RÉPRESSION RUSSE
C"cst là le droit : quel est le fait? — c'est-à-dire : que fait la Russie ? — puisque ceux qui ont dit le droit, suivant l'expression latine, sont morts aux combats ou sur l'échafaud, et que ce qui est la négation incarnée du droit lient dans ses mains les personnes et la terre.
Le but de la Russie est d'extirper des provinces polonaises l'esprit européen pour lui substituer l'esprit asiatique, et, pour cela, de détruire radicalement les classes dans lesquelles l'esprit européen a pleine conscience do lui-même, et de moscovitiser le reste.
Tous les écrits, toutes les paroles des Moscovites témoignent de leur implacable liaine contre ces deux classes : aristocratie et démocratie ; elles furent coupables, assurément, l'une d'oppression, l'autre d'anarchie ; — oui; mais ce n'est pas pour leurs vices qu'elles sont si furieusement haïes; c'est, on nous le dit nettement, pour une autre sorte de crime ; c'est pour avoir trahi, en faveur de l'Occident, la grande cause slave, personnifiée dans la Russie ; en d'autres termes, pour avoir refusé de trahir l'Europe et de faire des vrais Slaves les instruments du grand mensonge panslavite et les serviteurs du despotisme touranien.
Oui, la Pologne nobiliaire a connu la tentation du Christ sur la montagne; on lui a offert, par la main d'un des siens \ sa part, et peut-être la première part, dans la conquête du vieux monde, pourvu qu'elle se fît touranienne et reniât sa mère l'Europe, qui l'abandonnait, et elle a refusé!
Cciie szlachta poursuivie de tant d'outrages, cette petite noblesse, dont une bonne partie n'était réellement que des paysans libres, est peut-être, si l'on excepte le peuple de
* Le marquis Wielopolski .
MO LE PUÉSl-.NT ET L'AVENIR.
Paris, le groupe d'hommes en Europe où l'on rencontre, à côté de grands défauts, le plus d'âmes capables d'éclatants dévouements et d'actions héroïques. La France entière s'est émue en 1865, quand elle a vu tous ces (ils de réfugiés de 1851, ces jeunes gens, nés la plupart dansl'exil, naturalise s cliez nous par le travail, abandonner leurs modestes emplois, leurs moyens d'existence, si laborieusement conquis, pour prendre, au premier signal parti de Varsovie, la route de celte patrie qu'ils n'avaient jamais vue que dans leurs rêves : d'autres, pendant ce temps, en Posnanie etenGallicie, quittaient leurs châteaux, comme ceux de France quittaient leurs mansardes, et partaieni, la plupart sans illusions et n'ignorant pas qu'ils partaient pour mourir.
Les écrivains moscovites daignent, il est vrai, témoigner parfois quelque compassion à ces dupes^ mais pour couvrir d'anathèmes les diipeiirs qui exjAoWnïenl leur folie. Les exploiteurs, c'étaient les hommes du gouvernement anonyme; ceux qui restaient, par exemple, à Varsovie, sachant très-bien qu'ils seraient, un jour ou l'autre, découverts et traînés au supplice, et qui restaient pourtant, chacun attendant son heure. — Hodie mihi, cras tibi! — chacun voyant à son tour passer dans la rue le cortège qui emmenait son coUàgue à la mort, et qui allait demain, à son tour, l'y conduire. — Voilà la situation qu'ils exploitaient, et pour quel salaire !
Nous avons dit le but de la Russie.
Les moyens, nous allons les voir.
Laissons de côté les violences de toute nature commises pendant la lutte, comme faits de guerre accidentels, au compte de l'armée russe, rentrée dans sa tradition qu'avait interrompue un moment, il y a un demi-siècle, la politique d'Alexandre P'' : ne nous arrêtons qu'à ce qui est système de gouvernement, pratique officielle en vigueur depuis le rétablissement deV ordre; plan d'administration adopté pour
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nationaliser, comme ils disent, les Provinces occidenlales, et pour unir indissolublement le royaume à l'empire.
