‹ La Russie et l'EuropeChapitre 34 sur 119 · A FAUSSE HISTOIRE APRES LA VRAIE · texte numérisé non relu

A FAUSSE HISTOIRE APRES LA VRAIE

Nous avons vu ce qu'étaient, d'apiès les traditions anciennes et authentiques, la Pologne et la Moscovie, la nation slave et européenne et la nation finno-tartare et asiatique ; nous avons vu à laquelle des deux nations appartenaient les Russies (Ruthénie) polonaises, populations slaves et européennes comme la Pologne. Voyons maintenant ce que sont devenues la Pologne et la Moscovie d'après les écrivains moscovites modernes ; voyons-les inventer le roman des deux nations slaves, la petite nation polonaise et la grande nation russe, la nation des Qranàs-^usses, libérateurs de leurs frères les Petits-Russes, les Russes Blancs, Noirs et Rouges, qu'auraient asservis les conquérants polonais. Examinons l'histoire de la fausse histoire et du rétablissement de la vraie.

Jusqu'au dix-huitième siècle, la géographie et la politique, si naturellement liées, considéraient comme hors de l'Europe les contrées et les peuples qui s'étendent au delà du Ladoga, des monts Yaldaï et du bassin du Dnieper. Le grand bassin du Yolga, et les plaines immenses et uniformes qui se déroulent des sources du Volga jusqu'aux pieds de l'Oural, étaient, pour tout le monde, des régions asiatiques \ « Le puissant knès scythien, » comme Sulli

' Sur les caractères géologiques ot hydrographiques qui distinguent essen-

LA FAIjSSK histoire. 109

appelle le tsar, n'est guère moins séparé de la société européenne, malgré son titre de chrétien, que le Grand- Mogol ou le roi de Maroc. En rappelaut le langage que Sulli prête à Henri IV sur la Moscovie, dans l'exposé du firand projet de fédération européenne, indiquons aussi pour mémoire les passages de la relation de Herberstein, sur l'étonnement que causent à cet ambassadeur allemand l'adoration servile des boyards pour leur prince et le génie despolique de la Moscovie \

Les Moscovites d'autrefois ne réclamaient point : ils se sentaient étrangers, comme pays et comme peuple, à l'Europe. 11 en est encore ainsi sous Pierre le Grand lui-inème: dans la Vie îles sainis de Kief {Paterik-Petcherski)^ dédiée à ce prince, le gouvernement de Toula, où le Don et l'Oka prennent leurs sources, est encore indiqué comme le commencement de l'Asie. Jusque là, si les tsars ont prise sur quelque partie des populations ruthéniennes, c'est uniquement par le moyen de la religion grecque, et, s'ils revendiquent les Russies et réussissent à en arracher des lambeaux à la république polonaise, c'est comme pré-

tiellement de l'Europe cette région orientale, voir l'excellont résumé des travaux de M. Dncliinski, par M. Elias Regnault, dans son remarquable ouvrage : La question européenne improprement appelée polonaise, ch. I".

* « L'esclavage, ([ui ne s'accorde point avec la noblesse des sentiments, est général parmi eux, puisque les seigneurs eux-mêmes se donnent le titre d'esclaves du monarque. » (Passage cité par Karamsine, t. VII. j

« Son autorité (au tsar) s'étend sur le spirituel comme sur le temporel ; il dispose librement et à sa volonté de la vie et des liiens de tous... Ils (les Moscovites) confessent publiquement que la volonté du prince est la volonté de Dieu, et, tout ce que fait le prince, il le fait par la volonié de Dieu... Si quelqu'un s'enquierl de quelque chose d'obscur et d'incertain, ils ont coutume de répondre : « Dieu le sait, et le Grand-Prince. » Il est incertain si l'extrême barbarie de la nation exige un tyran pour prince, ou si la tyrannie du prince rend la nation si barbare et si cruelle.

Reruni Moscovilarum Comment arius, p. 15.

« Cette nation aime mieux la servitude (|ue la liberté. » Ibid. p. 49.

I.e baron de Herberstein fut envoyé en ambassade, en 1517, par l'empereur Maximilienl*'. aïeul de Charles-Quint, auprès du tsarVassili.lilsdu Grand-Ivan et père d'Ivan-le-Terrible.

no LE PASSÉ.

tendus hciiliers des princes varègues-russiens; ils visent à élablir leur monarchie despotique partout où a existé la vague fédération de ces chefs Scandinaves à la famille desquels ils se rattachent. Il ne s'agit point de Slaves ni de nationalité dans tout cela, mais bien d'une espèce de léijitimité monarchique, et le tsarisme perd tout prétexte à cet égard avec l'extinction de la maison des Rurikovitches, à la fin du seizième siècle. Les Romanof n"ont plus rien à réclamer du sang de Rurik.

Us n'en continuent pas moins, et dans des proportions toujours grandissantes, les entreprises de leurs prédécesseurs rurikovitches. Avec Pierre le Grand, le but n'est plus seulement de faire des conquêtes sur la Pologne, mais d'en préparer la ruine entière et de s'introduire par cette brèche au cœur de l'Europe. 11 faut cependant une théorie à cette pratique; enAsie,on s'en passerait ; mais, en Occident, il faut que toute grande iniquité s'habille d'un grand mensonge ou d'un grand sophisme.

