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L'INSURRECTION ET LES OUKASES

les plans poursuivis, le lendemain de la victoire^ el dans le royaume, et dans les provinces litliuano-ruthènes.

Plans poursuivis le lendemain de la victoire, mais conçus el arrêtés durant la lutte; car le fameux plan Po(jodine, pour les provinces lithuano-ruthènes, est du printemps de 4863, et les quatre oukases pour la réforme de la propriété dans le royaume ont été rédigés pendant que l'insurrection durait encore, et comme moyen d'action contre elle.

L'article suivant du journal officiel Vlnvalide russe, du 9 février 1864, est la vraie préface des quatre oukases.

« Que la question des paysans ait été, aux yeux du parti révolutionnaire polonais, le meilleur moyen pour la lutte contre la domination russe, ceci est démontré par ce fail : que le comité central révolutionnaire, le premier jour de l'insurrection, 22 janvier 1865, a proclamé les paysans détenteurs do tous les biens, sans excepter les domaines de l'État et les majorais, propriétaires libres des terres qu'ils occupaient... Les paysans ont trouvé avantageux de

ne plus payer aucune redevance pour leurs terres Les

propriétaires se sont soumis aux décrets du comité central, et aucune plainte n'a été adressée par eux aux autorités légitimes (russes) contre les paysansqui ne payaient plus les redevances.

« Ces deux faits sont très-importants et ne doivent pas être sans influence sur la solution définitive de la question des paysans dans le royaume de Pologne, solution qui ne peut pas être remise plus longtemps, puisque le comité central avait déclaré, dès 1862, qu'il travaillerait à ce que la réforme de la condition des paysans fût opérée dans le sens favorable à un soulèvement du pays, et ù ce que les paysans fussent définitivement rendus propriétaires libres par un gouvernement polonais. Si le gouvernement russe ne prenait pas maintenant cette réforme en ses propres mains, écartant, pour cette fois, toute influence locale, il est évident qu'elle deviendrait un instrument puissant

dans les mains des révolutionnaires, pour le renversement, dans le royaume de Pologne, du régime politique et social existant. »

Ainsi, constatons-le bien, ceci est d'une portée immense ; de l'aveu du journal officiel de Saint-Pétersbourg, le décret du gouvernement national polonais a été accepté et exécuté par les deux classes intéressées dans la question.

Les quelques exceptions individuelles de propriétaires qui en auraient appelé aux baïonnettes russes pour forcer leurs paysans à continuer de payer les redevances, ne sauraient infirmer la déclaration du journal officiel de Saint- Pétersbourg sur l'absence de toute protestation collective et sur l'acceptation du décret national par la masse des propriétaires.

Le droit et le fait se trouvaient donc réunis, et la réforme sociale était en pleine exécution, lorsque le gouvernement de l'étranger est intervenu pour redonner aux paysans ce que leur avait déjà donné le gouvernement national et ce dont ils étaient en possession.

Le gouvernement de l'étranger a enchéri, nous devons le reconnaître, sur le gouvernement national.

Qu'avait fait le gouvernement national?

Réalisant la pensée de Kosciusko, il avait attribué aux trois cent trente-huit mille tenanciers, chefs de familles agricoles, la propriété des terres qu'ils tenaient en fief.

Que veut dire ce terme de fief employé par les Polonais dans la version française, terme impropre et incompaliblc avec le code civil*?

Il veut dire que le gouvernement national, remontant par-delà le code civil, appliqué à faux aux rapports des tenanciers et des seigneurs, considérait les premiers comme détenteurs héréditaires de la terre, moyennant

* V. le recueil publié en français par ordre du gouvernement national : Affaires de Pologne: Exposé de la situation, etc., etc.; décembre 1863.

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certaines charges, et comme ne pouvant être évincés que par l'arbitraire.

C'était là pour lui la coutume; c'était là ce qu'étaient pour lui les tenanciers dans le présent et le passé le plus proche. Mais les tenanciers représentaient à ses yeux autre chose dans un passé lointain; ils étaient les héritiers ou les représentants de l'ancien droit des kmélons, des paysans libres de Pologne, injustement dépouillés de la propriété et de la liberté.

C'était cet ancien droit que restaurait le gouvernement nalional en conférant la pleine propriété aux cultivateurs, droit liistorique en même temps que droit naturel.

Reconnaissant, d'autre part, les droits résultant de coutumes séculaires, il promettait aux représentants des anciens seigneurs une indemnité sur le trésor public, comptant acquitter celte indemnité au moyen d'un emprunt national et, peut-être aussi, par la vente des portions des majorats' non affermées.

Que fit le gouvernement russe?

Comment les quatre oukases du 2 mars 1864 remplirentils le programme publié par l'Invalide le 9 février?

Le gouvernement russe renouvela le don de la terre aux paysans et accepta le principe d'indemnité aux anciens propriétaires.

