‹ La Russie et l'EuropeChapitre 32 sur 119 · NICOLAS · texte numérisé non relu

NICOLAS

resses, il a laissé du moins le fer dans le flanc de la Russie par l'appel des paysans à la propriété individuelle.

Au fond de quels abîmes, dans quels cercles de l'enfer du Dante, la mallieureuse Pologne a-t-elle, durant trente années, mûri cette résurrection, qui, hélas! ne devait pas encore être, cette fois, la définitive et la victorieuse!

La suppression de l'armée nationale et des institutions représentatives dans le royaume, les exécutions, les déportations, les enlèvements d'enfants, le terrorisme universel qu'exerça Nicolas durant un quart de siècle (1851- 1855), et que devait dépasser son héritier, ne sont ignorés de personne.

Ce qui est essentiel à notre sujet, c'est le plan spécial que Nicolas reprit de son aïeule Catherine, et qu'il perfectionna et généralisa pour détruire la nationalité polonaise dans les provinces lithuano-russiennes. Nous ne parlons que des faits ; nous reviendrons sur la théorie dont on appuya cette pratique. Catherine s'était altaquée d'abord à la religion. Après elle, la persécution avait été suspendue ou ralentie; Nicolas renouvela en 1853 l'ukase de 1795 contre les catholiques qui entraveraient le prosélytisme orthodoxe, c'est-à-dire qui essayeraient de défendre leurs églises contre l'invasion des popes ; une multitude de grecs-unis furent, cette fois encore, convertis à l'empereur-pape par les mêmes procédés que sous Catherine, et livrés au clergé moscovite, le plus servile et le plus ignorant qu'il y ait au monde. Des grecs-unis, la persécution s'étendit aux catholiques latins, quoique d'une façon moins ouverte et moins générale.

L'oppression religieuse ne fut qu'un des aspects du système complet et logique de Nicolas. L'Église fut envahie parles popes moscovites; l'administration, par les tcMnovniks, l'enseignement, par les professeurs russes. La langue russe, c'est-à-dire moscovite, usurpa tout ce qui

appartenait olficiellement à la langue polonaise et avait appartenu, dans les anciens temps, à la langue ruthénienne. Une persécution atroce s'abattit sur la petite noblesse pauvre; on lui vola ses titres de famille: on la soumit à la corvée et au servage ; on la transporta par milliers au delà du Dnieper et jusqu'au Caucase. Cette petite noblesse était tout un peuple ; on évalue les nobles, dans l'ensemble de la Pologne, au moins à deux millions d'âmes; l'iiistorien Lelewel, dans un livre écrit en 1844, va jusqu'à les porter à trois millions.

L'élément polonais, c'est-à-dire de langue polonaise et de rite latin, fut ainsi poursuivi avec une fureur infatigable, en même temps que l'élément rutliénien grec-uni était, non pas seulement opprimé, mais officiellement supprimé, par sa réunion forcée à l'orthodoxie gréco-moscovite ; c'est ce que le tsar, parodiant la formule polonaise, nomma la réunion des frères aux frères.

Quant aux Ruthènes ou Russiensdu rite grec-orthodoxe, on ne négligea rien pour exciter leur hostilité contre leurs compatriotes catholiques et polonais, mais en se gardant bien de rien faire pour eux de sérieux; car il ne s'agissait pas de relever les Russiens, mais de les supprimer à leur tour après les Polonais, quoique par des procédés moins violents, en les absorbant dans le moscovitisme.

Le système d'écrasement s'étendit jusque sur les paisibles Juifs, ménagés jusque-là pour leur docilité. Les enlèvements d'enfants par masses jetèrent l'épouvante et la désolation chez cette race si attachée à l'esprit de famille. Tout semblait broyé, anéanti, A peine parvenait-il quelquefois en Occident une faible rumeur des impuissantes conjurations qui, de temps à autre, remuaient les diverses parties de l'ancienne Pologne et la Sibérie elle-même.

La Pologne russe ne se souleva ni en 1846, lors des massacres de Gallicie et de l'absorption de Cracovic^

NI COI- A s. 95

dernier débris delà lépublique, par l'Autriche, ni en 1848, lorsque la révolution de Février parut donner le signal d'une ère nouvelle; lorsque Posen se leva et que Cracovie essaya de briser le joug.

Le despotisme s'applaudissait tout haut à Saint-Pétersbourg ; l'égoïsme et la peur s'applaudissaient tout bas en Europe; l'éternel problème et l'éternel reproche faisaient silence.

