le grand Frédéric pour aliéner de la cause polonaise les philosophes français, rois de l'opinion européenne.
Au moment de toucher le fond de l'abîme, la Pologne se réveilla en sursaut : réveil d'intelligence politique chez une partie des grands, réveil d'héroïsme dans la petite noblesse. Les uns essayèrent de corriger les plus désastreux abus de la constitution, les autres prirent les armes pour repousser l'intervention étrangère, qui s'était renouvelée aux premières tentatives de réforme. Ce que la Moscovie et la Prusse voulaient à tout prix empocher, c'était que la Pologne se corrigeât.
La patriotique confédération de Bar pour le salut de la nationalité polonaise éclata dans ces mêmes régions russiennes (Podolie, Yolhynie, Ukraine, qui avaient vu la révolte deChmielnicki (1768). Les intrigues moscovites réussirent à ressusciter par contre-coup cette révolte, en jetant les Cosaques zaporogues au inilieu des paysans ruthéniens : la tsarine fit ce que fait encore aujourd'hui son héritier, la guerre sociale.
Les haines civiles et religieuses' répondirent à l'appel de
• La confédération de Bar avait eu le tort grave d'arborer la banniire du catholicisme exclusif et de prétendre maintenir les lois contre les dissidents.