Mais il ne renouvela pas simplement, il amplifia le don de la terre. Le gouvernement national n'avait fait que transformer en propriété la possession stable et traditionnelle ; il n'avait attribué la terre qu'aux tenanciers, aux vrais cultivateurs héréditaires. Le premier des quatre oukases la donna, avec les constructions, le bétail,

• Les majorais donnés par le gouvernement russe à des Moscovites, soit sur le domaine public, soit sur les conilscations, sont tellement nombreux, qu'un cinquième environ des terres occupées par les tenanciers en relevaient. — V. Schnilzler, r Empire des Tsars, t. III, p. 206.

l'outillage, etc., à quiconque en occupait un lambeau quelconque, à un litre quelconque et à des conditions quelconques, si éphémères qu'elles fussent, ou même sans conditions, aux « bergers, maraîchers, gardes- forestiers et autres serviteurs, » dès qu'ils étaient logés dans les villages et non sur les terres seigneuriales.

Ces nouveaux propriétaires, sans doute fort étonnés de l'être, seraient bien ingrats s'ils ne cessaient d'être, eux du moins, des Polonais incorrigibles, à moins qu'ils ne se souviennent que le gouvernement national avait pensé, lui aussi, à la classe la plus malheureuse, aux prolétaires des campagnes : il ne leur avait pas donné le bien d'aulrui, mais il avait promis à tous les hommes de cette classe qui serviraient la patrie des lots de terre pris sur les portions non affermées du domaine public.

Les démagogues du gouvernement anonyme, ainsi qu'on les appelle à Saint-Pétersbourg, ne se sont pas élevés au niveau de la monarchie moscovite en fait de démocratie agraire; mais nous ne leur ferons pas un reproche de cette infériorité.

Les oukases, de plus, maintinrent ou rétablirent les servitudes présentes ou passées, droits d'affouage et pâturage, etc., appartenant aux paysans dans les forêts et sur les terres seigneuriales, et déclarèrent la terre acquise aux paysans franche de toute redevance arriérée et de toute charge envers les tiers*.

Quant à l'indemnité, les oukases déclarèrent qu'on y appliquerait, V un impôt foncier payé par les paysans; 2° le droit sur lesboissons ; 5° un impôt additionnel sur les autres biens immeubles; 4" et la vente d'une certaine partie des domaines de l'État.

Par l'impôt sur les immeubles autres que ceux des

* Sauf aux créanciers à faire valoir, comme ils pourraient, leurs droitf sur l'indemnité; triste garantie, ainsi qu'on va le voir!

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paysans, les anciens propriétaires se payeront à eux-mêmes une partie de leur indemnité, et, par une sorte de dérision cruelle, cet impôt ne sera autre qu'une augmentation de Vofiara (offrande), contribution nationale établie, au temps de Kosciusko, pour la défense de la patrie et maintenue et aggravée par l'étranger victorieux.

Comment l'indemnité est-elle réglée?

Les journées de travail et le revenu de la terre sont rachetés à un tel taux, et les réductions et les délais de remboursement sont tels que notre savant économiste et agronome M. Léonce de Lavergne, dans son étude sur la question des paysans en Pologne, évalue au plus l'indemnité à un cmQuiÈME de ce qu'on prend aux propriéla ires M

Et ce n'est pas tout : l'article 22 du troisième oukase, qu'on a supprimé dans la version française % autorise le comité chargé de l'organisation rurale du royaume à réduire le résultat de ces opérations jusque dans la proportion de 40 pour 100 « suivant les circonstances locales! »

Le plus violent des champions du tsarisme, M. de Mol- 1er, tout en attaquant avec passion le travail de M. de Lavergne, résume lui-même ainsi les combinaisons de réduction de l'indemnité :

« Tout le royaume est divisé en quatre zones pour la fixation d'un maximum de redevances dont l'abrogation donne droit à une indemnité. Dans les propriétés où le total des redevances à indemniser dépasserait ce maximum, même déduction faite d'un tiers ou d'un cinquième, ce

' La Pologne et les ukases du 2 mars 186 i, v. Revue des Deux-Mondes du 1" mailSGl.

V. aussi, dans le Journal des Économistes du 15 mai 186i, l'article de M. Joseph Garnier : La Question des Paysans en Pologne.

* La version abrégée, insérée dans les pièces du livre de M. de Moller, omet les points les plus caractéristiques.

total peut subir une nouvelle diminution, mais pas au delà

de 40 pour 1 00 . »

Et il ajoute :

« En admettant môme que l'évaluation des terres restituées aux paysans fût inférieure à leur valeur normale, il est certain qu'au moment de la promulgation des oukases... cette évaluation était encore bien au-dessus de la valeur réelle de tous les biens-fonds en Pologne... Les paysans ne payant aucune redevance, les biens ne donnant aucun rapport, il est évident que la propriété foncière ne pouvait avoir aucune valeur *. »

La conclusion logique est que, la propriété ne valant plus rien, si l'on ne tient point compte de la promesse d'indemnité faite par les rebelles, le gouvernement russe aurait bien pu prendre la propriété pour rien, et que c'est pure générosité de sa part d'en donner un priv quelconque.