On s'était réjoui trop tôt : la morte remua. A l'ouverlure de la guerre d'Orient, la Pologne tressaillit; dans le pays le plus rapproché du théâtre de la guerre, dans la province supposée la moins polonaise de la Pologne, dans l'Ukraine des Cosaques et de Chmielnicki, les paysans s'insurgèrent contre le Moskal^ et coururent sus au tchinovnik. C'étaient les Ruthéniens, les.liommes du rite grec-orthodoxe, qui donnaient le signal et qui appelaient les Fraugs -.

Les libérateurs d'Occident ne vinrent pas.

L'Autriche les détourna de la terre noire ; la diplomatie fit tout pour obliger la Pologne à se taire et à attendre. Attente vaine; la guerre se termina sans que son nom même eût été prononcé dans les négociations ni dans le traité de paix. Toutes les déceptions des soixante cruelles années de la captivité étaient dépassées; les armes françaises avaient pénétré victorieuses dans l'empire de Russie; 1812 était vengé; la suprématie russe abattue, et la Pologne était toujours captive !

Le tyran, il est vrai, comme autrefois Ivan le Terrible, était mort humilié, vaincu, et l'on disait à la Pologne : « Espère, ton joug va s'alléger; les temps de Nicolas sont finis; le servage va disparaître chez les Moscovites euxmêmes; la Russie, convertie par ses revers, va réaliser enfin sa prétention d'être une nation civilisée, une nation

' 1/6 Moscovite.

* Les Français.

i)i LE l'A S SI';.

(!'Kuiope; Alexandre 11 dégagera envers la Pologne la promesse d'Alexandi'e I". »

Alexandre H parla; on doit lui rendre cette justice, (jue, lont tsar qu'il lui, il parla sans équivoque.

« Point de rêves! Ce que mon père a fait est bien lait. Comme lui, s'il le faut, je saurai punir. ^)

11 a tenu parole, plus que tenu parole; il a surpassé son père !

Les amis de la grande victime l'avaient encore une fois abandonnée. Son oppresseur scellait de nouveau sur elle la pierre du tombeau. Elle rejeta la pierre et se leva. Klle répondit par la sublime insurrection pacitique de Varsovie et par le renouvellement du pacte de Horodlo entre la Pologne et la Litlmanie.

Celte fois, ce ne furent pas seulement, comme jadis, les races diverses qui jurèrent l'union nationale, ce furent aussi les croyances; ce ne furent pas seulement le Polonais, le Lithuanien et le Ruthène, mais aussi le catholique, le })rolestanl, le grec et l'israélite. Toutes les croyances comnmnièrent ensemble devant la Sibérie et devant la mort.

La Pologne renaissait, purifiée du fanatisme comme de Panarchie. Devant les immortels spectacles de 18G1, tous les doutes s'évanouirent; l'Europe fut entin convaincue que la nationalité polonaise n'abdiquerait jamais.

La postérité ne comprendra jamais que l'Europe contemporaine n'ail pas su puiser dans ce qu'elle voyait quelque chose de plus qu'une conviction passive!

Avec une solennité sans exemple dans l'histoire, l'empire soi-disant slave et soi-disant chrétien de toutes les Russies fut mis en demeure devant l'humanité et devant Dieu. Il eut deux ans pour se reconnaître.

11 se reconnut et manifesta sa vraie nature.

L'insurrection pacifique avait fait son œuvre; elle avait

ALEXAiN'DUK II KT LA POLOGNK. 1*5

montré que tout espoir de réparation était un leurre, que toute transaction était impossible; l'insurrection année éclata. Nous avons vu, durant dix-huit mois, la Pologne et la Moscovie, l'avant-garde de l'Occident et la barbarie asiatique, aux prises dans une guerre d'extermination, dont le caractère résumait toute leur histoire, et dans des conditions sans équivoque, sans excuse pour la honteuse immobilité de l'Europe.

La guerre a cessé : l'extermination continue; la Moscovie ne s'arrêtera pas dans son œuvre; le tsar n'a pas même arrêté le bras du bourreau pendant ces quelques jours où nous l'avons vu avec stupeur fouler par deux lois le sol de la France et payer notre hospitalité par un outrage dont la mémoire ne s'effacera point *; mais iln'est pas d'échafauds, pas d'incendies, pas de confiscations, pas de Sibérie, qui puissent anéantir les deux actes par lesquels l'insurrection de 1861 et de 1863 a consommé ce que l'insurrection de 1830 n'avait pas su faire.

En 1861, à la tête du peuple désarmé de Varsovie, le prêtre catholique a marché au-devant des lances et des baïonnettes, les deux bras passés dans les bras du pasteur protestant et du rabbin israélile, — La persécution jésuitique est expiée.

