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LA RUSSIE ET LA POLOGNE DEPUIS LE PARTAGE

Un historien polonais, auquel nous avons dii beaucoup dans noire étude sur les fastes de son pays, Lelewel, intitule la partie de son livre qui commence en 1796 : la Pologne renaissante. Pour l'individu, pour l'être réel et indestructible, toute mort est, en effet, une renaissance ; l'âme, force éternellement active, ne peut quitter une forme d'activité que pour en ressaisir une autre. Il n'en est pas toujours ainsi des nations, des existences collectives ; il est des peuples qui meurent et ne renaissent pas. Mais la Pologne ne fut pas de ces peuples. Son corps était déchiré en lambeaux ; son âme,lejour où tombaKosciuszko,etoùune tradition, accréditée parla politique mo3Covite,luiattribualemotimaginaire: Finis Polonix \ son âme était plus vivante qu'un siècle aupa-

* Voirla lettre fie Kosciuszko au comte Louis-Philippe de Ségur, du 51 octobre 1805,dans laquelle le célèbre génrral repousse comme une calomnie le prétendu finis Polonise, qu'on disait avoir été prononcé par lui à la malheureuse bataille de Maciejowice, le 10 octobre 1794. « L'ignorance ou la mauvaise loi, dit-il, s'acharnent à metire dans ma bouche le mot finis Poloniai, que j'aurais prononcé dans cette fatale journée. D'abord, avant l'issue de la ])ataille, j'ai été {ircsque mortellement blessé, et je n'ai recouvré les sens que deux jours après, lorsque je me trouvais entre les mains de mes ennemis; puis, si un pareil mot est inconsécjuent et criminel dans la bouche de tout Polonais, il le serait beaucoup plus dans la mienne. La nation polonaise, en m'appelant à défendre l'intégrité, l'indépendance, la dignité et la gloire de la patrie, savait bien que je n'étais pas le dernier Polonais, et qu'avec ma mort, sur le champ de bataille ou autrement, la Pologne ne pouvait pas, no devait pas finir. Tout ce que les Polonais ont fait depuis, dans les glorieuses légions polonaises, et

sn 1,1-; l'ASSÉ.

ravanl, au leiKlciiuiiiMlesliiomphcscle Sobieski. La Pologne, on tombant, avait compris pourquoi elle tombait; elle s'était repentie, et, dès lors, elle (levait être pardonnée; mais, liélas ! après quelles expiations s'arrêteront les rigueurs de la Providence ! Tiois générations de martyrs ne les onl pas épuisées par des tortures sans cesse croissantes!

Nous rappellerons ici quelques traits seulement de cette funèbre épopée. Dès le premier jour, ce fut vers la France que se tourna la grande victime. L'Allemagne, l'Angleterre même, à des degrés inégaux, avaient été complices; la France monarchique, seule entre les grandes puissances, n'avait été coupable que d'inaction, et la France monarchique avait disparu devant la France révolutionnaire, adversaire naturelle du tsarisme et radicale expression des principes de l'Occident poussés à leurs dernières conséquences. L'émigration armée delà Pologne vint chercher asile dans les camps de la république française. Il suffit de rappeler d'un mot les glorieuses annales des légions de Dombrowski et de celles qui leur succédèrent incessamment jusqu'à la fin des guerres de l'Empire.

On connaît leur inépuisable dévouement pour la cause commune, leurs patriotiques espérances toujours renouvelées et toujours déçues par le grand homme, dont le génie politique, si inférieur à son incomparable génie militaire et administratif, a méconnu le vrai but de l'Europe moderne, la constitution des nationalités indépendantes et associées, ou ne l'a entrevu que lorsqu'il était trop tard.