Cette théorie se fera. Elle éclôt après Pierre, sous sa fille Elisabeth. Pierre, dans ses rapports avec l'Europe, a transformé le tsar de Moscovie en empereur de toutes les Russies; les Polonais, même dominés par sa politique et foulés par ses armées, ne lui accordent point ce titre; mais l'imprévoyante Europe n'y prend pas garde et se laisse imposer cette nouveauté sans paraître y attacher plus d'importance qu'à une formule de civilité envers le nouveau venu dans la famille de ses princes. On a donc fait disparaître le tsar de Moscovie; il est logique de faire à leur tour disparaître les Moscovites; donc les Moscovites ne seront plus dorénavant que les Russes, les Grands- Russes^ comme on dit pour marquer la nuance qu'on veut bien maintenir entre eux et les autres Russes'. Nuance

1 Mous ne nions joint, qu'on le comprenne Lien! que les Moscovites ne se donnassent auparovont le nom (Je lUisses, commun aux iicuples de diverse

LA THÉORIE MUSCU VITI']. iH

Icgèi'c : tous les Russes, assure-t-on, sont au tond le même peuple, puisqu'ils portent le même nom, tandis que les Polonais, les Leklis, sont un autre peuple. Tous les Russes appartiennent de droit et de cœur à la religion grecque, bien entendu, sous sa l'orme et selon sa hiérarchie russes, qui a pour chel", au moins de fait, non plus le patriarche de Constantinople (les tsars ne le reconnaissent plus, depuis le père du grand Ivan), non plus même le patriarche de iMoscou (Pierre le Grand l'a supprimé), mais l'autocrate de toutes les Russies, père temporel et spirituel de tout son peuple.

Le tour est adroit et hardi. On voit que, dorénavant, l'autocrate de toutes les Russies aura, non plus seulement le droit, mais le devoir de délivrer ses enfanis, les Russes occidentaux (Ruthènes), opprimés par les Polonais, et de les rendre à la nalionalité russe et à l'Église orthodoxe.

Mais qu'est-ce donc que les Russes? et d'où viennentils? De Finnois, bien entendu, il n'en est plus question. Les Grands-Russes sont slaves et européens, comme les autres Russes; ils ont refoulé les Finnois vers l'Oural. Mais d'où ont-il pris ce nom de Russes? Il ne serait pas décent qu'ils l'eussent reçu de dominateurs étrangers, de Scandinaves. 11 importe qu'il n'y ait point de différence de race entr'eux et leurs anciens princes, les Rurikovitches, pas plus qu'entr'eux et les autres Russes. Donc, on envoie les Scandinaves rejoindre les Finnois, et l'on découvre les Roxolans ! Les Roxolans étaient des Sarmates qui vivaient sur les Palus-Méolides, au temps de Ptolémée le géographe; les Sarmates figurent parmi les ancêtres supposés des Slaves ; Roxolan ressemble, si l'on veut, à Rouss et à Rossiauè. Voilà les aïeux des Russes et le berceau de Rurik.

oi'igiiie(iui avaient été sujetsdes Varègues-lUisscs ; les deux noms s'ejnployaicnl autrefois simultanément; ce que nous signalons, c'est relïaccment systéniati(]ue du nom de Moscovites en laveur du nom de Russes, préléré à cause de l'e(iuivoque qu'il offrait à lu politique.

11^2 LI-; l'VSSÉ.

La facilité avec laquelle ces belles découvertes s'accrédilérent en Occident est quelque chose de merveilleux, ^'ayant commencé à nous occuper des Moscovites que de la veille et ne sachant rien de leurs origines, nous crûmes tout ce qu'il leur plut de nous faii'e croire. Nous n'ignorions pas le jugement qu'avaient ])orté nos grands hommes d'Etat, Henri IV et Sulli,sur la Moscovie des Ivans ; mais Pierre le Grand avait passé et tout un monde nous semblait tiré du chaos. Les esprits les plus pénétrants, Montesquieu, A^)ltaire, y furent pris, aussi bien que le commun des philosophes. Voltaire, dans son Histoire de Pierre f (1759), accepta les Roxohms avec insouciance, sur les mémoires qu'on lui envoya de Saint-Pétersbourg. Avant lui, Montesquieu avait écrit, dans l'£.s/)r/ï (/^s lois (1748), les paroles suivantes : « Pierre 1", donnant les mœurs et les manières de l'Europe à une nation d'Europe, trouva des facilités qu'il n'attendait pas lui-même. » Nous verrons quelle fut la fortune de cette fameuse phrase.

Les dates que nous venons de citer montrent assez qu'il y eut là autre chose que les roueries de Catherine 11 et que la coalition de la tsarine incrédule et schismatique avec les philosophes contre le catholicisme. L'illusion de l'Occident remonte plus haut et eut des causes d'un ordre supérieur et plus général : Catherine ne fit que continuer Pierre le Grand, et tout procède de l'impression produite par celui-ci sur des esprits que leurs théories ne mettaient nullement en défense contre la fantasmagorie moscovite. Les novateurs, lejiarti du progrès, comme nous disons aujourd'hui, devaient se laisser éblouir par la transformation apparente du tsarisme, et ne voir, dans ce qui est le fonds propre et permanent de la Moscovie, qu'un reste transitoire de barbarie prêt à disparaître. Ce point de vue résultait nécessairement de leurs idées abstraites sur Y homme, de Icui' cioyance à la possibilité de refaire radicalement et

LES ROXOLAÎSS. H3

soudainement une société quelconque par la raison pure, et de leur manque de notions solides sur les races humaines et les nationalités. Alors régnait presque généralement celte méconnaissance des lois de l'histoire qui fait qu'aujourd'hui encore des esprits distingués en sont à nous demander sérieusement pourquoi des Polonais et des Lithuaniens ne se feraient point Russes (Moscovites), puisque des Lorrains et des Bretons se sont faits Français!

