‹ La Russie et l'EuropeChapitre 30 sur 119 · CATHERINE II. — PREMIER PARTAGE · texte numérisé non relu

CATHERINE II. — PREMIER PARTAGE

Saint-Pétersbourg, et renouvelèrent ces cruelles expiations de l'oppression nobiliaire dont les dernières flammes se sont rallumées encore de nos jours. Il y eut d'affreux massacres de nobles et de juifs, mais, nulle part, la moindre idée de se donner à la Moscovie.

La confédération de Bar avait sauvé l'honneur, mais ne put sauver le territoire de la Pologne. Le premier partage s'accomplit.

Il importe de se rendre compte du caractère des trois puissances qui exécutèrent ce grand attentat contre la famille européenne et contre la justice éternelle, ce grand meurtre international, sans excuse et sans prétexte, car la Pologne, dans ses périodes les plus malheureuses, n'avait nui à d'autres qu'à elle-même.

La Moscovie, nous la connaissons; d'étrangère à l'Europe, et pouvant traiter avec l'Europe comme étrangère, elle était devenue radicalement l'ennemie de l'Europe, depuis que Pierre le Grand l'avait fait entrer dans le monde européen en faussant la nature des choses, et ceci en mùme temps qu'il visait à l'étendre jusqu'aux dernières limites de l'Asie, et à lui faire absorber toutes les tribus tartares ou touraniennes, de l'Oural à la merde Chine.

La Moscovie, telle qu'il l'avait faite et telle qu'elle se développait sous ses successeurs, était une espèce de monstre double, empire pan-touranien pour les tribus d'Asie, panslavUe e{ lum-gréco-skwe pour l'Occident; en résumé, machine cosmopolite introduite dans notre Europe dont la constitution repose sur la diversité des génies nationaux et des existences nationales.

La Prusse, État de formation tout empirique, était tout à la fois en dehors du droit du passé et du droit de l'avenir; ne procédant ni de l'hérédité féodale et monarchique, ni de l'élection et de la nationalité, elle ne procédait que de la force. Fondée par un ordre religieux (les chevaliers

leutoniques) qui, infidèle, presque dès Forigine, à sa mission, avait joué sur la Baltique un rùle assez analogue à celui de la milice barbaresque dans la Méditerranée, elle avait été érigée en ducbé par l'usurpation des chefs de cet ordre usurpateur, qui dépouillèrent leurcorporation comme celle-ci avait tout dépouillé autour d'elle; puis le duché s'était transformé en royaume et avait formé un État considérable par la réunion des lambeaux de Pologne et de Lithuanie qui le composaient avec l'héritage allemand de Brandebourg. La Prusse gardait de son origine une redoutable discipline militaire. Elle eût pu effacer son passé et employer son énergie et son activité à de légitimes ambitions ; elle eût pu ordonner sa politique conformément à l'intérêt européen, en se bornant à prendre la direction de l'Allemagne protestante à la place de la Saxe, qui s'affaissait, sans viser à détruire la Pologne. Un de ses princes, celui qu'on appela le grand électeur, avait compris ce rôle, et, tout en soustrayant la Prusse ducale ou allemande à la suzeraineté polonaise, il avait prédit à l'Allemagne que les plus grands malheurs « seraient réservés aux nations chrétiennes, si la Pologne, ce boulevard renommé de la chrétienté, tombait en ruine ! »

Malheureusement, au dix-huitième siècle, la Prusse se personnifie dans un homme qui est la négation même de tout principe, et qui n'est de son siècle que par l'esprit et non par le cœur, Frédéric II.

L'Autriche, elle, toute différente de la Prusse, tient au passé, mais par une conception ennemie des nationalités, cette conception du saint empire romain, qui n'est que le vieux césarismeafiublé desymboles chrétiens. C'est avec ce débris d'impérialisme compliqué de féodalité, qu'elle comprime et relie des peuples divers sous sa domination, habituellement énervante, cruelle aubesoin, astucieuse toujours.