Napoléon fait assez pour s'aliéner les destructeurs de la Pologne, trop peu pour la relever et se faire d'elle une sérieuse alliée. Il restaure à demi une petite Pologne (le

tout ce qu'ils feront encore dans l'avenir pour recouvrer leur patrie, prouve suffisamment que, si nous, soldats dévoués de cette patrie, nous sommes mortels, la Polo£rne est immortelle, et il n'est permis à personne de dire ni de répéter l'outrageant «^ épithète de finis Poloniœ. »

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grand-duclic de Varsovie; 1807-1809) ; il ne reconstitue pns la grande, la vraie, la seule capable de vivre.

Après qu'il s'est perdu, comme Charles XII, dans une entreprise bien moins justifiable que celle de Charles XII, après qu'il a englouti son admirable armée dans les neiges de la Moscovie, au lieu de rétablir la barrière européenne contre la Moscovie, il ne laisse à la Pologne, pour prix des flots de sang qu'elle lui a prodigués, qu'une seule trace de son passage, qu'un seul bienfait, les lois civiles françaises dans le grand-duché de Varsovie, jalon de la civilisation occidentale, que le flot du despotisme asiatique devait submerger sans l'abattre K

Ce despotisme, l'Europe, celle même de la Sainte-Alliance, au moment où elle se couvrait encore d'un masque de libéralisme, avait promis d'en préserver la Pologne, tout en procédant à un nouveau partage. Cette fois, les trois quarts de l'ancien territoire de la république devaient êlre livrés à l'empire de Russie, devenu la puissance prépond éran le sur le continent. Le Testament de Pierre le Grand avançait vers sa réalisation. La Pologne se trouva, en 1815, divisée en cinq lambeaux. Son nom reparaissait dans un petit royaume, qui n'était que le grand-duché de Varsovie, diminué de la province de Posen et Gnezna, qu'on donna à la Prusse ^ La Lithuanie et les provinces russiennes, moins la Russie Rouge, demeurée autrichienne, étaient fragmentées en gouvernements moscovites sous le nom de Provinces Occidentales de Pempire. Cracovie devenait une ville libre , aucun des trois partageurs n'ayant voulu la céder aux autres.

Le congrès de Vienne décida que des institutions natio-

* Et, encore faut-il à cet éloge une grave i^oserve : c'est qu'en établissant notre Code civil, on ne fît rien pour appeler les paysans à une pari de la propriété foncière.

- La Prusse avait déjà occupé ce pays et Varsovie même, de 1100 à 1800.

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nales et représentatives seraient accordées aux diverses parties de l'ancienne Pologne, avec libre commerce entre elles. L'Europe de la Sainte-Alliance constata ainsi l'unité de la nation polonaise par les pactes mêmes qui consacraient son démembrement, et l'empereur Alexandre, nonseulement ne nia pas ce lien moral entre les membres du corps polono-litliuano-ruthône, mais se réserva expressément la faculté de les réunir de fait.

Le tsarisme reculait-il devant son œuvre? Non pas le tsarisme, mais le tsar. Alexandre P'' n'était pas, comme son aïeule, l'Allemande Catherine II, l'héritier systématique et implacable des vieux despotes moscovites. Mélange de mysticisme germanique et de subtilité byzantine, cet esprit mobile et troublé llottait à travers tous les contrastes. La justice et la vérité lui parlaient quelquefois dans ses rêves. Des idées de réparation s'entre-heurtaient avec ses ambitions sans l)ornes. Il berça les Polonais, durant des années, du rétablissement de la grande Pologne : il écrivit de sa main un plan qui la restaurait, en effet, presque entièrement et faisait seulement reculer sa frontière jusqu'à la Bérèsina.

Le génie de la Moscovie protesta par la voix de l'historien Karamsine, philosophe et républicain dans le monde de l'abstraction, partisan de la monarchie absolue en pratique, et ne croyant rien d'autre possible pour Veniinre de Russie^ c'est-à-dire pour les Moscovites. Il ne voulait point d'une Pologne indépendante, ce qui eût démembré l'empire, et Alexandre n'en voulait pas plus que lui; il ne voulait pas davantage d'une Pologne constitutionnelle associée à l'empire, de peur d'ébranler, par l'exemple de la liberté des Polonais, la saije autocrulie qu'il jugeait indispensable à la Russie. Le mémoire de Karamsine au tsar est une des pièces les plus intéressantes du grand procès historique que nous essayons d'instruire.