Ceci ne s'applique point à Montesquieu, qui était eu dehors du courant d'idées que nous venons d'indiquer et qui se trompa ici en fait plus qu'en principe, par un coup d'œil trop superficiel sur l'œuvre de Pierre le Grand, et par une fausse application de sa théorie des climats. S'il eût mieux connu la géologie et l'hydrographie de la Moscovie, il eût bien vu que le climat du Volga n'est plus l'Europe.

On protesta pourtant. 11 y eut des protestations de deux sortes : la science se révolta chez les érudits allemands; le génie politique, chez un philosophe français, chez Rousseau, qui vit, cette fois, plus clair que Montesquieu et qui grava sa prophétique sentence sur les murs de la nouvelle Babylone de Pierre le Grand '.

Mais la prédiction de Rousseau passa pour un paradoxe, et l'on n'écouta guère les savants. Le tsarisme prit, autant qu'il dépendit de lui, des moyens efficaces pour leur fermer la bouche. L'historiographe même de \' empire rvsse, l'Allemand Mûller, ayant cru naïvement qu'il ne s'agissait là que d'une dispute d'archéologie, s'avisa de déloger les Roxolans de leur nouvelle gloire et de démonirer, ce qui n'était pas difficile, que les Yarègues-Russiens étaient des

' On a beaucoup cilé le mot de Roiis-seau : « les Russes ne seront jamais civilisés, pour Tavoii" été trop tôt. » Le suivant est bien plus juste et plus profond. « Il (Pierre I"'] a empêché ses sujets de devenir ce qu'ils pourraient être, en leur persuadant qu'ils étaient ce qu'ils ne sont pas. »

\[i LK l'A S SE.

Scandinaves, des Normands. Là-dessus, l'historien moscovite Lomonossof, celui-là même qui a écrit de si étranges commenlaires pour justifier la moralité des vieux princes rurikovitches, dignes en tr.ns points de nos Clotaire et de rvos Frédégonde ' , Lomonossof dénonça MùUer comme ayant attenté à Thonneur de l'empire. MùUer, mis en jugement, dut faire un auto-da-fé de sa dissertation et faire réparation aux Roxolans (1749). Trediakowski, secrétaire de l'Académie de Saint-Pétersbourg, n'en fut pas quitic pour si peu : vrai martyr de la sincérité historique, pour avoir renouvelé les témérités de Mùllcr, il fut souf(leté et deux fois battu de verfj.'s.

Plus tard, un autre savant, l'Allemand Siritter, ayant renouvelé ratta([ue iiors de la portée du knout et soutenu que les Grands Russes étaient des Finnois, Catherine 11, ne pouvant riposter par les verges, riposta d'abord par une déclaration où elle signifiait que « l'explication de M. Stritter sur Forigine finnoise de la nation de la Grande Russie était un scandale, » puis par un ukase qui déclarait que « la Russie est un Etat européen. »

La tsarine aurait pu s'en tenir là, en vertu de son infaillibilité autocratique; mais elle voulut bien prouver le dogme après Favoir promulgué.

« Cela est clairement démontré par les observations suivantes, » ajoute-t-elle.

« Les changements que Pierre le Grand entreprit en Russie réussirent d'autant plus aisément que les mœurs qui prévalaient alors, et qui avaient été introduites par un mélange de différentes nations et la conquête de pays étrangers, n'étaient nullement adaptées au climat. Pierre, en introduisant les mœurs et les coutumes d'Europe parmi les peuples européens de ses dominations, y trouva dans

' V. les notes de lu tiMcluclinn française de la Chronique de Nestor, pir M. L. Paris, i>. 84.

(:ATI!f:iiF>E II KT MIISAIiKAU. 115

ce temps-là des facilites que lui-même n'espérait pas rencontrer*. »

« Ainsi, écrit à son four Mirabeau, résumant le débat en disciple de Jean-Jacques, les Russes ne sont Européens qu'en vertu d'une définition déclaratoire de leur souveraine, copiée presque mot à mot de Montesquieu^, »

Malgré tout le poids de l'autorité suprême, et de quelle autorité ! la vraie tradition historique avait peine à s'éteindre, m.ême en Moscovie. Chose bien singulière, Catherine elle-même, dans sa déclaration contre Stritter, tout en se révoltant contre Vorigine finnoise, laisse échapper cet aveu décisif :

« Quoique les Russes (les Moscovites) ne soient pas de Ja même origine que les Slaves, il n'y a pas de répulsion entre eux^. »'

Dans une Histoire de l'Empire russe composée pour les écoles, sous Catherine, par le comité de l'instruction publique, la tradition des vieux chroniqueurs transpire encore.

A peine peut-on dire qu'elle ait jamais été complètement interrompue; car, aussitôt qu'un écrivain sérieux, Karamsine, entreprend d'écrire l'histoire de Russie en grand depuis les origines, il est obligé, lui, l'homme de l'autocratie, l'ennemi systématique de la Pologne, l'apologiste de l'unité russe, il est obligé, pour son honneur d'historien, d'abandonner la fable des Roxolans, de rendre à la Suède les Varègues-Russiens et le fondateur Rurik, et de constater, au cœur de la Grande Russie, de la Moscovie, les populations finnoises et non slaves qui en sont toujours restées le fond.

* Inslructions pour former un nouveau code des lois dans l'empire russe, cliap. 1, § 6.

'■* Doutes sur la liberté de l'Escaut, 11^5.

' V. la déclaration réimprimée dans le Journal de l'instruction publique de l'Empire russe; janvier 1855.