Bon nombre de propriétaires se trouveront d'ailleurs exclus de sa munificence : l'article 50 du troisième oukase, qu'on a jugé à propos d'écarter de la version française, tout comme l'autre article que nous citions tout à Iheiîre, déclare que, « si un propriétaire ne se présente pas au terme désigné par l'oukase pour recevoir l'indemnité, il sera réputé renoncer à toute indemnité. » Or, il ne manque pas de propriétaires internés en Russie, ou réfugiés à l'étranger, qui ne se présenteront pas et seront forclos.

Les défenseurs du tsarisme font grand bruit de l'esprit démocratique au second oukase, qui organise des communes rurales de deux degrés. Assurément, l'ancienne organisation, qui attribuait héréditairement les fonctions de maire [woijt) aux grands propriétaires, ne pouvait subsister, et, si la révolution, qui avait débuté par conférer aux cultivateurs le droit de propriété, eût triomphé, elle les eût sans aucun

• Situation de laPûtogne ait \" janvier 186o, par A. de MoUcr, p. 581 . 2 Ibid, p. 589-5i'0.

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doute investis des droits politiques; mais elle u'eùt certes pas, comme le gouvernement russe, exclu des assemblées municipales : 1" tous lescitoyens ayant des opinions patriotiques notoires, lesquels forment aujourd'hui la nombreuse catégorie des personnes « placées sous la surveillance de la police; » plus, avec ces indignes, les juges de paix et les ecclésiastiques; 2" les maîtres d'école, petits marchands, fabricants, elc, lorsqu'ils ne sont pas propriétaires '. Elle n'eût pas déclaré inéligibles aux fonctions municipales, avec les surveillés de la police, les juifs et les personnes remplissant des fonctions quelconques, même gratuites, c'est-à-dire à peu près tous les lettrés. Exclure à la fois les prêtres et les juifs, c'est une éclectisme d'un nouveau genre, mais non pas sans logique : ne se sont-ils pas donné la main en 1861 sur les places publiques de Varsovie, et le grand rabbin n'a-t-il pas été déporlé comme Tarchevêque?

La révolution n'eût pas, enfin, donné le droit aux autorités supérieures de faire recommencer à deux reprises les élections communales qui ne leur conviennent point. Elle n'eût point à la fois octroyé à des maires salariés une autorité exorbitante sur les personnes et les propriétés (surveillance, perquisition, arreslation pour deux jours^j,

• Il s'agit ici des communes du second degré [gmyna] : c'est bien autre chose pour la petite commune du premier degré [gromada]: on c\z\\x\. de ses assemblées lesanciens petits propriélaires et tout ce qui n'est pas le paysan serf de la veille, en sorte que les libres d'autrefois sont les parias d'aujourd'hui. La catégorie des petits propriétaires exclus, d'après les chiffres donujspar M. Schni'zler sur les populations vma.\cs{ l'Empire des tsars, t. Ifl, p. 207), comprendrait 277,500 âmes, sans compter 28,000juifs culliva'eurs. Les 538.(100 anciens tenanciers, avec leurs familles, formeraient, d'après le même auteur, une ma.ssc de 1,005,500 âmes.

'- (I Le maire devra faire connaître immédiatement à l'autorité les personnes qui s'éloignent arbitrairement de la commune. » — Arbitrairement c'est-àdire sans la permission de l'autorité militaire!

V. les article.^ 2 Ici 29 du deuxième ouUasc Ceci est omis dans la version ran^aise.

Ifin LK PRÉSENT ET L'AVENIR.

et livré ces maires, à leur lour, à l'entière discrétion des chefs de districts, qui peuvent les destituer, les frapper d'amendes, les emprisonner pour une semaine sans jugement, et faire ou exécuter ou annuler les sentences prononcées contre eux par les tribunaux en cas d'abus'.

Les pouvoirs des chefs de districts sont actuellement entre les mains des chefs militaires moscovites, et, si l'état de siège était levé, ils passeraient à des tchinovniks civils, également moscovites, et Dieu sait ce qu'on y gagnerait!

Celte loi libérale n'exige pas un long commentaire : elle met les anciens propriétaires, grands et petits, et tous les lettrés sous la main des paysans, et les paysans sous la main des fonctionnaires moscovites.

On peut s'en rapporter là-dessus à la Gazette de Moscou. Voici son jugement sur la loi communale :

« Ainsi, le droit de décider les affaires communales sera désormais exercé par ceux qui possèdent la terre, e(, d'un autre côté, les prêtres, les maîtres d'école, les ouvriers qui exercent leur métier à la campagne, et toute la masse inquiète des gens n'ayant pas de propriété foncière, sera exclue de toute participation aux affaires communales. £?tstuie, les personnes, sans exception aucune, demenrant dans les limites de la gmyna (commune du deuxième degré), sont soumises à sa juridiction, à son tribunal, à sa police, à ses dispositions économiques, représentés par l'assemblée de la gmyna : loi extrêmement importante qui peut mettre le propriétaire dans la dépendance des paysans. Il faut convenir, en général, que les propriétaires seront absorbés, dans les assemblées de la gmyna, par l'élément paysan ; mais il est évident que cette démocralisa-

* Troisième oukase, art. 89. — « Les tribunaux.... adressent leurs demandes d'exécution de la peine contre les fonctionnaires ruraux aux chefs de districts, qui examinent la justice de la demande et agissent suivant les circonstances. »

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tion de l'organisation communale était une nécessité pressante du moment actuel *. »

On comprend ce que peut être la démocratie qui fait la guerre, d'un côté, aux riches, de l'autre, aux maîtres d'école et aux ouvriers, et qui reçoit son mol d'ordre del'Etatmajor ou de la bureaucratie étrangère.

