COMMUNISME ET AUTOCRATIE
russe. Toutes les particularités du peuple se fondent dans cette unité, comme toutes les propriétés, surtout celle du sol. Personne, en Russie, n'a de propriété véritable, excepté la nation et son représentant le tsar. Tout le reste, la propriété des communes, des familles, etc., etc., n'est qu'une propriété temporairement concédée et qui ne repose pas sur le principe de la stabilité. A toutes les époques et dans toutes les relations de la vie, on voit que la communauté des biens est le principe fondamental de la société russe. .
« Il y a quelque chose de léger et de mobile dans le caractère national des Russes. Chez eux, il n'y a nulle part de forme stable. Le Russe n'aime pas la régularité... il désire, dans tous ses rapports, la liberté la plus parfaite. Il veut conserver la faculté ou de rester chez lui ou de sortir du pays, comme il lui plait...
« Dans sa famille et dans toute sa vie domestique il ne connaît pas de rapports déterminés et fixes, pas même entre parents et enfants, entre mari et femme...
« D'un autre côté, au-dessus de sa sphère, il ne veut pas de liberté. Il aime à être gouverné ; il aime l'autorité du père ou du chef de famille, du starosta, du tsar, et souvent même celle de son maître et seigneur. // irait à la recherche d'un pareil état de subordination s'il ne s'y trouvait déjà. Il n'est pas du tout mécontent d'être un peu opprimé; l'oppression réveille ses facultés et le pousse à recourir à h ruse pour se soustraire à d'injustes traitements; il désire de la fermeté et même de la sévérité de la part de ses supérieurs. Cependant il ne veut pas être gouverné par des lois stables, ni par des constitutions mortes ; // aime l'arbitraire de r homme; il veut un gouvernement personnel et qui ne soit limité, ni par des lois écrites, ni par des étals (des assemblées)
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« Originairement, l'idée d'un droit privé à la propriété du sol est complètement étrangère aux idées et aux mœurs du peuple russe. Les vastes territoires que possède la Russie ont toujours été considérés comme la propriété collective de tout le peuple russe, à Fusufruit de laquelle chaque sujet russe a un droit égal. Il en résulte que, conséquemment à celte idée, il ne peut exister aucune propriété privée du sol, aucun droit héréditaire à une telle propriété, pas même un droit d'usufruit viager ou temporaire à une portion déterminée du sol. Ce principe, qui doit son origine à l'ancienne vie nomade du peuple russe, s'est conservé, même après la formation d'établissements fixes, dans toutes les phases de l'histoire de l'empire. On se colonisait par familles, par communes; on cultivait autant de terrain qu'on en avait besoin; le pays était vaste; nul ne gênait l'autre, de sorte qu'au commencement il n'y eut aucune nécessité de songer à fixer des limites; mais, lorsque la culture se fut graduellement étendue sur le pays, il dut nécessairement s'ensuivre des restrictions, et les limites des communes durent être fixées. Cela se faisait par les chefs des tribus, les chefs du pays (la commune-mère et ses starostes), et, en dernière instance, par le tsar. C'est ainsi que, peu à peu, il se forma une espèce de propriété, ou du moins une possession privée de certaines parts du territoire exclusivement affectées aux communes. Toutefois, quelque déterminée que fût cette possession à l'égard des voisins, jamais, dans l'opinion du peuple, elle ne devint, vis-à-vis du chef de la tribu, du chef du peuple, du tsar, un droit privé positif, une propriété réelle, et elle resta à l'état de concession, de chose assignée, tandis que, dans l'intérieur des communes, le principe que personnellement nul ne possédait rien à titre de propriété privée, mais qu'il jouissait seulement d'une certaine part du droit d'usufruit, fut hiujours maintenu. »...
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« En Russie, il n'y a pas d'organisation nationale ou domestique qui n'ait son centre, son unité, son chef, son pore, son seigneur. Un chef est absolument indispensable à l'exislence des Russes. Ils se choisissent un père quand le ciel leur a ravi le leur. La commune libre même fait choix d'un ancien {staros(a) pour lui obéir sans condition; il n'est pas simplement son délégué; il est son père, investi d'une autorité absolue. Voilà ce qu'il faut savoir apprécier pour comprendre la politique du tsar. Le peuple russe ressemble à une ruche pour laquelle la royauté est une nécessité naturelle et indispensable. Ainsi que les abeilles ne peuvent se passer d'une reine, de même les Russes ne peuvent se passer d'un tsar. En Russie, le tsar n'est ni le délégué du peuple souverain, ni le premier serviteur de l'État, ni le propriétaire légitime du sol, ni même le souverain institué par la grâce de Dieu ; il représente, à la fois, l'unité, le chef et le père de son peuple : il n'a ni charge, ni fonction; mais il occupe la position du père, dans lequel toute la nation reconnaît l'unité de son sang. C'est là un sentiment tout aussi naturel à l'homme du peuple que celui de sa propre existence. Aussi, le tsar ne peut jamais avoir tort; quoi qu'il fasse, il a toujours raison dans l'opinion du peuple. Toute réduction ou restriction du pouvoir impérial, môme dans le sens modéré d'une constitution représentative conforme à celle des diètes allemandes, passerait en Russie pour une chimère absurde. Le tsar Ivan IV eut beau commettre les actes les plus cruels ; le peuple lui resta fidèle et ne l'aima pas moins qu'auparavant. Il vit encore actuellement dans la mémoire du peuple, et il est resté le héros de toutes les légendes et ballades populaires'... »
De cette étude approfondie du génie politique et social de laMoscovie, il résulte que l'on nepeutpas même accepter
' Éludes sur la niissie, l. Ui, p. 157; 159, 1G2, 16"S, 502.