« L'œuvre principale du règne de Rurik fut la forte union de quelques tribus finnoises avec les Slaves \ de sorte que les Vès, les Méra, les Mouroma se changèrent enfin en Slaves % en acceptant leur langue, leur religion et leurs coutumes ''. »

L'historien avait écrit ce passage pour ses compatriotes; le politique recula et le supprima pour l'Europe; cette phrase a disparu de la traduction française, écrite en 1819 sous les yeux de l'auteur. Karamsine avait compris la portée de l'aveu qui attestait que les Moscovites ne sont pas Slaves; qu'ils sont des Finnois transformés quant à la langue, et n'ayant jamais quitté leur patrie. Il réfutait ainsi d'avance le système imaginé depuis pour le besoin de la cause, et consistant à faire expulser les premiers habitants finnois par des colons slaves. Il réfutait enfin implicitement son propre système sur l'unité de la nation russe en face de la Pologne.

Même après la suppression de ce passage destiné à devenir célèbre en sens inversa de celui de Montesquieu, si les esprits eussent été éveillés sur la question, Ton eût trouvé dans le livre de Karamsine tous les éléments nécessaires pour dégager la vérité. L'histoire de la vraie fondation delà Moscovie au douzième siècle par André deBogoloub, le caractère des populations et tous les grands incidents des annales du tsarisme apparaissent assez nettement à qui sait lire.

Mais les yeux n'étaient pas ouverts.

Les Polonais eux-mêmes, du moins beaucoup d'entre eux, éblouis par l'idée du panslavisme, telle qu'elle s'était produite, sous une forme révolutionnaire et fédérative, dans

' C'est-à-fJiri' avec les Slovènes de Novgorod.

* Ce clirnifjement cxiyea Irois à quatre siècles et lut plus apparent que réel, de inènie que la forte union des Finnois et des Slovènes, qui ne cessèrent de s'entre-battrc jusqu'à la chute de Nowgorod.

' Histoire de Russie, t. I", cli. iv.

KARAMSINE. 117

la conjuration de 18"25, se jetaient dans le piège tendu par leurs ennemis, et la diète insurrectionnelle de 1850 en appelait aux Russes contre leur gouvernement, comme des Slaves à des Slaves.

Cependant, à partir de cette guerre de 1851, dontrissue paraissait la destruction de la Pologne, une série de travaux scientifiques, suscités par le mouvement général des études historiques en Europe, prépara le gain de la cause polonaise devant l'histoire, tandis qu'un sourd travail moral préparait une génération nouvelle aux dévouements qui n'ont pas suffi à gagner cette cause devant la politique ! Bon nombre d'érudits, en ne songeant qu'à la science, servirent la Pologne, sans le savoir ni le vouloir. La traduclion française de la Chronique de Nestor, le Grégoire de Tours des Slaves, en 1854, par i\l. Louis Paris, souleva le voile qui couvrait pour nous les bases ethnographiques de l'Europe orientale, et fournit les éléments essentiels des futures polémiques. D'autres écrivains travaillèrent sciemment à donner à la France des connaissances positives sur cette question polonaise où elle ne portait que des sentiments. Les publications de Joachim Lelewel offrirent des' moyens d'études aux hommes politiques : celles de Léonard Chodzko, si populaires en France, vulgarisèrent parmi nous les faits généraux de l'histoire de Pologne; pendant ce temps, paraissaient les grands ouvrages du Tchekhe (Bohême) Schafarjik (1857-1841), qui, s'il range les Moscovites parmi les Slaves, au point de vue de la langue, dans son Ethnographie slave., sépare très-bien la race des Slaves et la race des Finnois dans ses Antiquités slaves\ Les savants moscovites eux-mêmes, les professeurs de l'université de Moscou, dès qu'ils s'engagent, à l'exemple de

* Les travaux de Schalarjik n'ont guère pénétré en France que de 1848 à 1854, par les fragments qu'en a traduits M. Vivien de Saint-Martin, dans les Nouvelles annales des voijagen

Karamsine, dans la voie des solides études historiques, sont entraînés inévitablement à des aveux de la plus grande portée sur les origines; ainsi ont fait les Solovief, les Savelief, les Bielaief, et jusqu'au précepteur d'Alexandre II, ce Pogodine dont les remarquables travaux d'histoire ne présageaient pas la sinistre renommée à laquelle il est arrivé aujourd'hui. Celui-là ne pèche point par ignorance.

Chez nous, le grand poëte polonais devenu professeur au Collège de France, Mickiewicz, malgré quelques oscillations et quelques fascinations panslavistes, accuse puissamment dans ses cours la distinction des territoires asiatique et européen et des deux idées, des deux génies moscovite et polonais.

MM. de Ségur et Schnitzler, dans leurs ouvrages sur la Russie, antérieurs à la grande polémique actuelle, admettent jusqu'au douzième siècle la distinction des deux races slave et finnoise, bien qu'ensuite ils abandonnent ce terrain et ne les distinguent plus.

Nul ne jette plus de lumière sur l'opposition des races et des nationalités slave et moscovite qu'un savant agronome allemand qui ne cherche rien moins que ce résultat; -car il porte dans ses recherches un esprit encore plus prévenu en faveur de la Russie que M. Schnitzler lui-même. Le ])aron de Haxthausen, dans ses Études sur la Russie \ prend les Moscovites pour Slaves, comme on les lui donne, et comme il lient à les voir; mais il constate, par les observations les plus approfondies, une différence radicale de mœurs et de génie entre eux et les outres Russes (les Rutliéniens), et les qualifie de Slaves nomades, par opposition aux Slaves agriculteurs, dans lesquels il comprend les Ruthèniens avec les Polonais. Il renouvelle ainsi, au dix neuvième siècle, la distinction posée, au cinquième sièch; avant noire è,re, par Hérodote, entre les Scythes agriculteurs et

' Édition française; Berlin. lS!iS-1855.