Après les principes, restait l'exécution : le quatrième oukase y pourvoit par la création d'un Comité constituant, ayant sous sa direction des commissions provinciales, et revêtu de pouvoirs véritablement dictatoriaux en tout ce qui concerne l'organisation civile et politique des campagnes.

« Le comité organisateur, disait, le 9 mars 186}, la Gax-etlede Moscou, sera composé principalement de Russes'. Les employés subalternes seront également pris parmi les Russes. Toutefois, dans les districts limitrophes de la Prusse, on fera venir des employés allemands... Les autorités prussiennes, en Posnanie... nous trouvent non-seulement les individus nécessaires, moyennant un bon traitement, mais nous donnent des conseils fort utiles. Elles nous ont recommandé, entre autres choses, de rechercher de préférence, pour les provinces polonaises, des employés qui ne sachent pas le polonais. »

Les employés prussiens de Posen sont en effet passés maîtres dans l'art de dénationaliser un pays, et la vieille complicité ne pouvait manquer de se reproduire sous celte nouvelle forme : après les Eulenbourg, les Barensprung".

Comment cette organisation a-t-elle fonctionné?

Nous avons les rapports du Comité constiluant rédigés, en vue de l'Europe, avec l'art qu'on pouvait attendre de l'homme qui a été l'àme de toute cette œuvre, M. Miliou-

' Gazelle de Moscou du 9 août 18G4.

' Il \ est exclusivement .

5 V. sur le gouvernement prussien en Posnanie, notre brochure, Pologne et Moscovie, p. 51 et suivantes.

tine^ On n'est pas plus conciliant et plus modéré. Tout se passe avec un ordre parfait. Seulement on conclut on reproduisant, sous une forme négative, une phrase dubitative des considérants de l'oukase sur l'indemnité. Il dépendra des « propriétaires, disait l'oukase, en prêtant leur concours aux vues du gouvernement, de se rendre à euxmêmes leplusutiledes services, car ils prépareraient ainsile terrain sur lequel la prospérité matérielle du pays pourrait se développer, » etc. — Il est fort à regretter, répond le rapport, « que la classe des propriétaires fonciers n'ait pas fait généralement preuve des mômes dispositions (que les paysans). En prêtant au gouvernement un concours loyal et efficace pour cette réorganisation sociale... les propriétaires fonciers se seraient rendu à eux-mêmes le plus important des services ^ »

Ils n'ont pas voulu se rendre ce service, et naturellement ils en portent la peine. M. Milioutine, principal rédacteur de l'une et de l'autre pièce, avait bien prévu la réponse qu'il aurait le regret de se faire à lui-même.

La vérité est que le royaume est livré, depuis les oukases, à l'arbitraire illimité de quelques hommes qui se sont emparés, non-seulement de l'organisation rurale, mais de l'administration des finances et de l'instruction publique, et pour lesquels les oukases sont moins une règle qu'un point de départ pour faire par tous les moyens une Pologne russe et extirper, jusqu'aux dernières racines, l'influence des classes lettrées. Ce que peuvent être devenus l'état delà propriété, les relations sociales et les conditions économiques du pays, il n'est que trop aisé de le concevoir, en tenant compte de tout ce que doivent ajouter, aux instructions in-

* Ou Miluline, comme il écrit lui-même son nom. Nous suivons, autant (jue possible, la méthode de M. Sclmitzler, d'écrire les noms comme ils se prononcent.

« V. le Nord du 27 juin 1865.

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flexibles des directeurs de l'œuvre, les passions, Tignorance ou les excès de zèle des subalternes'.

Tandis qu'on manipule si violemment les intérêts, on continue, comme nous l'avons dit, à frapper les personnes: les journaux annonçaient dernièrement (10 novembre 1865) le départ d'un convoi de soixante transportés pour la Sibérie : les convois sont babituellement moins nombreux; mais il en part, cliaque semaine, de Varsovie. L'arclievêque de Varsovie, qui subit le même sort que son prédécesseur, vient d'être exile pour s'être opposé aux mariages mixtes, dans lesquels lepouvoirmoscovilcadjuge d'autorité tous les enfants au culte grec-or tbodoxc. Quant à l'instruction publique, le Comité s'est emparé de l'enseignement primaire pour le dirigera ses fins, et écrase renseignement supérieur en reprenant le système de Nicolas.