En 1805, le gouvernement anonyme, le jour où il a pris la direction de l'insurrection armée, a proclamé les paysans propriétaires de la terre qu'ils cultivent ^ et les propriétaires nobles ont adhéré. — L'oppression nobiliaire est expiée. — Les deux péchés capitaux de l'ancienne Pologne, le péché religieux de deux siècles et le péché politique de six siècles sont expiés.

' La lettre de félicitations à Mouraviel, datée de Nice pai' Alexandre II, auprès du lit de mort de son lils.

- G'est-à-dire des terres tenues par les paysans à cens et à (aisances (moyennant redevance et sci-vices personnels) ; l'État devant indemniser les propriétaires.

96 LK PAS S fi.

L'égalité morale, civile et religieuse des races, des religions et des classes est fondée^ La Pologne nouvelle, qui ne s'est pas fondée en 1850, s'est fondée en 1863. Elle vivra; elle croîtra dans les larmes et dans le sang !

Elle vivra, si l'Europe doit et veut vivre!

' « Ce jour étant le comincnceniciit d'une lutte sacrée, le Comité proclame tous les fils de la Polr gne libres et égaux, sans distinction de croyance cl de condition. »

Proclamation du Comité central, du 22 janvier 18(>ô.

CIIAfITRE VI

LfS DEUX PEUPLES ET LES DEUX RACES.

Nous avons essayé de résuiuer en un petit nombre de pages les faits généraux et les principaux caractères des fastes de la Pologne et de la Moscovie. Résumons maintenant ce résumé. Qu'apercevons-nous dans l'Europe orientale?

1° f esi^laves, un des groupes de la famille européenne, ayant toutes les qualités essentielles de cette famille, l'esprit d'individualité, de variété, d'invention, de progrès, de renouvellement, l'esprit de franchise, dans le double sens du mot, liberté et sincérité, et, dans la politique, ayant, d'une façon très-spéciale, la tendance aux groupements, aux fédérations volontaires et libres. Il faudrait ajouter ici à notre esquisse d'histoire politique quelques traits qui la complètent, en rappelant ce que la civilisation générale a dû aux savants, aux lettrés slaves, et leur large et féconde participation au mouvement de la Renaissance ; dan s la science, pour ne citer qu'un nom, le Polonais Kopernik n'est pas seulement le frère de Galilée, de Kepler, de Bacon, de Descartes, il est leur frère aîné.

Des écrivains éminents, même parmi les Polonais, se sont trompés en croyant reconnaître un signe distinctif pour les Slaves dans certaines traditions de communauté rurale, qui ne sont que le souvenir d'un régime de clan ou de tribu par lequel ont également passé les grande?

9s LK l'A i^ si:.

races d'Occidciil, Gaulois, Germnins, Ibères, et qui n'ont em{)èché de se développer chez le Slave ni le sentiment de la personnalité, ni la tendance à une constitution énergique de la famille, ni l'esprit de propriété, nécessairement lié à l'esprit de famille ^

Cette antique communauté du sol, cette connu .nie, propiiétaire unique, n'a existé temporairement chez nos peuples aryens qu'aux premiers degrés de la civilisation, et pour se résoudre rapidement en propriété de lam'.ile; chez les Moscovites, au contraire, comme chez les autres peuples touraniens, elle n'a jamais cessé d'être la base de la société. Ce qui n'a été pour les uns qu'une phase passagère de la première enfance, ou, pour mieux dire, une forme embryonnaire, est resté pour les autres la constitution même de l'être adulte.

La race des Slaves s'étend au nord-est jusqu'à la chaîne des monts Valdaï et à la rive méridionale du lac Ladoga ; à l'est et au sud-est, elle dépasse le Dnieper jusque vers l'Ougra, et atteint le cours du Don.

2" De la commune souche des Slaves, deux rameaux se détachent avec une particulière vigueur, accusant nettement et le plus fortement les caractères propres de la race : ce sont le rameau polonais au nord, et le rameau serbe au midi. 11 n'était pas dans notre plan de nous occuper de ce dernier, qui n'a pas été en lutte, jusqu'ici, avec la Moscovie. 3" A l'est des Polonais, un autre rameau, tellement voisin qu'il élait confondu à l'origine dans une même branche avec eux, s'en sépare, ou plutôt en es! séparé, du neuvième siècle au onzième siècle, par une intervention du dehors, et reçoit des Scandinaves le nom étranger de Russe ou

