‹ La Russie et l'EuropeChapitre 33 sur 119 · LE FOND TA R TARE · texte numérisé non relu

LE FOND TA R TARE

Parfois, le masque civilisé tombe, elle fond tarlareéclate par des accès d'emportement sauvage, comme ces toasts au meurtre et à la dévastation incarnés, ces hourras à Mouravief, qui jaillissaient d'un bout à l'autre de l'empire, du milieu d'étranges parodies libérales et humanitaires. Le meurtre et la dévastation, ce n'est pas là encore le vrai cachet de la répression moscovite, mais bien l'attaque systématique à la famille, soit dans la séparation violente des enfants et des mères, soit dans les outrages à la dignité, à la pudeur des femmes. Qu'on se rappelle les ordonnances de Mouravief I Il ne s'agit point là des brutalités d'une soldatesque ivre, point de quelque acte individuel d'un chef militaire qui en reste, comme nous l'avons vu ailleurs, déshonoré devant l'Europe, mais d'une forme calculée de terrorisme, d'un moyen de gouvernement, d'un système politique, exécuté par les uns, approuvé par les autres , par la société, qui assume une solidarité que n'eût peut-être point acceptée Nicolas lui-même. C'est là qu'est leur vrai défi à 1 Europe!

Que pourrions-nous ajouter à l'anathème échappé du cœur généreux de llerzen contre toute la Russie noble, toute la Russie civilisée^l — Rien, sinon une réserve en faveur de ceux-là, quel qu'en fût le nombre, de ceux-là qui s'éloignaient, la rougeur au front, de cette orgie politique où s'unissait la frénésie des barbares aux vices rafflués des vieilles civilisations.

Herzen, il est vrai, rêvait un peuple pur et prêt à se dégager de dessous cette surface corrompue. Hélas! la barbarie d'en bas est l'aveugle instrument de celle d'en haut : les raskolniks de Mouravief nous ont appris ce qu'il en fallait attendre.

Le paysan moscovite a sans doute des qualités natives capables de donner d'autres résultats; mais, tel qu'il est et tel qu'on l'a fait, le tsaiisme le lancera où il voudra en faisant

• Kolokol (la Cloche) du 10 août 1805.

appel au fanatisme, à la haine de l'Occident et à l'attrait du mouvement et de la conquête.

Nous ne parlons que du préseut et de l'avenir prochain. Il n'y a point, sans doute, de peuple damné.) de peuple qui ne soit susceptible d'être ramené au bien selon les conditions qui lui sont propres.

Cette fanatique adoration de la force personnifiée n'est que la dégénération du respect de l'autorité patriarcale, sentiment inférieur, mais non pas mauvais, et ce sentiment n'est que la forme du sentiment de l'ordre, ou àehsécurité, comme le définit une remarquable théorie ethnographique', chez les peuples trop peu développés moralement pour avoir la capacité ou même le désir de disposer d'eux-mêmes et pour se passer d'un intermédiaire entre eux et la Providence^. Le monarque., le tsar, est le Père : ce Père suprême tient de Dieu une autorité absolue sur la grande famille : Voilà l'idéal.

Partout où il y a un idéal, il y a une morale, un bien relatif. Qu'on se figure, chez ce tsar, chez ce Père, le sentiment et lintelligence de son devoir : que ces dynasties européennes, placées à la tête de ces masses touraniennes, au lieu de renier l'esprit de leur origine, d'adopter les rêves de monarchie universelle des khans tartares et de fomenter les passions barbares de leur peuple tout en lui imposant des apparences occidentales, se soient, au contraire, appliqués à le développer moralement dans les formes qui lui conviennent et dans ses limites naturelles, qui renferment (out ce qui est nécessaire pour faire subsister de grandes masses d'hommes^; qu'ils aient travaillé à

* Celle deM. Duchinski.

2 II faut bien reconnaître qu'il y a là infériorité de race, car les peuples de race aryenne, même à leur plus bas degré de civilisation, n'ont jamais connu un tel sentiment et ont toujours manifesté la conscience de la libre personnalité. Qu'on se rappelle ce que nous citions tout à l'heure des vieux Slaves et ce qu'on sait des vieux Celtes, Germains, Grecs, Latins, etc.