Tel est le sort du royaume. Si l'on passe du royaume dans ]esProv'nices occidentales, dans la Lithuanie et la Rutliénie, on descend encore de plusieurs degrés dans l'abîme. La Russie ne conteste point encore officiellement au royaume sa langue ni son culte, bien qu'elle fonde partout des maisons d'éducation russe, qu'elle interdise absolument l'enseignement aux religieux et religieuses catholiques-, et qu'elle fasse tout

*Les oukases conféraient la propriélé à tous détenteurs d'un enclos [osada, maison avec jardin et pièce de terre arable) : le Comité constituant a donné l;i propriété à tous locataires de bâtiments ou de portions de bâtiments! les sous-commissions ont été parfois jusqu'à donner des moulins aux meuniers, des compartiments d'écurie aux cochers et des élables aux \aclières. Il va sans dire qu'on foule aux pieds les transactions antérieures entre propriétaires et tenanciers, même les plus équitables et les plus conformes à l'intérêt de l'agriculture

- Ailleurs, on ferme les couvents comme anti-nalionaux; mais, là, on les ferme comme trop nationaux,

Le gouvernement russe a rendu un témoignage involontaire à l'esprit qui anime le clergé polonais. Dans le rapport sur la suppression des couvents, est citée une déclaration du clergé de l'odlachie, de novembre 1862, acceptée 1 ar le clergé de Varsovie, et, en général, par celui du royaume ; le clergé s'y rallie au programme du Comité central (démocratique), de préférence à c« lui du comité de la noblesse (aristocratique ou blanc). Il ne fait de réserve

iOi LE PRÉSENT ET L'AVEMP.

pour séparer de leurs conciloycns polonais proprement dits les groupes de population ruthénienne et lilhuaniennc qui se rencontrent au sud-est et au nord du royaume. Dans les Provinces occidentales, qui ont deux fois la population et trois à quatre fois l'étendue du royaum:, la Russie va plus loin, le thème adopté étant plus radical.

Le thème est ceci : la Pologne (le royaume) n'est que sœtir de la Russie; Ic'i Provinces sont russes (en vertu, qu'on se le rappelle, de la grande équivoque qui confond les Rutliènes parlant le russe-blanc ou le petit-russe avec les Moscovites parlant le grand-russe); les lettrés qui parlent polonais dansles Provinces sont des dominateurs étrangers. Donc, dansle royaume, réforme sociale devant ramener la Pologne à la fraternité russe; mais, de plus, dans les Provinces, régénération nationale, restauration de l'élément national russe contre l'élément étranger polonais.

Le plan primitif présenté au gouvernement russe par M. Pogodine', en mai 18G5,a été plus ou moins modilié par les événements, mais est encore le fond de la politique en activité ^

qu'en ce qui concerne lu loi caUiolique : on ne pouvait lui demander plus. Le clergé polonais, d'ailleurs, comme le hongrois, s'est, en général, très-peu jn-éoccupé de la question du temporel papal.

' Pagodine, suivant la prononciation.

^ Les principaux moyens proposés par le plan Pogodine, étaient 1° de forcer les propriétaires à émettre des obligations dont la baisse prévue et calculée les ruinerait : 1" de faire vendre à l'enclicre, en masse et nécessairement à \il prix, toutes les propriétés grevées d'hypothèques ou engagées dans les sociétés de crédit de l'empire russe, de façon à les faire acquérir par des Russes et par des fonctionnaires; 5° de déporter dans l'intérieur de l'Empire les personnes suspecies de tendances à la révolte, avec vente de leurs biens aux enchères ou confiscation, selon le degré de culpabililé; 4° d'introduire dans les Provinces occidentales des colonies d'udnocivortsi' (paysans libres) et de bourgeoisie russe ; 5° de faire donner l'enseignement public exclusivement en langue russe par des professeurs russes (moscovites), excluant ainsi à la fois la langue polonaise, les dialectes ruihènes et la langue lithuanienne, etc., etc.

' On in'ononce adnoiliortsl.

LITIIUANIK ET RUTIIÉNIE. 165

L'inlensité de l'action régénératrice a été, est encore proportionnelle à la force de l'élément étranger qu'il s'agit d'extirper ; la Litliuanic élait tellement infectée de l'élément étranger et Mouravief a travaillé avec tant d'énergie à la régénérer^ que de récentes relations moscovites représentaient elles-mêmes les campagnes lithuaniennes, en 1864, comme un désert.

Donc, proscription, dans la Lithuanie et la Ruthénie, de tout usage extérieur et public de la langue polonaise, langue usuelle de tous les nobles et de la plupart des citadins, c'est-à-dire plus de d, 100,000 personnes, suivant le chiffre le plus bas des statistiques de Saint-Pétersbourg 1, qu'on remplace officiellement, non par les dialectes lithuaniens ou ruthènes, les dialectes populaires de ces contrées, mais par le grand-russe, c'est-à-dire par le moscovite* ; interdiction, non-seulement de toute construction nouvelle d'églises ou chapelles catholiques, mais de toute réparation aux édifices existant, sans l'autorisation H^

du gouverneur général % et fermeture de la plupart des églises; introduction forcée partout des popes orthodoxes, zélés agents de police comme de propagande;