• Rien n'est plus remarquable, à cet égard, que ce qui se passe actuellement clicz les Sci'bci- : depuis leur délivrance, la propriété iudividuelle se substitue rapidement à la propriété de la famille, restée jusque-là chez eux u peu prés ce qu'elle avait élé cir z nos anciennes tribus celtiques.

l;l,TliKiM:s KT FliN.NOlS. 99

Russien (en lalin Ruthe}nisi^,(\u\ étaif relui d'une Iribu suédoise. Le (enips amène des diiïérences de dialecte, el l'iniluenee latine chez les Polonais, l'inlluence gtecquecliez les Rutliènes, amènent des ditïérenees de rites religieux; mais les affinités essentielles subsistent, el les deux rameaux polonais et riilliène Unissent par se rejoindre après une séparation,au moins partielle, de plusieui's siècles; un peuple non slave, les Liihuaniens, dont les chefs se sont slavisès, est l'inslrument de celte réunion volontaire.

4' A l'est des Slaves russes ou rulhènes, par delà les grandes forêts de sapins d'outre-Dniéper, par delà les monts Valdai, le Volkhof el le Ladoga, dans des régions qui, jusqu'au dix-huitième siècle ont toujours été considérées comme en dehors de l'Europe, les chefs Scandinaves qui avaient donné à une partie des Slaves le nom de Tinsses, avaient soumis aussi des peuples d'une race étrangère à la famille européenne, que nous appelons Finnois, d'après les Allemands, et que les savants nomment aujourd'hui Ouraliens, parce qu'ils occupent de temps immémorial les régions voisines des monis Ouials, peuples parenls de la famille lurque et tartarc et qu'on peut réunir avec elle sous le nom générique de Touraniens.

Au douzième siècle, un de ces princes d'origine Scandinave fonde parmi ces Finnois un nouvel État dont Moscou linil par devenir le centre. La Moscovie adopte, sous la pression de SCS princes, le chrislianisme et la langue slave, mais en conservant des mœurs, des sentiments, des idées tout à fait étrangers aux Slaves comme aux autres Européens. La grande invasion des Mongols subjugue le nouvel Elat sans le détruire. Même sous le joug de ses maiires mongols, la

' Le nom de Ilussieris est traduit en latin du moyen âge par Rulheii':. ce nui serait une confusion, suivant des savants slaves qui aUribuent à ce nom de Riitlti'ui une origine celtique. Quoiqu'il en soit, nous employons le nom de Rutliènes diins l'acception reçue, comme équivalent de Russiens,

10(1 i.i; rv\ssi';.

Moscovic ne ce^iso de viser i\ la conquête des provinces

slavo-russes.

Débarrassée dos Mongols, elle écrase les Kutliénes de l'ex- Irème nord (Novgorod) et enire en lutte incessante contre la Pologne, c'est-à-dire contre l'association polono-lilhuanoruthénienne, pour tâcher de lui arracher tous les pays autrefois possédés par des princes russes-scandinaves. La Moscovie revendique à la fois l'héritage deskhacans mongols, des empereurs byzantins et des princes russes-scandinaves, et aspire à pénétrer en conquérante sur le territoire de la famille européenne. Ses tsars ont à peine effacé de leur front la poussière des pieds du Mongol, qu'ils rêvent déjà la monarchie universelle ^

L'esprit moscovite est absolument différent de Tesprit slave et européen. Son caractère principal est négatif; c'est l'absence de personnalité, de variété, d'invention, de perfectibilité par un ressort qui lui soit propre, avec une grande facilité d'imitation, une docilité singulière; aucune disposition à l'association libre, si ce n'est en matière de secte religieuse; aucune aptitude aux institutions de discussion et de garantie, surtout vis-à-vis du pouvoir suprême, l'opposition lui semblant une espèce de sacrilège; aucun sentiment des droits de l'homme; tendance à une concentration despotique et à une adoration fanatique de la force. Ses qualités positives les plus sail-

' Voir la prière coniposùe par ordre de Boris Godouuof Ain du seizième siècle). — ï Pour le salut, du tsar élu par l'Éternel, de l'illustre souverain de tous les pays du nnrd et de l'orient... pour le bonheur et la tranquillité du pays et de l'église réunis sous le sceptre de l'unique monarque chrétien de l'univers, etc. » — Karamsine,t. XI,p. 122. — Et le discours du faux Dmitri à l'ambassadeur de Pologne (1606). — « Je suis non-seulement l<niaz, hospodarettsar, mais grand-empereur (César) de mes Étals incommensurables. Ce titre me vient de Dieu, et n'est point un vain mot comme ceux des autres roià : ni ceux d'Assyrie, de Médie, ni même les Cé.sars de Home n'y avaient un droit plus réel que moi... .le ne vois personne qui puisse m'ètre comparé dans les contrées d'Occident; je n'ai au-dessus de Uioi que Dieu seul. ï ll'irl. p. ôoG.