ItÉACTION. 110

les Scythes nomades, et qui, selon toute apparence, s'appliquait déjà aux mêmes races ainsi qu'aux mêmes contrée '.

Enfin, un savant français, M. Alfred Maury, donne la conclusion de toute cette série d'études si diverses, en résumant, dans la Revue (jer m (inique (tome IV, 1858), l'ouvrage du voyageur finnois Castren sur les peuples altaiques.

« Les Russes, que nous avons l'habitude de ranger parmi les Slaves, sont en réalité une population extrêmement mêlée; tandis qu'au sud, l'élément turc et mongol y entre pour une forte proportion, au nord l'élément finnois est de fait prédominant. »

C'était le mot, mais ce n'étaitqu'un mot, et sous forme purement scientifique; il ne tomba point du domaine de la science dans celui de la politique ; il fallut que le patriotisme vînt passionner et féconder la science.

Un émigré polonais de Ruthénie y consacrait sa vie depuis des années déjà : M, Duchinski, de Kief. C'était bien à un Ruthénien, à un Russien, qu'il appartenait de dissiper la confusion des Russies slaves avec la Moscovie! M. Ducliinski entreprit de réunir, de systématiser les preuves éparses de la vérité, de remettre en lumière les titres authentiques de sa patrie et d'abattre l'édifice de mensonge élevé par les oppresseurs. Il appela à son aide la tradition, la philologie, la physiologie, la géographie, toutes les sciences auxiliaires de l'histoire, et poursuivit sa propagande

* Bien longtemps avant l'agronome allemand, un savant pliysicien et astronome français, l'abbé Chappc d'Hauteroclie, voyageant en Russie sous Catlierine II, avait écrit les lignes suivantes :

« L'esclave russe (moscovite) et l'esclave rutliène paraissent conirairesen tout. Le premier néglige l'agriculture : il est sans mœurs et rusé : l'esclave rutliène, au contraire, cultive la terre avec plaisir; il a des mœui's, maisil est s/«p/rfe. L'esclave polonais possède des terres en propre; le russe n'a rien on propre. »

L'abbé Cliappe force im pou les couleurs : on pourrait substituer simple à stupkie, et de mœurs relâchées à sans mœurs, et serfk esclave pour le Polonais et le Rnlliène ; mais le coup d'œil n'en est pas moins juste et profond.

infatigable à Turin, à Constantinople, à Paris enfin, où il faut que vienne aboutir toute action efficace, et où il professe l'histoire à l'École polonaise.

Nous l'avons pris d'abord pour un faiseur de paradoxes, tant les vrais éléments de la question nous étaient inconnus à peu près à tous; puis nous avons écouté, nous avons douté, nous avons étudié, et, pour quiconque a étudié sincèrement, la lumière s'est faite.

M. Duchinski eût-il réussi, à lui seul, à la faire briller parmi nous, cette lumière de la vérité historique? Enseignant dans une langue qui n'est pas la sienne et n'étant point précédé en France, comme Mickiewicz, par la renommée littéraire qui force l'attention publique, c'était chose bien difficile.

Il eut le bonheur de rencontrer, dans un savant français, un interprète et un vulgarisateur aussi énergique, aussi patient que lui-même. M. Auguste Yiquesnel, dans le cours de vastes études sur les conditions physiques, géologiques, ethnographiques de l'empire ottoman, avait eu occasion de comparer à fond les populations slaves et les races turques et tartares, et l'histoire de Russie, confrontée avec celle de Turquie, l'avait amené de son côté aux mêmes conclusions que M. Duchinski, c'cst-à-direàl'origine finnoise des Moscovites et à la parenté des Finnois avec les Turco- Tartares ; origine et parenté qui expliquent l'opposition radicale de mœurs et de génie entre les Russiens Polonais et les Russes Moscovites. M. Yiquesnel renforça ses propres observations des surabondants éléments rassemblés par M. Duchinski et traita la question ex professa, sous tous ses aspects, dans un appendice à son Voyage dans la Turquie d'Europe, appendice qui est à lui seul tout un livre.

C'est là qu'ont puisé à pleines mains les publicistes qui ont abordé la question de Pologne depuis le commencement de la guerre ; et l'auteur de l'excellente étude publiée dans

MM. nUCJll.NSKI El' VIOUESNEL. 1-21

la Revue des Deux Mondes du l"juin 1865', et M. le marquis de Noailles, dans son livre clair, attachant et solide, la Pologne et ses limites, et M. Elias Regnault, dans son œuvre à la fois si vive, si brillante et si approfondie {la Question européenne improprement appelée polonaise), et M. Cliarlier de Steinbacli, et M. Kurzweill, et M. Paul de Saint-Vincent, et M. BruUé, doyen de la faculté des sciences de Dijon, auteur de la belle dissertation sur le's Origines Aryennes, et l'auteur anglais de la dissertation sur les Slaves et les Moscovites dans le Westminster-Review de janvier 4864, et les orateurs de nos assemblées, M. Bonjean, M. J, David, M. Carnot, et nous pareillement, dans notre polémiquedu Siècle (1863- 4864), tous, enfin, nous avons eu ces deux hommes pour initiateurs ^ Ils nous ont appris la substance de ceux des documents originaux qui ne sont pas entre nos mains et l'usage de ceux qui se tiouvent à notre portée. C'est là véritablement l'arsenal de la guerre sainte.

