LES JOURNAUX MOSCOVITES
avec quel dédain on les a reçus. Les quelques personnages do haut rang qui avaient pris pour confidente Vlndépenilaiice belge et pour organe le publiciste qui écrit sous le nom de Schedo Ferroti, ont dû baisser pavillon devant les représentants de ï opinion publique russe. Le régime actuel, ont répondu ceux-ci, ne doit changer que lorsque les parlies essentielles de l'empire (la Moscovie) auront les mêmes moyens d'instruction que ]es provinces occidentales (les anciennes provinces polonaises); en d'autres termes, que lorsque le niveau social aura effacé toute différence entre la Pologne et la Moscovie, et que la supériorité de civilisation de la première aura été anéantie. On lèvera l'état de siège en Pologne quand il n'y aura plus de Polonais.
Voilà le thème de la Gazette de Moscou ; voici maintenant la variante de Vlnvalide russe et de la Gazette allemande de Saint-Pétersbourg.
Toute la Pologne (le royaume) appartenait à 5,000 tyrans, grands propriétaires disposant de trois millions et demi d'âmes humaines, dont 250,000 clients petits nobles et le reste paysans. Le demeurant de la population se compose des gens des villes. Ce commentaire explique, à peu près comme nous, les 1,200,000 âmes de la gazette de Moscou. Seulement, il ajoute que ces gens des villes n'étaient que des prolétaires, des gens sans ressources, et qu'il n'y a point de bourgeoisie. Il y a ici quelque difficulté : ces négociants, banquiers, industriels, professeurs, ingénieurs, etc., que vous avez pendus ou déportés, n'étaientils pas cependant des bourgeois, avant que vous les eussiez... supprimés? Du reste, si l'assertion du journaliste de Pétersbourg n'est pas encore tout à fait exacte, la Russie s'évertue de son mieux à ce qu'elle le devienne au plus tôt et à ce qu'il n'y ait plus, dans les villes polonaises, que des gens sans ressources.
PassonsI voici une révélation plus extraordinaire : c'est
que ce sont les 5,000 tyrans aristocrates de tout à l'heure qui, en s'entendant avec la révolution cosmopolite et avec les Jésuites, ont fait l'insurrection socialiste et terroriste de Pologne, contre laquelle le gouvernement russe a défendu à si grand'peine l'ordre social et la civilisation. Oui, les 5,000 oligarques ont été les instigateurs, les complices et les soutiens, mieux encore, les directeurs de ce gouvernement anonyme dont le socialisme, toujours suivant la Gazette de Saint-Pétersbourg, a fait interdire, sous peine de mort, aux propriétaires, c'est-à-dire à ces mêmes oligarques, de recevoir aucunes redevances des paysans, leurs fermiers ou leurs censitaires.
Ici, la logique française trouverait sans doute à désirer ; mais la logique pétersbourgeoise a d'autres procédés que la nôtre. On se posait tout à l'heure devant la démocratie européenne : les conservateurs, aussi, qui ont eu longtemps une foi si naïve dans la Russie et dans Nicolas, cette colonne du grand parti de V ordre, valent encore que l'on tienne d'eux quelque compte, et il fallait bien trouver quelque chose à leur dire dans leur langue; par malheur, l'opération a manqué de prestesse; la Gazette allemande alà main moins légère que M. Kaikof; le Janus tsarien a montré à la fois ses deux profils au lieu de pivoter tour à tour sur ses deux faces.