SLAVKS KT MOSCOVITKS. 101

laiiles sont une grande finesse et une exlirme mobilité.

Le Slave, et, en général, 1 Européen, est agi icuKeur, attaché au sol; il a le sentiment énergique de la propriété comme de la famille. Le Moscovite, et, en général, le Tartare, l'Asiatique du nord, garde un fonds de tendances à la fois nomades et communistes. Le village du Slave de race pure et le village du Moscovite jprésenlent une opposition radicale.

Chez les vrais Slaves, les habitations et les culluies sont séparées; la possession du lot de terre, même de tenure servile, tend en fait à la stabilité, à la transmission héréditaire dans la famille du paysan; le jeune homme adulte, en se mariant, s'établit à part et fait souche à son tour. Même dans les plus mauvais jours de l'oppression seigneuriale, la personne, la famille, le champ, comme chez nos serfs du moyen âge, dessinent, pour ainsi dire, leur individualité.

On retrouve, dit-on, aujourd'hui encore, des traces de cet iiidestruclible esprit européen jusque dans la vieille Slovénie de Novgorod et de Pskof, dévorée depuis des siècles par le moscovitisme. On reconnaît encore les restes des fils du Slave à côté des villages de la race étrangère, aux habitations agglomérées, au régime de communauté, où la terre est partagée de nouveau à chaque dénombrement et où la commune n'a pas toujours la patience d'attendre le dénombrement pour renouveler le partage. Dans l'agglomération moscovite, la personnalité est nulle; le lien de la famille est faible; le lien de l'homme avec la terre n'existe pas; au fond, la horde semble toujours campée.

Assez doux et hospitalier dans ses foyers, le Moscovite, une fois armé et lancé dans la guerre, s'il n'est contenu par une discipline de fer et si ses chefs le livrent à lui-même, développe un instinct de destruction inconnu à ce degré partout ailleurs que chez les races tartares : — faire disparaître les personnes et les choses, faire le désert. Ils détruiraient le sol même s'ils pouvaient. Ces

inslinds, quand on les surexcite, font en bas des bêtes farouclies; combinés en haut avec la fausse culture et la civilisation matérielle des Pierre le Grand et des Catherine II, nous les avons vus faire des monstres.

L'Europe actuelle a puisé la vie morale à trois grandes sources, lechrislianisme, la chevalerie (nous entendons par là ces idées et ces sentiments d'honneur et de dignité individuelle, de délicatesse morale, et celte sorte de culte pour les femmes, qu'a enfantés la société du moyen âge), et la philosophie moderne, avec ses principes de droit, de liberté, d'humanité.

La Moscovie a les formes, mais n'a pas reçu à fond l'esprit du christianisme, profondément altéré chez elle par la superstition et l'ignorance, et surtout par la servilité du clergé. Ses classes supérieures n'ont pas connu Tiniliation delà chevalerie; quant à la philosophie, trop communément, elles en répètent les maximes sans y croire et en expriment les sentiments sans les ressentir '.

La faiblesse du sens moral est un signe dislinctif de ce peuple; ce qui est indifférence brute et dissimulation instinctive dans la masse devient trop habituellement chez les lettrés subtilité sophistique, facilité à tout imiter sans rien être, mélange de légèreté cruelle et d'un art d'équivoque que rien n'égale.

' M. SclinitzleiMirenanl la civilisation iiioJenie à un point de vue un peu différent, dit que, des trois oléinoiits (jui ont formé cette civilisation, à savoir : le génie de Rome, héritier des liiinièros helléniques et orientales, la liberté germanique et la religion chrétienne, le premier a manqué tout à fait à la Russie: du second, elle a eu tout a.i plus quehjues parcelles, et le troisième n'a pénétré chez elle que sous une forme particulière, moins favorable à l'émancipation intellectuelle.

i( Un ne peut nier, dit-il, que le christianisme vini à la Russie du lias- Empire, dont les maîtres, méconnaissant l'essence de cette loi d'amour, avaient fait d'elle un ins'rument de despotisme, tandis que le clergé, par de vaines querelles au sujet de subtilités stériles, en avait paralysé les nobles élans, si bien que l'ositrit de lumière et de vérité étouffait sons le formalisme universel. » Empi/y f/^'S 7'sfl/'.«. I. IH. p. O-IT).

Page 1