Un mot d'abord de l'action contre les personnes, avant de passer à l'action contre les propriétés, bien autrement savante et profonde.
Quant aux personnes, le système de terreur n'a nullement cessé avec l'insurrection : ses coups sont un peu moins multipliés, et surtout retentissent moins aux oreilles de l'Europe, qui ne demande pas mieux que de ne pas entendre, mais il frappe toujours ! — Le chiffre des exécutions capitales est toutefois modique : il ne paraît pas avoir beaucoup dépassé cinq cents, en négligeant, bien entendu, tout ce qui a été sommairement expédié pendantla lutte, en vertu des pleins pouvoirs des chefs militaires de tout grade, et dont on n'a pas eu le loisir de tenir registre. — Les exécutions ne sont que pour l'exemple : le gouvernement russe, on le sait, aime peu la peine de mort : il a un autre moyen de suppression un peu plus lent, mais non pas moins efficace.
— Donc, déporlation... de qui? — La catégorie est large;
— de qui l'on veut, entre les 1,200,000 dont nous avons parlé, pour ce qui est du royaume, et entre les classes analogues dans les autres provinces. Dans les villages, la déportation choisit; elle n'enlève que la mauvaise herbe ; mais, dans les villes, bourgs et châteaux, elle fauche par coupes successives ceux-ci ou ceux-là, peu importe, puisque tous sont incorrujïbles !
Quelquefois on a fait des excursions hors de ce cercle trop étroit encore : tel village s'était montré aussi polonais quela ville ; une nuit, les Cosaques l'entouraient ; on rassemblait les habitants sur la place, on mettait le feu derrière eux, et on les poussait sur la route de l'Oural, pendant que le village disparaissait dans les flammes.
La déportation supprime, disions-nous; nous l'entendons à la lettre; on emmenait à pied des vieillards, des femmes,
des enfants, des malades, sans vêtements d'hiver qui eussent gêné leur marche; on partait cent cinquante de Varsovie, on arrivait quarante à Tobolsk; les autres avaient é(é supprimés en route. Tous les convois de Sibérie ne fondent pas sur le chemin dans celte proportion; mais, pour ceux qui se sont obstinés à vivre au delà de Tobolsk, n'a-t-on pas les mines de Nertschink^?
Comme c'est une société, et non plus un simple corps politique qu'il s'agit de détruire, ce qui regarde les personnes se complète par la guerre à la famille, par la séparation des parents et des enfants, même dans l'exil, même dans l'enfer glacé d'Asie, par la dissolution forcée des mariages, par le divorce imposé aux femmes dont on a enlevé les maris.
Quant aux propriétés, il y avait, comme nous l'avons dit, deux classes de terres, les terres occupées en domaine direct par les propriétaires, les terres occupées par les tenanciers.
Pour le domaine, durant la lutte, on en expulsait tout simplement à main armée la famille du propriétaire emprisonné ou fugitif ; puis on a séquestré avec ordre ; les garnisaires vendant à leur profit chevaux, bêtes de labour et meubles, et laissant le domaine en friche; propriété séquestrée : famille ruinée.
Mais laissons, comme nous le disions tout à l'heure, les accidents de la période insurrectionnelle, et recherchons
* Les chiffres que nous donnons pour un des convois nous viennent d'une source digne de foi; à ceux qui n'y pourraient croire nous rappellerons ce que ditHaxthausen, peu suspect assurément d'hostilité envers la Russie :
« Autrefois, il n'arrivait pas à destination le tiers des exilés envoyés en Sibérie: aujourd'hui il en meurt encore de 15 à '25 pour 100 en route. »
Etudes sur la Russie, t. Ill, p. 348.
L'auteur parle des exilés ordinaires ; qu'on juge de ce que peut ajouter la fureur des vengeances politiques ! La totalité des prisonniers n'ont pas été envoyés en Sibérie, un certain nombre sont restes dans les gouvernements cis-ouraliens.