C'est avec les armes qu'ils nous ont fournies que nos communs efforts à tous ont pu combattre la fausse histoire et déchirer les voiles qui cachaient la vraie à l'opinion publique.

On peut maintenant juger la valeur du titre que le tsarisme donne aux provinces lithuano-russiennes, aux Russies slaves. Catherine II, quoique le système de mensonge fût déjà debout de son temps, les appelle franchement provinces pmes ; sous Alexandre I", on les nomme provinces unies à l'Empire; sous Nicolas, provinces recouvrées. Il faudra bien, s'il y a encore une Europe, que l'histoire à son tour puisse dire un jour : Provinces prises^ — provinces opprimées, — provinces restituées.

' Le cabinet de Saint-Pétersbourg en a fait essayer la réfutation parM. Pog-odine dans l'Invalide russe dès juillet suivant.

'^ M. Albert Réville ne se réfère pas directement à cette source dans son magistral article sur les A njas [Revue des deux Mondes du i" février 1864), mais ses conclusions sont les. mêmes.

122 \.E l'A S SI'.

La Russie a senti la portée de la réaction historique que nous \cnons de résumer, dès qu'elle a vu cette réaction poindre à Paris et coïncider avec les mouvements de la Pologne. Dès 1862, à la suite de la manifestation de llorodlo, tandis que le débat, descendu en Pologne sur le champ populaire des vieilles fédérations, était encore chez nous purement scientifique et limité entre quelques hommes d'étude, la Société de géographie de Saint-Pétersbourg décida d'envoyer une commission dans les Provinces occidentales (dans les anciennes possessions polonaises) pour étudier sur place les questions ethnographiques, « la répartition des populations d'après les races, la religion et la division parclasses», c'est-à-dire pour tâcher de reprendre l'offensive sur le vieux thèn.e de l'opposition entre la race polonaise et la grande race russe. Cette décision, arrêtée dans son effet par les catastrophes qui ne tardèrent pas à éclater, l'on en projette aujourd'hui la reprise, sous les auspices apparemment de MM. Pogodine et Milioutine, ethnographes désintéressés et impartiaux, comme on sait. La Société anthropologique de Moscou annonce, de son côté, pour 1867, la convocation d'un congrès ethnographique, que M. Kalkof ne manquera pas sans doute d'éclairer de ses lumières. Nous devinons bien ce qui en sortira. Jusqu'ici les essais de réfutation n'ont pas obtenu grand succès. Ni les cris de colère de M. Chevyrief, ni la discussion plus mesurée de M. Porochine, ni l'intervention de M. Pogodine, dérobant, en faveur de la science, quelques heures à ses travaux d'hommes d'État occupé à tracer le plan de la destruction d'une société, ni enfin les auxiliaires français des champions moscovites, n'ont empêché l'opinion d'être

HÉFORilE IIISTOIUQUI':. 125

gagnée en France, el de plus en plus entamée en Allemagne et en Angleterre *.

» Ce sont iiiûme des savants allemands qui, reprenant la trace de leurs devanciers du dix-huitième siècle, ont reconnu, les premiers, la portée de la question dès qu'elle s'est posée devant eux. La Revue de géographie, d'ethnographie et de voyages, qui paraît à Stuttgart sous le titre de Ausland, a, dès 1854, signalé les études publiées à Constantinople par M. Duchinski. L'idée a fait son cliemin, et, cotte année (1865), le ministre de l'instruction publique d'Autriche a recommandé aux écoles de l'empire un essai d'Histoire nuiiiersclle [Welt-Geschichte], dont l'auteur, M. Zransky, proCcssonr à l'Académie militaire de Vienne, pose nettement, comme base historique, la différence d'origine entre les Slaves et les Moscovites. La même donnée vient d'être introduite dans l'enseignement en France par le Manuel de Géographie do M. Cortambert, vice-président de la Société géographique, ouvrage approuvé par le Conseil de l'instruction publique, el il est juste de rappeler que, dès 18G3, la circulaire do M. le ministre Dui'uy sur les modifications à introduire dans l'enseignement historique, reconnaissait la néce.ssité de réformer ce qui concernait l'iiistoire des Slaves, et qu'un des articles du programme était intitulé : « Le tsar Nicolas et le Panslavisme. »

Nous Ironvons enfin, pour ce qui regarde la France, dans un nouveau travail de M. Viquesnel [Coup d'ail sur quelques points de l'histoire des peuples slaves et de leurs voisins les Turcs et les Finnois, p. 77) ime lettre d'iui homme de grande aulorité, le savant secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions, M. Guigniaut, qui incline, dit-il, vers l'ensemble des opinions de M. 'Viquesnel, tout en faisant quelques réserves qui ne lui permettent pas une adhésion pure et simple. U croit les Moscovites originairement distincts des Slaves par la race comme par la langue, mais n'oserait prononcer catégoriquement que les liusses d'aujourd'hui, à cause des mélanges fjui ont eu lieu, soient aussi étrangers aux Slaves que le furent leurs ancêtres; ce qui, ajoute-t-il, a ne justifie en rien, à coup sûr, la longue suite aes entreprises audacieuses et \iolcntcs faites, à différentes époques et depuis un siècle principalement, sur les Slaves véritables. »