* 1,105,000, suivant le Tableau ethnograpltique et slalistiqiie de M. d'Erckeit, membre delà société géographique de Saint-Pétersbourg; tableau se rapportant à l'année 18:i9. — M. Yiquôsnel et d'autres savants élèvent le chiffre à près de deux millions; ce qui doit tenir à ce qu'un très -grand nombre de Lithuaniens et de Puithènes, qui parlent les deux langues, sont exclus d'entre les Polonais par les statisticiens russes. Les Juiis et les Allemands d'origine, qui savent le polonais, sont en dehors de ces chiffres Ce qui indique que le chiffre de M. d'Erckert est au-dessous de la vérité, c'est ce fait que V Abeille du Nord, du jO mai 18G2, constate qu'il y a 200,000 nobles et odnodvorisi {slaciic ou petits nobles dépouillés de leur noblesse ])ar Nicolas), dans le seul gouvernement de Kief ou d'Ukraine, le pays qui pas- • sait pour le moins polonais. Il n'y a, dans cette même Ukraine, que 2,000 Moscovites, suivant le Tableau statistique d'Erckert.

^ Les prêtres catholiques ne peuvent plus enseigner ni prêcher qu'en grand, russe, langue incompréhensible à leurs ouailles, surtout par la différence de prononciation.

' Circulaire de Mouravief, du 6 juillet 180}, dans le Courrier do Vihin (journal officiel).

ir,G LE PRÉSENT ET L'AVENIR,

persécution, sous toutes les formes, du rite latin et du rite grec-uni; conversions extorquées par tous les moyens de séduction ou de violence. On impose des taxes, qui sont de vraies amendes, aux baptêmes catlioliques ; on donne des primes aux catholiques qui laissent baptiser leurs enfants par les popes orthodoxes *; on a organisé, à Vilna, sous le titre de Confrérie du Saint-Esprit, une vraie société de familiers de l'Inquisition pour espionner, terroriser et convertir les familles à l'orthodoxie.

Après treize mois de massacres, de déportations et de pillages, voici une pièce qui, en juillet 1864, a donné la conclusion politique de l'administration de Vhomme d'État qui a réalisé l'idéal du tsarisme :

CIUCULAir.E SECRÈTE DU GÉNÉnAL MOURAVIf:F AUX GOUVERNEURS CIVILS DE VILNA, KOVNO, GnODNO, MINSK, VITLESi; ET MOIIILEF.

« J'ai adressé, par ordre de Sa Majesté, au Comité pour les Provinces occidentales, un mémoire concernantl'administration de ces provinces.

« Le Comité, adoptant pleinement les idées émises dans ce mjpmoire, a reconnu qu'il était démontré, jusqu'à la plus parfaite évidence et sans objection possible, que les Provinces occidentales étaient foncièrement russes et appartenaient au patrimoine séculaire de l'empire. Celte opinion une fois admise, le Comité, s'inspirant des règles les plus simples de la justice, a décidé que, pour l'avenir, il ne serait plus toléré dans ces provinces aucun acte, aucun signe de propagande polonaise ; qu'aucun adoucissement ne serait apporté au régime qui y est établi, et que les mesures les plus énergiques seraient employées pour combattre, nonseuleinent la suprématie, mais encore toute manifestation de l'élément polonais, que l'administration devra s'attacher

' Les journaux moscoviles déniont ces faits dénoncés particulièrement dans le gouvernement de Vdna.

MOURÂVIEF. 167

à extirper complètement comme étranger au pays, en même temps qu'hostile au gouvernement légal et à la nationalité russe. Dans ce but et conformément aux vues émises dans mon mémoire, le Comité a ordonné les mesures suivantes :

« 1° Relever et fortifier la nationalité russe et l'orthodoxie en s'appuyant sur les paysans, auxquels on donnera une éducation éminemment russe et orthodoxe, afin d'empêcher que le pays redevienne un jour polonais.

« 2" Améliorer la condition du clergé orthodoxe russe et le rendre indépendant des»propriétaires fonciers, afin qu'il puisse, conjointement avec les populations qui lui sont confiées, combattre efficacement la propagande polonaise qui, pendant quelque temps encore, s'efforcera de se maintenir dans le pays.

« 5° Empêcher le clergé catholique romain d'entraver les actes du gouvernement, en l'entourant de la plus minutieuse surveillance et en réprimant par des peines sévères tout acte contraire à l'ordre établi et surtout toute manifestation polonaise.

« 4° Confier tous les postes supérieurs dans l'administration, ainsi que tous ceux qui mettent les employés en rapports fréquents avec le peuple, à des personnes d'origine russe.

« 5" Introduire et fortifier l'élément russe dans le pays en organisant des colonies de paysans russes et en vendant les propriétés foncières à des Russes de toutes les conditions.