Les trois destructeurs de la Pologne sont donc, fait ca-

lf;s troïs complices si

pilai qu'il ne l'mit jamais perdre de vue, trois Éials constitués en dehors du principe et contre le principe de nationalité, par conséquent trois adversaires de l'Europe de l'avenir, et leur alliance n'est point un accident, mais une association résullant, nous ne dirons pas de la conformité de principes, mais de la conformité d'hostilité contre le vrai principe de l'Europe, cl il en sera ainsi tant que la Prusse ne sera pas devenue vraiment allemande et que l'empire autrichien ne sera pas transformé en fédération. Jusque-là, celui des trois qui est étranger à l'Europe et qui a pour support la force propre et le génie originel d'une grande race antieuropéenne, doit nécessairement dominer les deux autres, dont l'un, l'Autriche, n'a point, et dont l'autre, la Prusse, ne veut point avoir la base européenne de la nationalité.

Ce ne fut point cependant de la Moscovie que partit le signal du démembrement de la Pologne. En 1768, Catherine n, tout en s'attribuant le titre d'Impératrice de toutes les Russies et en substituant systématiquement, à la suite de Pierre le Grand, le nom de Russie à celui de Moscovie, avait encore protesté de ne prétendre à aucun droit « sur les pays et terres qui, sous le nom de Russie, appartiennent à la Pologne et à la Lithuanie ; » elle avait déclaré garantir l'intégrité du territoire de la république. Catherine se contentait de dominer, d'opprimer la Pologne dans son ensemble; elle préparait, mais ne se hâtait pas de consommer une conquête qu'elle savait bien ne pouvoir s'approprier sans en faire part à d'autres. Ce fut le grand Frédéric qui proposa, qui pressa, qui parvint à faire accepter le partage. La Russie et la Prusse, une fois d'accord, entraînèrent l'Autriche, qui, moins dégagée que la Prusse de liens avec le passé, hésitait moins encore à assassiner l'ancienne alliée qui l'avait sauvée, qu'à fortiiier les deux nouvelles puissances qui s'élevaient à ses côtés \

• Marie-Thérèse liésita beaucoup; son lils Joseph II n'hésita p:)int.

8'i IK PASSÉ.

Le pacte fui siyrié : l'iiivusiou opérée.

Catherine II s'empara de la Livoiiie polonaise et des portions de la Russie Blanche au nord et à l'est de la Duna et du Dnieper. Frédéric se saisit de la Prusse royale, moins DantzigetThorn; Marie-Thérèse, à qui l'on fit la meilleure part pour vaincre ses scrupules, eut la Russie Rouge (Gallicie orientale), une partie de la Podolie et la Petite Pologne, jusqu'à la Vistuleet aux portes de Craco\'ie(1772). Une diète, délibérant sous les baïonnettes ennemies, ratifia la cession de tant de provinces. Jamais la force brutale ne s'était donné plus cyniquement carrière; jamais on n'avait pris moins de peine pour colorer de quelque apparence ces prétendus droits sur le bien d'autrui dont était rempli l'arsenal des vieilles chancelleries.

Des volontaires français avaient combattu pour la Pologne; mais le gouvernement de Louis XV était resté inerte devant ce grand attentat et ce renversement radical de l'é- (juilibre européen. L'Angleterre avait fait bien pire ; elle avait menacé d'intervenir contre la France, si la France intervenait contre la Russie.

Il faut bien le dire à l'Angleterre : c'est avec sa complicité que le Moscovite s'est introduit en Europe ; elle ne peut se laver les mains du partage de la Pologne; elle a, dans la question polonaise, plus que des devoirs d'humanité ; elle a des devoirs de réparation envers l'Europe nouvelle, et son aristocratie, qui s'est, de nouveau, refusée obstinément à les remplir, par une jalousie surannée contre la France, pourra le regretter dans un avenir prochain.