La réforme historique a pénétré jusqu'en Grèce, où les sentiments relatifs à la Russie se modifient beaucoup depuis quelques années. Dès le mois de septembre '18C2, un journal d'Athènes, l'Aurore, rendait compte du cours que M. Duchinski venait de professer à Paris, et terminait par ces remarquables conclusions : « Une fois prouvé que les Moscovites n'appartiennent pas à la race des Slaves... il faut qu'ils renonc?nt à l'idée de suprématie sur les races slaves habitant l'Europe. Mieux vaudrait qu'ils attirassent à eux des peuples comme les Chinois et les Mongols, qui sont liés à eux par les liens d'une conunune origine. »

Chose curieuse, ce n'est pas chez les Polonais que la réforme historiiiue, si importante pour l'avenir de la cause polonaise, a rencontré le moins de résistance, tant le rêve du panslavisme les avait envahis; le fantôme s'est enfin évanoui, comme nous l'attestent les témoignages reçus par M. Viiiuesnel et par nous-même, et surtout l'adresse à l'orateur qui a traité eu dernier lieu la question polonaise à la chambre, M. Carnot, adre<^se signée par les

Il est seulement regrettable que quelques écrivains d'une incontestable valeur, engagés par des préjugés, par des idées reçues, ou par ces mille liens d'habitude ou même d'affection dont l'habile Russie, caressante et flatteuse à Saint-Pétersbourg autant qu'impitoyable à Varsovie, sait si bien enlacer le mérite qui peut la servir, il est regretlable que ces écrivains persistent à fermer les yeux sur le sérieux de la question, ou bien, au contraire, à s'en épouvanter, parce qu'ils la sentent trop sérieuse. Nous ne rappellerions pas ici la déplorable élucubration par laquelle un grand talent aigri, faussé, dévoyé, a terminé son orageuse et paradoxale carrière, si nous n'avions vu, avec un profond étonnement, un homme du savoir et de la portée de M. Vivien de Saint-Martin citer comme une autorité le triste livre : Si les traités de 1815 ont cessé cl exister KM. Vivien de Saint-Martin s'étonne, de son côté, qu'on prétende «rayer les Russes du cadre des nations slaves, pour les rejeter, sous le nom de Moscovites, dans la classe des peuples ouraliens, c'est-à-dire parmi les races les plus grossières et les plus barbares du nord de l'Asie. »

Ces termes ne sont pas obligeants pour les Finlandais, qui ne sont point du tout une population méprisable, ni pour les Hongrois, qui sont un peuple certainement assez illustre, les uns et les autres parfaitement Ourahens d'origine. Le nom d'Ouraliens n'est pas une injure, et aucun nom de race n'est une injure ^

notabilités polonaises de toute opinio«i, et qui est le désaveu formel du langage de la diète de 1850 sur l'identité d'origine des Moscovites et des Polonais.

* L'Année géographique, troisième année, 1865, p. 555.

2 M. Vivien de Saint-Martin, si contraire à nos vues dans les passages que nous venons de rappeler, mentionne cependant un peu plus loin, avec un éloge sans réserve et « comme l'œuvre d'un maître », l'élude de M. Drullé sur les Origines Arijennes, que nous avons citée plus haut et qui établit, comme nous, que les Moscovites sont « des peuples asiatiques non aryens » et que leur langue est beaucoup moins le résultat du mélange de deux races que de l'introduction du clni.-tianisme. Ajoutons que M. BruUé, qui avait employé

MM. VIVir^N ET SCIIMTZLKII. ■125

C'est aussi ce que nous répondrons à M, Schnitzler, lorsqu'il demande de quel droit on regarderait comme dégradant l'alliage du sang finnois dans le sang slavon, même en supposant cette infusion opérée dans de larges proportions. «Nous ne voyons pas, dit-il, ce qu'il y a d'insultant dans la dénomination de Moscovite substituée à celle de Russe V »

Nous sommes de l'avis de M. Schnitzler : il n'y a point de honte à être Finnois, ni Moscovite; seulement, quand on l'est, il faut Vêtre, et, lorsque M. Schnitzler ajoute : « Ce sont là des distinctions (celles de Slaves et de Moscovites) bonnes pour passionner les masses ignorantes, mais qui font hausser les épaules à ceux qui, ne se payant pas de mots, regardent au fond des choses*,» nous répondrons que c'est précisément pour avoir regardé au fond des choses que nous avons reconnu, dans ces distinctions, la différence de deux grandes sociétés, de deux mondes différents, dont le tsarisme a fait deux mondes ennemis.

On sent, non pas seulement dans le tome III de VEmjyire des Tsars, dont la première partie a paru cette année, mais dès le tome II, publié en 1862, que le savant historien et statisticien est plus troublé du problème qu'il ne veut en convenir avec lui-même. Il en est de lui comme de Karamsine. Les aveux qui échappent à sa science et à sa conscience contredisent maintes fois ses affirmations plus tranchantes qu'assurées. « Comment les Russes de Moscou, demandet-il, malgré leur mélange avec des peuples ouraliens, n'auraient-ils pas été en majeure partie des Slaves, quand Novgorod, Pskof, Tver, Kief, la Sévérie, et, aussi pendant long-

le lerme de nationalité russe en pariniil de l'ensemble des populations de la Hussie, l'a retirée dans une lettre à M. Viquesnel et a reconnu que cette expression n'était pas plus exacte, appliquée à la totalité delà liussie qu'à l'empire d'Autriche.