« Sa Majesté l'Empereur a daigné approuver la décision du Comité en écrivant de sa propre main sur le procès-verbal des délibérations : « Exécuter. »

« En faisant part à Votre Excellence, d'une manière secrète et confidentielle et pour votre gouverne, des décisions sus-mentionnées et approuvées parl'Empereur, je vous engage, conformément aux instructions qui vous ont été et

pourraient encore vous être données à l'avenir, à mettre tous vos soins à extirper dans la goubernie (province) qui vous est confiée jusqu'aux derniers vestiges de propagande polonaise et de l'élément polonais en général. S'il se présentait des cas d'une gravité exceptionnelle, exigeant de nouvelles mesures gouvernementales, vous auriez à demander des ordres en conséquence.

«Yilna, le 7/19 juillet 1864.

« Signé : le général d'infanterie, mouravief ; a Le chef de la âiancellerie, toumonof*. »

* En exécution de celte circulaire, le gouverneur civil de Moliilef, M. Beklimicliefr, adressait au gouverneur général, à la date du 18/50 septembre, les propositions suivantes :

« Considérant que, dans la partie du district de Sienna, limitrophe de la goubernie de Minsk et peuplée exclusivement de ci-devant grecs-unis, l'élémenl polonais est beaucoup plus tenace que dans les autres localités, je crois indispensable de commencer la colonisation projetée par cette partie du district, et j'ai fait choix dans ce but de Stolpce, de Kollki et de Kroupki. Stolpce appartient aux sieurs Tombonicz, dont l'un vient d'être déporté pour crime politique; le village peut donc être confisqué.

« La ferme de Koltki, propriété de la dame Szemolewicz, sera vendue aux enchères, étant grevée d'une dette envers la banque. La bourgade de Kroupki ne peut être ni confisquée ni vendue aux enchères; mais, placée comme elle lest sur la grande roule de Minsk, elle est dans les conditions les plus favoi ables pour une colonie de paysans russes et de soldats en retraite.

« J ai donc l'honneur de soumettre ce projet à Votre Excellence, etc.. »

Il a été répondu à cette proposition, le 8/20 octobre, dans les termes suivants :

« J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que le gouverneur général approuve complètement votre projet de Ibnder une colonie de paysans russes ou de soldats en retraite dans les localités du district de Sienna, limitrophes de la goubernie de Minsk, et vous engage à présenter à ce sujet des propos'tions plus détaillées.

« Signé : l'adjoint du gouverneur-géne'ral , « Major PoTAroF, »

Une autre pièce donne le dernier mot pratique de Mouravief :

LE GÉNÉRAL MOURAVIEF, GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE VILXA, KOVNO, GROPNO, ETC., AU MINISTRE DES DOMAINES.

Le ministre de l'intérieur vient de me communiquer la décision prise en commun par le Comité pour les Provinces occidentales, la section législative du conseil d'État et le chef de la deuxième section de la chancellerie impériale,

MouRAViEF. i-ea

Lorsque, satisfait de lui-même et félicité officiellement par son maître dans une lettre datée d'une ville de France, Mouravief se retira pour goûter le repos qu'il avait si bien gagné, il répétait encore :

« Il s'agit de fonder dans ces pays l'orthodoxie et la na-

décision approuvée par Sa Majesté, concernant les mesures nécessaires pour activer la solution des questions relatives aux personnes faisant partie de l'ancienne petite noblesse polonaise. La résolution prise à cet égard vieiit même d'être promulguée par le sénat dans son ukase du 23 septembre.

Dans mon opinion, non-seulement le projet d'assurer un domicile fixe aux personnes de cette classe qui n'ont pas de propriété foncière ou de leur conférer des terres de la couronne, ne peut offrir au gouvernement un avantage quelconque, mais doit, au contraire, lui devenir préjudiciable. La petite noblesse polonaise se distingue par sa paresse, par ses mœurs dépravées et un indomptable orgueil. Elle rêve toujours le retour de ses anciens privilèges; elle est remplie de haine contre le gouvernement et contre tout ce qui est russe; elle a pris une part active à tous les mouvements révolutionnaires du pays, et, dans la dernière insurrection, c'est elle qui a fourni la majeure partie du contingent des bandes rebelles. Établie parmi les paysans de la couronne, cette noblesse ne cesserait d'exercer sur eux une influence funeste et de leur inculquer sa haine contre la Russie.

Le gouvernement, en outre, ne possède que bien peu de terres vacantes dans ces provinces, et ces terres devraient être employées non à coloniser la petite noblesse polonaise, mais à accroître l'élément russe de façon à assurer dans l'avenir la tran(iuillité du pays.

Quant à celte petite noblesse, mon avis est qu'il est non-seulement utile, mais tout à fait indispensable, de la transporter peu à peu dans les goubernies éloignées de la Sibérie, et de l'y établir avec des terres de la couronne.

Le gouvernement a déjà eu plusieurs fois cette mesure en vue après l'année 1851. Mise en vigueur aujourd'hui, elle contribuerait beaucoup à pacifier le pays pour toujours. Il serait nécessaire, selon moi, de déterminer d'avance le nombre de familles qui seraient transportées chaque année, suivant la quantité des terrains qui pourraient être préparés pour les recevoir et les ressources alfectées aux dépenses occasionnées par les frais de transport.