5 La vaste région du Volga et de ses affluents présente des étendues très-

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transformer, dans le cours des siècles, le despotisme patriarcal et à élever leurs sujets vers les types supérieurs de l'humanité; qu'enfin, ils se soient faits les intermédiaires entre l'Europe et l'Asie touranienne et chinoise : il y avait là un rôle légitime et glorieu x ^

Le contraire de ce qui eût dû être, a été : les tsars, au lieu de porter l'esprit de l'Europe chez les Touraniens, se sont faits touraniens contre l'Europe, et n'ont gardé de l'élément aryen que ce qu'il en fallait pour rendre la Moscovie infiniment plus dangereuse à l'Occident que les empires tartares de race pure. Ceux-ci ont toujours été incapables de durer : les tribus tartares, un moment groupées en empire, se sont toujours promptement dissoutes pour retomber en poussière de tribus; mais, ici, le ciment aryen maintient ensemble la masse touranienne. La Russie a donc une douile face : la Russie est empire de race et empire universel vis-à-vis des tribus tartares, qui l'acceptent comme elles ont accepté les monarchies de Gengiz-Khan et de Tamerlan, mais qui, une fois liées à elle, ne peuvent plus s'en détacher comme elles se sont détachées de ses devancières; la Russie est nation vis-à-vis de l'Europe, puisqu'elle n'est plus race pure et qu'elle est un composé, bien que le touranisme y domine par Tesprit comme par le nombre, et que,

considérables de territoire fertile : la Moscovie, si différente, à tout autre égard, des régions slaves, a ceci de commun avec la Pologne : elle aussi a sa Terre-Noire et conserverait par conséquent une base agricole, si elle perdait le bassin du Dnieper.

* Ce que nous disons de l'autorité patriarcale, nous le dirons aussi du communisme rural : c'est une société inférieure; ce n'est pas une société perverse; si elle présente des obstacles insurmontables au progrès social et au perfectionnement de l'agriculture, elle est compatible avec des sentiments de charité et de fraternité, et avec l'esprit de justice, là où elle ne se comiiine point, comme dans la très-mauvaise organisation de la tribu arabe, avec l'aristocratie héréditaire. Là aussi, c'eût été au despotisme éclairé à modilier, dans le cours des générations, l'inslitution primitive et l'instinct de race; mais le Isarisme n'a tour à tour attaché le peuple à la glèbe et détaché le peuple de la glèbe que dans l'intérêt de sa puissance.

d'autre pari, elle se refuse à être la nation qu'elle est, en se posant comme empire panslaviste, comme centre d'une race qui n'est pas la sienne. Elle n'échappe donc pas au principe de distinction que nous avons établi entre les races et les nationalités; et plût au ciel qu'elle y échappât! Si elle était une race pure, elle ne serait pas si redoutable pour la liberté du vieux monde!

Il n'y a, disions-nous, pas plus de damnation irrémissible pour les peuples que pour les individus ; mais tout moyen pacifique de ramener la Moscovie à son rôle légitime a été rendu impossible. Il serait chimérique de rêver une transaction et coupable de la proposer. Le culte de la force ne peut être brisé que par la force. La lutte entre la Russie et l'Europe est inévitable; le peuple russe ne peut être converti que par la défaite; et, si la Russie n'est vaincue, l'Europe périra.

Toutes les guerres entre Européens sont guerres civiles ; avec les Moscovites, c'est la guerre étrangère : la guerre pour l'existence.

Le but de la civilisation occidentale, répétons-le, est l'association libre des nationalités indépendantes et alliées, la FÉDÉKATioN EUROPÉENNE. Lc but du tsarismc moscovite est l'absorption des nationalités et la monarchie asiatico-européenne. L'épée seule décidera.

Si démesuré et si insensé que puisse paraître le but de la Moscovie, elle a fait vers lui un pas immense par la destruction de la Pologne. Le rétablissement de la Pologne, que l'Europe vient du manquer encore une fois, eût été le renversement de tout le plan moscovite et la suppression de tout péril futur de ce côté pour l'Europe.

Nous avons exposé l'histoire d'après les vraies sources. II nous reste à conclure; à déduire, des fautes du passé et du présent, les devoirs et les chances de l'avenir, à indiquer avec plus de précision la nature du péril que nous venons

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de signiiler et les moyens qui restent, à notre avis, de le prévenir; mais nous devons auparavant nous arrêter un moment pour expliquer comment cette histoire de Pologne et de Moscovie, si simple et si claire, a été si étrangement obscurcie ; comment, hier encore, si notre cœur était avec la Pologne, notre esprit ignorait véritablement la nature de la lutte qu'elle soutient et le caractère de son adversaire; comment, sur des questions qu'il nous importe tant de connaître, il n'y avait pour nous que trouble, incertitude, notions erronées, vagues et fausses lueurs.

Avant déposer les conclusions auxquelles mène l'histoire véridique, il faut résumer la fausse histoire sous laquelle le complot moscovite, poursuivi depuis un siècle avec un art merveilleux, avait étouffé la vraie.

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