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Oiiellc qu'nit élé la part de l'influence de Karamsine, Alexandre, après de longues hésitations, ne fit rien, pire que rien; sur la fia de son règne, il faussa et dénatura de plus en plus les institutions qu'il avait octroyées au royaume de Pologne, et commença de persécuter, dans les provinces lithuaniennes et russiennes, l'esprit polonais, les sentiments, les croyances, d'y saper l'instruction publique, et d'y introduire, par tous les moyens de l'arbitraire, l'élément moscovite.

Le mal grandit rapidement sous son successeur Nicolas, en qui reparut le type le plus pur du tsarisme. Les engagements de 1815 furent ouvertement foulés aux pieds, et tout espoir de voir se réaliser les promesses d'Alexandre, quant à la réunion des « frères aux frères, » disparut sans retour (1825-1850).

La révolution de Juillet éclata sur ces entrefaites, et disloqua le régime européen sur lequel s'asseyait la prépondérance de l'empire russe. Nicolas, décidé à la guerre contre la France, voulut fondre la petite armée du royaume de Pologne dans l'armée russe, pour qu'elle ne pût se retourner en faveur des Français. Cette mesure eut le môme résultat que devait avoir, trente-deux ans plus tard, le recrutement Wielopolski. Le royaume s'insurgea. Nous ne pouvons même résumer ici ces neuf mois de combats, où les Polonais se montrèrent dignes de leurs ancêtres et déployèrent des forces numériquement très-supérieures, sur un territoire bien moindre, à celles qui avaient lutté sous les confédérés de Bar, et même sous Kosciuszko, signe évident que l'esprit de patriotisme avait gagné le peuple des villes tout entier et descendait dans les classes rurales.

Ces forces furent toutefois encore insuffisantes. On connaît trop l'abandon où l'Occident laissa cette sainte cause, et le dur égoïsme du cabinet anglais, et la faiblesse de

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Louis-Philippe ; abandon qui pesa si lourdement sur l'avenir de ce prince, et fut peut-être la principale cause qui empêcha son gouvernement de s'enraciner en France. Mais ce qui imporle à rappeler, c'est que la révolution polonaise fut faiblement conduite par ses chefs politiques, et qu'ils ne surent point employer tout ce qu'elle avait de ressources. Trop imbus encore de traditions aristocratiques, et, à la fois, trop attachés aux vieilles racines du passé et trop peu désabusés d'illusions récentes, ils ne comprirent pas assez que le salut ne pouvait être que dans l'audacieuse énergie de la réaction contre l'empire russe, dans l'effort désespéré et immédiat pour porter et maintenir la guerre insurrectionnelle dans toute la Lithuanie et la Ruthénie ; enfin dans l'admission immédiate des paysans à une part de la propriété, condition indispensable du succès de celle guerre et de la fondation d'une Pologne démocratique, la seule qui puisse vivre. Ils attendirent leur salut de la diplomatie européenne, au lieu de ne le demander qu'à eux-mêmes et à l'élan de la nation. Leur système de ménagements envers tout et envers tous les mena jusqu'à tomber dans le piège du grand mensonge moscovite et à parler à la Russie comme un peuple slave à un peuple slave».

La leçon ne devait pas être perdue : une nouvelle génération, en se levant pour tenter de venger ses pères, n'a pas renouvelé leurs fautes. Elle peut, au milieu des calamités qui l'accablent, se rendre ce témoignage. Si le gouvernement anonyme de 1863 avait eu en main les positions territoriales et militaires et les forces organisées de la Pologne de 1850, tout autorise à croire qu'il eût réussi, au moins jusqu'à rendre inévitable l'intervention française; et, s'il a échoué à expulser, avec de simples corps francs, un ennemi maître de toutes les villes et de toutes les forte-

» Voir le manifeste de la diète de Varsovie, du 20 décembre 1850.

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