comme exacte la définition dans laquelle l'auteur a essayé
de se résumer :
« Démocratie en bas et autocratie en haut, voilà les deux pôles indispensables à l'existence de la Russie \ »
Il faut dire, d'après l'auteur lui-même : autocratie ou despotisme procédant de soi-même en haut, et despotisme électif en bas. La démocratie, le gouvernement du peuple par le peuple, par la discussion, par les conseils, par les assemblées, n'est nulle part. La prétendue démocratie d'en bas n'est que celle des moines ; elle s'épuise dans l'élection du chef de la communauté, h qui l'on obéit sans condilious dès qu'il est élu.
Donc, chez le peuple moscovite, aucun sentiment de la liberté politique à aucun degré. La seule liberté qu'il conçoive est celle d'fl//er et de venir, comme la définissent avec simplicité nos constitutions, et la liberté d'être sans entrave et sans stabilité dans les relations privées.
Celte liberté, le tsarisme la lui avait enlevée, le tsarisme vient de la lui rendre. Au point de vue absolu, cela est bon, puisque le servage était injuste, et que des miUious d'hommes voient améliorer leurs conditions d'existence; mais, au point de vue relatif, c'est une menace pour l'Europe, parce que ces masses en appartiendront d'autant plus au tsarisme, et que, le tsarisme étant l'ennemi et l'envahisseur de l'Europe, le bien même qui le fortifie tourne au mal.
Il n'y a que deux forces en Russie, le tsarisme et les paysans : l'autocratie et la masse qui veut l'autocratie. Entre les deux, la société cultivée, qui vient de nous donner un si triste spectacle, n'est pas et ne saurait être aujourd'hui une force politique : elle ne mérite ni n'aura la liberté dont elle parle sans en comprendre les conditions ' .
• Tome III, p, 54.
' Voir les détails donnés par Ilaxthausen sur l'esprit de la noblesse russe; elle n'est point une aristocratie politique ni territoriale, et n'a aucune dis-
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La question ethnograpliique, répéfons-lc, est résolue : nous savons qui est la Russie. 11 s'agit maintenant d'en tirer les conséquences.
Un dernier mol sur la nature du tsarisme et sa différence d'avec le césarisme romain et notre monarchie absolue de l'ancien régime. Il faut prévenir cette objection que l'Occident connaît aussi le despotisme. Aucune société ne peut être assurée de se préserver toujours en fait du pouvoir arbitraire; mais, en principe, ni le césarisme ni la monarchie du droit divin ne sont le tsarisme.
Les Asiatiques du Nord, n'ayant aucune idée des droits de l'homme, ne conçoivent pas le pouvoir relevant de la société, qui ne fait corps, pour eux, que dans la personne de l'autocrate : le tsarisme ou l'autocratie, leur seul idéal politique, est donc 1° la force souveraine qui ne relève que d'elle-même, c'est-à-dire qui ne relève de personne sur la terre et ne relève que de Dieu, d'un Dieu plus semblable au destin qu'au Dieu moral et libre des chrétiens ; 2" la paternité représentative, abstraite et universelle, à laquelle tous ses enfants supposés doivent la soumission absolue; peu importe que ce père fictif soit donné par la violence, par le hasard, par le crime : il est tsar, cela suffit ; pas d'autre vertu publique que l'obéisEMiioe. L'individu, dans cette conception sociale, est sans moralité, parce qu'il est sans responsabilité ; c'est une machine passionnée ; Icbaculus in manu senis dans des conditions bien plus terribles que chez les jésuites.
Le césarisme romain est tout autre chose. Il relève du
position à le devenir : elle est et a toujours été urbaine et de cuin non rurale : indiflérente au patrimoine et à la terre, elle n'a rien dus aristocraties européennes [Éludes sur la Russie, t. 111, p. 47 et suiv.
peuple en droit, bien qu'en fait il absorbe le peuple. 11 n'est que l'accident de la dictature républicaine, de la concentration momentanée des pouvoirs, érigé en institution permanente. 11 est, en droit, une république suspendue, et ou-dessus de lui plane l'idéal de la souveraineté du peuple.
La monarchie de droit divin est plus rapprochée du tsarisme, en ce sens qu'elle relève, comme lui, de Dieu seul; mais son Dieu, en réalité, est autre, et lui impose un idéal moral et religieux. La Politique de l^Écriture soinie n'est pas écrite pour les Ivans. Si la France monarchique avait eu pour roi un Ivan IV, elle l'aurait enfermé comme fou et aurait mis son fds sur le trône.
En fait, le tsarisme ou l'autocratie étant le parfait despotisme, les demi-dcspolismes ont tendu à s'en rapprocher ; le césarisme est devenu autocratie tant qu'il a pu à Byzance, et Louis XIV, lorsque, dans ses Mémoires, il nie la propriété individuelle en se déclarant le maître de tous les biens de ses sujets ou lorsqu'il prétend que la nation ne fais corps qu'en lui , Louis XIV parle en tsar.
Plus un gouvernement s'éloigne de ce type, et plus on peut dire qu'il est européen.