La Pologne avaitprovoqué son malheur par ses fautes : elle avait été coupable, sinon envers l'Europe, qui ne lui a dû que des services, du moins envers elle-même; mais, à partir du premier partage, elle mérite la compassion et le respect (le tous par ses douloureux efforts pour se délivrer de st!s vices séculaiies et pour tàchei' de se régénérer. L'esprit

LK SliCOMI) PAR TA ci:. XÔ

iéiiovïiIcLir (l<i di\-liLiiliènie siècle avail eiiliii (léiiéliv clicz elle. Elle (Icnianda des conseils à ces inèiucs })liilosophes français qui lui élaient si rigoureux ', et y gagna l'éclalante et prophétique protestation de Jean-Jacques en sa laveur et contre la Russie. Pendant quatorze ans, elle }trépara, à travers les embarras intérieurs et les complots de l'étranger, une réforme qui devait aboutir à supprimer le libernm veto et l'anarchie, à restituer aux villes les droits politiques, aux paysans la liberté civile, aux dissidents la liberté religieuse; à investir du pouvoir exécutif un roi héréditaire, en maintenant le pouvoir législatif à la diète, et en organisant d'une manière indépendante le pouvoii* judiciaire (1791).

La Pologne se fût infailliblement relevée : on ne lui en laissa pas le temps. Les Moscovites se jetèrent de nouveau sur elle. Le successeur du grand Frédéric, qui venait de jurer un traité d'alliance avec les Polonais, l'exécuta en joignant son armée à celle de Catherine II pour les poignarder par derrière. Comme aujourd'hui, les parjures auteurs de ce colossal brigandage accusèrent la victime de terrorisme et de démctfjogie. Par le second partage, la tsarine coupait en deux la Lithuanie et la Volhynie; la Prusse s'étendait jusqu'à la Vistule; les partageurs laissaient subsister un débris de Pologne et un débris de Lithuanie (1705).

On sait comment })rotestèrent Cracovie, Varsovie, la Samogitie, A'ilna, et les fastes de cette lutte sanglante, qui se personnitia surtout dans trois hommes, Kosciuszko, le cordonnier Kilinski et Suwarof ; le premier représentant l'héroïsme nobiliaire et chevaleresque ; le second, l'héroïsme populaire; le troisième, la barbarie asiatique telle qu'elle était sous Gengiz-Khan, et telle qu'elle subsiste toujours dans le vrai fonds moscovite.

' Outre ,lL'ai:-Juc(iueb Rousseau, il faut faire exception pour Mably et pour d'AleniLert.

81 LK PASSK.

Le nombre cl les forces organisées remporlcrenl ; affaiblie par sa mutilation récente, assaillie dans la crise de sa réformation, la Pologne succomba ; FAulriche, qui, absorbée par sa guerre contre la France, n'était pas intervenue dans la lulte, intervint pour recevoir sa part des dépouilles; le grand forfait acheva de se consommer, et un troisième partage effaça la Pologne de la carte de l'Europe (1796).

Le tsarisme avait atteint son but, sa rivale n'était plus ; il laissait dans les mains de ses complices une partie des membres dispersés de la Pologne, jusqu'au moment de les leur reprendre. En attendant, il avait le pied sur la Vistule, en pleine Europe, et dominait la Baltique '.

* La philosophe Catlierinc avait emprunté la tolérance pour drapeau coiilre [e fanatisme des Polonais. Son premier acte, en prenant possession des provinces lithuano-ruthènes (1795), fut un ukase qui ordonna de traiter en rebelle tout catholique qui chercherait à empêcher des familles ou des villages sépares (grecs-unis à Rome) de revenir à l'Eglise orthodoxe (grecque séparée de Rome) et reconnaissant le saint-synode de Pétorsbourg, cet instrument passif du tsarisme. C'était tout simplement placer en masse le cleigé grec-uni entre la proscription ou l'apostasie. Les grecs-unis avaient alors, en Ruthénie, l'Ukraine exceptée, la majorité sur les grecs-orthodoxes. Catherine sut bien changer cette majorité. Là où la séduction ne suffit pas, on employa la force ouverte; tles masses de grecs-unis furent ainsi ramenés à l'orthodoxie ttarienne : les prêtres qui ne cédèrent point furent remplacés en grande jiartie par des popes moscovites.

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