‹ La Russie et l'EuropeChapitre 36 sur 119 · CE OUE L'EUROPE LAISSU FAIRE · texte numérisé non relu

CE OUE L'EUROPE LAISSU FAIRE

La Pologne, disions-nous, sera, un jour, rétablie jusqu'au Dnieper, s'il y a encore une Europe.

Il serait mieux de dire : sHl se fait une Europe ; car l'Europe, qui existe au point de vue ethnographique et au point de vue moral, comme race, comme mœurs et comme idées, n'existe pas, à l'heure qu'il est, au point de vue politique. Non-seulement elle n'a pas constitué son unité, mais elle ne la comprend pas encore clairement. Elle commence à peine, et très-imparfaitement encore, à connaître son ennemi; elle ne se connaît pas elle-même.

La question est donc de savoir si elle se connaîtra et s'organisera à temps.

La preuve qu'elle ne se connaît pas est dans ce travail de destruction qui s'opère, non pas seulement devant elle, mais sur une part d'elle-même, et qu'elle laisse se poursuivre sans obstacle. C'est, dira-t-on, égoïsme, indifférence, épicurélsme insouciant chez les uns, mercantilisme exclusif chez les autres. Soit, admettons pour un moment qu'il n'y ait pas de causes d'une autre nature. Admettons que la cause soit purement morale ; mais n'est-ce pas un axiome des sages que tout mal vient d'ignorance? Se complairait-on dans le mal, si l'on connaissait vraiment le mal?

Donc, étudions et notre ennemi et nous-mêmes.

Quelle est la nature et le but du travail de destruction que la Russie, nous disons la Russie et non pas seulement le gouvernement russe, a entrepris en Pologne, c'est-à-dire dans la partie de l'Europe orientale tombée aux mains des Moscovites ?

Écoutons les explications des exécuteurs de cette œuvre; car ils daignent en donner; ils parlent, ils écrivent; ils écrivent beaucoup; Attila s'est fait journaliste. Le Moscovite, depuis l'issue des négociations de 1863, juge les égards chose très-superflue envers les gouvernements européens ; mais il est moins insoucieux de l'opinion européenne, et, si extraordinaire que cela puisse paraître, il tâche encore de faire illusion à la jeune Europe, à la démocratie d'Occident : il a tout à la fois assez d'estime de sa force, assez de crainte de son réveil et assez de mépris de son intelligence, pour essayer parfois encore cette tentative auprès d'elle, abusé qu'il est lui-même par quelques étranges adhésions dont il méconnaît l'isolement.

Nous avons exposé plus haut le système historique en vertu duquel la Russie aurait délivré, dans les provinces ithuano-ruthènes, le peuple russe asservi par les nobles

LES JOURNAUX MOSCOVITES. lôJ

polonais : c'était le système des races, accommodé, nous avons dit avec quelle sincérité.

Il y a progrés aujourd'hui : le système des races ne suffisait plus ; il ne pouvait servir que pour les provinces ruthènes ; le royaume de Pologne restait en dehors de ses bienfaits; le peuple russe des Provinces Occidentales (Lithuanie et Ruthénie) une fois délivré au nom de l'ethnographie, il fallait affranchir à son tour le peuple polonais lui-même, le peuple du royaume, au nom de la réforme civile et sociale, que les amis de la Russie traduisent courageusement au dehors par le nom de démocratie.

Pour ne parler donc que du petit royaume des traités de 4815, il avait, lors du recensement de 1862, 4,972,000 habitants, que les journaux moscovites, dans les discussions de 1864, abaissent à quatre millions trois cent et quelques mille, le gouvernement d'Augustowo se trouvant alors détaché du royaume. Cette première mutilation opérée, le vrai peuple, objet d'un intérêt si tendre, et qu'il s'agit d'assimiler fraternellement au peuple russe, compte, suivant la Gazette de Moscou, environ trois millions d'âmes; au-dessus de ce vrai peuple, il y a un faux peuple qui opprime l'autre et qui est incapable d'assimilation avec la patrie russe : ce peuple, ces Polonais incorrigibles et irréductibles, c'est la szlatcha, la noblesse, une noblesse de 1,200,000 âmes sur un peu plus de 4,000,000 ! — Voilà qui sort, assurément, des données vulgaires : la France, avant 89, comptait 150,000 nobles sur vingt-cinq millions d'habitants. — En y regardant de plus près, on reconnaît que le gazetier moscovite assimile à la petite noblesse tous les habitants des villes et bourgs, artisans et bourgeois, sans distinction d'origine, c'est-à-dire tout ce OUI SAIT LIRE, et môme un peu davantage, par l'excellente raison, sous-entendue, que, dans toute agrégation au-

1ô<S LE PRESENT ET L'AVENIP..

dessus de quelques ceiilaincs d'âmes, tout le monde est Polonais incorricjibh' et mérite d'être réputé noble et ennemi du peuple, comme le fut jadis, par exemple, cet arislocrate \arso\ien qu'on nommait le cordonnier Kilinski,

C'est tout ce qui sait lire, et un peu plus, disions-nous ; en effet, en 1858, sur 4,790,579 habitants du royaume, il y en avait, suivant les statistiques officielles, 5,794,785 ne sachant ni lire ni écrire, ce qui représentait l'immense majorité des paysans et quelque partie des habilants des villes et bourgs . La population des campagnes ne sait pas lire, parce que Nicolas avait donné permission aux autorités locales de supprimer les écoles là où bon leur semblerait, ceci en môme temps qu'il anéantissait l'enseignement supérieur en Pologne.

Ce sont donc ces 1,200,000 à 1,500,000 individus, nobles et citadins, qu'il faut écraser, supprimer, à tout prix et par tous les moyens, dans le royaume, de même qu'on travaille efficacement à supprimer leurs pareils dans la Lithuanie et la Ruthénie, opération indispensable pour affranchir de ces tyrans et de ces perturbateurs la partie saine de la population, les paisibles habitants des petits villages, des hameaux et des fermes isolées.

« Toute transaction (c'est toujours la Gazette de Moscou qui parle, et Ylnvalide russe, journal officiel de Saint- Pétersbourg, fait écho) ', toute transaction est impossible avec les Polonais. » L'an passé, des modérés, des hommes de juste-milieu, dont les nerfs trop sensibles n'avaient pas su se faire aux conditions présentes de l'ordre social, au passage quotidien des charrettes de suppliciés et des convois de Sibérie, avaient proposé quelques modifications aux formes un peu acerbes du régime : il faut voir

* Nos citations et nos résumés proviennent des journaux russes de l'année dernière (18G4), à l'époque où ils discutèrent si vivement les moyens de mettre à profit « le lendemain de la victoire. »

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