* L'Empire des Tsars, t. III, p. 129,

" Ibid., p. 150.

temps, Smolensk... composaient le noyau de leur État'? » On a vu, par notre résumé historique, si Novgorod, Pskof, la Sévérie et Smolensk, presque aussi cruellement traité par les Moscovites que Novgorod même, ont été le noyau de l'État moscovite; mais, dans son tome III (page 45), M. Sclinitzler se réfutelui-mème, en citant le mot de Karamsine sur «Vladimir etSouzdal, le vrai cœur de notre patrie.» Le noyau de la Moscovie, c'est en effet, nous l'avons montré, Vladimir, Souzdal, Rostof et, im peu plus tard, Moscou, c'est-à-dire le pays non slave.

M. Schnitzler reconnaît loyalement que, « incontestablement, des millions de sujets russes, habitant depuis Moscou jusqu'à l'Oural, ne sont pas d'extraction russe (slave), mais d'extraction ouralique (tchérémisse, mordouane, meschtchériaque, etc.), quoiqu'ils parlent tous aujourd'hui le russe, etc. \ Voilà pour les tribus ouralienncs ou finnoises qui étaient en dehors du territoire primitif des Rurikovi- Iches. Quant à celles qui occupaient la partie finnoise de ce territoire, « les Mères, les Mouromiens et les Vesses, dit M. Schnitzler, sont depuis longtemps russifiés au point d'avoir disparu^. » S'ils sont russifiés, ils ne sont pas détruits; ce sont encore d'autres millions d'Ouraliens parlant russe, au noyau même de l'empire, car il n'existe aucune trace historique d'une grande émigration de population slave qui, depuis le douzième siècle, les ait remplacés sur leur terre natale, lia pu y avoir infiltration, mais jamais invasion ni dépossession. Quant aux régions de l'est et du sud-est, aux anciens tsarats de Kasan et d'Astrakhan, personne ne peut nier que la majorité des habitants ne soient des Turco-Tatars, des Tartares, comme on dit 'vulgairement.

» L'Empire des Tsars, t. II, p. 588.

« Ibid., t. ir, p. 390.

^ Ibid., p. 5">8 (note). C'est exactement la même pensée que Karamsiiie . a Les Vès, les Méra, les Mouroma se changèrent enfin en Slaves, en acceplanl leur langue, leur relif;ion et leurs coutumes. »

M. SCIlMTZM'lî. Vil

La queslion ethnographique est donc résolue, et il ne resterait à nos adversaires qu'une ressource : ce serait de prouver que toutes ces populations touranicnnes, en prenant la langue slave, ont adopté l'esprit aryen et européen; qu'elles sont filles de l'Europe par adoption, n'étant point filles par le sang. Malheureusement nous avons de terribles preuves du contraire.

Faisons ressortir entîn à quel point est inadmissible la comparaison de M. Schnitzier entre la Russie et la France, comme noms de nationalité importés par des étrangers, les Varègues-Russes d'un côté, les Franks de l'autre '. Le nom de France, une fois fixé dans la Gaule du nord, désigne immuablement le peuple et le royaume dont le noyau est autour do Paris, et qui va réunissant successivement les diverses parties de l'ancienne Gaule. Le nom de Russie, au contraire, désigne l'un après l'autre deux peuples et deux établissements tout à fait différents : 1" la Russie slave, avec deux centres, Kief et Novgorod ; 2 " la Russie finnoise, ayant son centre à Vladimir ou à Souzdal, puis à Moscou. Ces deux peuples, quoique le second ail adopté un dialecte de cette langue slavonne que parlait le premier^, sont restés totalement différents de caractère et de génie. Bien loin que la réunion de Novgorod, de Pskof, de Kief et de Smolensk à la Moscovie ait été, comme le dit M. Schnitzier, une réintégration à la mèrepatrie, ce tut une conquête violente, et, pour Pskof et Smolensk, une oppression sanglante; pour Novgorod, une extermination.

Pour être fidèle à l'histoire, au lieu du monument commémoratif du prétendu milleniam de l'empire russe, la

' L'Empire desTsars, t. III, passim.

- Le dialecte dans lequel sont écrits les livres liturgiques, preuve de l'opinion de M. Brullé que nous mentionnions tout à l'heure: que le moscovite est une lancue introduite du dehors avec la religion.

Russie aurait dû élever dans Novgorod, à la façon des anciens khacans tarlares, une pyramide de têtes humaines. Les ossuaires des victimes novgorodiennes des Ivans lui en auraient amplement fourni la matière.

ni

De même que nous avons ouvert cette première partie de notre livre par une citation empruntée à M. Scimilzler sur le caractère géographique de la Russie, nous la terminerons par d'autres citations empruntées à M. de Haxthausen sur le caractère social et politique du peuple grand-russe ou moscovite.

Le baron de Haxthausen est, d'une façon bien autrement immodérée que M. Schnitzler, partisan de la Russie, et ses sympathies moscovites sont surexcitées par des passions et des systèmes auxquels le cnlme et positif auteur ûcV Empire des Tsars n'a sans doute jamais participé. L'auteur des Études sur la Russie, publiées de 1848 à 1853, est un de ces féodaux allemands qu'une haine implacable de la Révolution et de la France a entraînés, tout en célébrant incessamment l'esprit du moyen âge et la tradition germanique, à se faire les champions de ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit germanique et au moyen âge, c'est-à-dire du despotisme asiatique et communiste.

Penseur vigoureux et original, d'ailleurs, sérieux et patient observateur, il a produit l'œuvre la plus considérable que nous connaissions sur la Russie à côté des publications de notre savant compatriote M. Schnitzler.

Ce préambule était nécessaire pour faire apprécier la portée du jugement de ce personnage, à qui son livre a valu de hautes distinctions de la part du tsar Nicolas.

« Le sentiment de l'unité dans la nation, dans la commune et dans la famille, est la base de la vie nationale

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