Voilà ce qu'ils disent ; voyons ce qu'ils font. La vérité sur ce qu'a fait le gouvernement national et sur ce que fait la Russie en Pologne, la voici :
Ce gouvernement anonyme, élevé spontanément du sein de la démocratie polonaise, c'est-à-dire de la petite noblesse et de la population urbaine, et qui n'a été l'œuvre ni de l'aristocratie, ni de l'émigration ou de l'étranger, ce gouvernement d'inconnus, auxquels une société tout entière s'est soumise comme à une apparition voilée de la patrie, ce gouvernement de dévoués que le tsarisme ne se con-
LE GOUVERNEMENT ANONYME. m
tente pas d'avoir immolés un à un et qu'il s'efforce de déshonorer dans leurs tombes sanglantes, représentait, dit-on aux démocrates, le jésuitisme et l'aristocratie, — représentait, dit-on aux conservateurs, le socialisme et le terrorisme'. — Or, ce représentant du jésuitisme a débuté en décrétant la liberté et l'égalité de toutes les croyances religieuses : ce représentant de l'aristocratie a, par son premier décret, donné aux paysans « en libre propriété » toute la terre qu'ils tenaient « en fief, pour des [aisances (services personnels) ou pour une rente' ; » cereprésenlant du socialisme, en expropriant, au nom de la régénération nationale et du salut de tous, les propriétaires, c'est-à-dire les représentants des anciens seigneurs, de leurs droits sur les terres occupées par les tenanciers, leur a promis une indemnité sur le trésor public.
Les propriétaires, les aristocrates du dedans ont adhéré : on en verra tout à l'heure l'aveu fait par la Russie ellemême ; les aristocrates de l'émigration ont si peu piotesté, que la plupart, le chef de la famille Czartoryski en léle, se sont faits les représentants et les agents du gouvernement anonyme. Le décret du 22 janvier 1865 est aujourd'hui le droit public, le droit légal de la Pologne.
L'insurrection a bien pu être matériellement vaincue ; elle a vaincu moralement; son principe est resté debout. Ce principe, c'est la réparation de l'ANciENiNE I^JusTICE ; c'est la restauration des anciens droits positifs et historiques du peuple agricole.
Il n'en était pas, en effet, de la Pologne comme de notre
' « Pas un propriétaire foncier de quelque importance n'a pris part à la révolte, dont le caractère socialiste est démontré par la proclamation du Comité de Varsovie, qui accorde aux poysans la pleine propriété des terres qu'ils occupent. » Cette déclaration du prince Gortscliakof à lord Napier (19 février 1805) répond aux assertions postérieures des écrivains moscovites que c'est l'aristocratie qui a fait l'insurrection. Elle ne la voulait point, ne croyant pas au succès: elle s'y rallia plus tard.
* Nous expliquerons tout à l'heure le sens qu'a ici le terme de fief.
lïl LE PRÉSENT ET LAVENIR.
Occident, où l'esclavage, le colonat, le servage, se perdaient dans la nuit des temps ; là, le commencement de l'injustice sociale était historique et notoire; là, si le domaïne^ la terre patrimoniale, était incontestablement la propriété du seigneur, il n'en était pas de même de la terre occupée par le paysan ; cette terre, le paysan en avait été propriétaire, en tout ou en partie; on savait l'époque où la classe agricole avait été dépouillée de ses légitimes propriétés transformées en tenures servîtes, et l'époque où les personnes mêmes avaient été enchaînées à la glèbe asservie ! L'iniquité collective réclamait une réparation collective, sauf à tenir compte des droits établis par le long usage, par les transformations séculaires, parles conventions privées.
11 est nécessaire ici de jeter un coup d'œil en arrière.
L'oppression des campagnes avait été croissant du quatorzième au dix-huitième siècle : le premier acte de réaction nationale contre ce crime public fut peut-être la loi de la diète de 1768, l'année de la Confédération de Bar, qui remplaça par la peine de mort l'amende dérisoire infligée au seigneur qui tuait son sert. Le paysan recommençait d'être compté pour un homme. La Constitution de 1791 , ce suprême effort légal de l'ancienne Pologne, rendit au paysan une partie des droits civils, en mettant sous la protection de la loi celui qui auparavant dépendait absolument d'un maître et en l'autorisant à conclure avec son seigneur des conventions libres et perpétuelles dont la loi devenait garante ; mais elle n'alla pas jusqu'à détacher de la glèbe ce demicitoyen; elle ne fit pas ce qui eût donné tout un peuple pour armée à Koscziusko, et ce héros, en qui se personnilie l'idéal de la Pologne, jeta en vain, le premier, le cri du salut public : « la propriété aux paysans ! »
Le servage ne fut radicalement aboli, et seulement dans la partie de la Pologne momentanément délivrée par les armes françaises, en 1807, que par l'établissement de