Ayant développé ailleurs ma manière d'envisager cette question, dont la solution peut avoir des conséquences d'une portée énorme pour les pays dont Sa Majesté a daigné me confler l'administration, j'ai l'honneur, monsieur le ministre, de vous demander de me faire part des mesures que vous prendrez à ce sujet.

Vilna, 8/-20 octobre 1864.

Signé: le général d'infanterie, Mouravief; Le chef de la chancellerie, Toumonof *.

* Nous n'avons aucun souvenir que l'authenticité de ces diverses pièces ait été contestée; mais à quoi servirait-il de les nier, puisqu'on en exécute le contenu?

lionalité russe... Ma tâche sera continuée par mes successeurs. »

Et le successeur de Mouravief en Lithuanie, et celui d'Annenkof en Ruthénie firent écho, et ce fut à la lecture de leurs circulaires que la Gazette de Moscou laissa échapper ce cri de joie :

« Grâce à Dieu... ce pays dont la Russie ne saurait se passer sans perdre son terrain historique et son influence européenne... a été enfin nommé russe d'une manière solennelle et définitive. »

« La question, dit à son tour le journal allemand de Saint-Pétersbourg du 12 août, est dans ce fait : que Télément russe doit gagner la suprématie dans ce pays, et ce n'est qu'à cette condition que ce pays peut appartenir à la Russie. »

Enfin, Vhivalide russe, journal officiel, proposait récemment les moyens suivants pour atteindre le but :

1° Défendre aux Polonais d'acquérir dorénavant dans les Provinces occidentales un immeuble quelconque ;

2° Interdire aux propriélaires actuels d'aliéner leurs immeubles, si ce n'est au profit d'acquéreurs russes ;

3° Empêcher les Polonais de donner hypothèque sur leurs biens, soit au profit de la banque de l'État, soit au profit des particuliers.

C'est-à-dire, en deux mots, mettre hors la loi les neuf dixièmes des propriétaires; car, d'après les statistiques moscovites, il y a tout au plus un dixième de propriétaires russes dans les Provinces occidentales'.

Mais, peut-on leur répondre, puisqu'il vous faut tant d'efforts, tant de peines, tant de crimes, pour le faire russe, pour le nommer russe, ce pays, il n'était donc pas russe!

* Gazette de Moscou; 18Co, n° 9i. La plupart de ces propriétaires russes ne le sont qu'en vertu de majorais conférés par leur gouvernement. — On annonce que le tsar a décrété les mesures proposées par VInvalide.

GURRRE A LA PROPRIÉTÉ. 171

Les étrangers, dans ce pays, ce ne sont pas les Polonais ; c'est vous, et vous le savez bien. Ces propriétaires, ces lettrés, ces bourgeois qui parlent polonais en Lithuanie et en Rulbénie, ce sont des Lithuaniens ou des Ruthènes colonisés par la civilisation polonaise, lien social de toutes ces contrées'. Expulser les Polonais de ce pays, à titre d'étrangers, c'est comme si les Espagnols faisaient la conquête du Languedoc et qu'ils expulsassent comme étrangers tous les bourgeois qui parlent français et non patois.

Rien de plus significatif qu'une assez récente querelle de la Gazette de Moscou avec le Journal de la Bourse, de Saint- Pétersbourg. La Gazette gourmandait le gouvernement do ne pas avoir poussé suffisamment à l'émigration des Grande.' Russes (Moscovites) dans les Provinces occidentales, pour les nationaliser. Le journal pétersbourgeois ^ répond que les paysans russes ff-y veulent point aller; que «le peuple de la Grande-Russie ne sait pas l'histoire; » c'est pourquoi il ne reconnaît pas les Provinces occidentales pour pays russe, et les prend pour un pays étranger et polonais.

Ainsi les paysans moscovites, malgré leurs dispositions assez vagabondes, répugnent à aller s'établir parmi des populations qui, pour eux, ne sont pas de la sainte Russie.

S'ils ne savent pas l'histoire, ils la sentent.

Une personne très-digne de foi, née dans le gouvernement de Smolensk, nous a assuré qu'aujourd'hui encore les marchands moscovites, avant d'arriver de Moscou à Smolensk, s'arrêtent à l'ancienne frontière, celle du traité de Polanof, pour faire le signe de la croix, en se tournant vers l'Orient, comme un adieu à la Moscovie.

Vous avez beau faire, cette frontière est toujours la fron-

* Et il faut ajouLer que beaucoup de Lithuaniens s'étaient ruthénisés avant de se poloniser, et ont ainsi passé de la langue lithuanienne à la langue ruthène, et de la langue rutbène à la langue polonaise, par le mouvement naturel de la civilisation.

'^ Année 1865, n» 161.

lière : vous l'avez passée; s'il plaît à Dieu, vous la repasserez un jour !

La Gazette de Moscou vient de reprendre la question dans son numéro du 10 décembre 1865. « Le moment des demimesures et des palliatifs est passé, dit-elle; ils pouvaient avoir leurs raisons d'être, tant que durait l'insurrection. Aujourd'hui, que l'œuvre de la répression est terminée ', il faut un ensemble de mesures qui rende au pays sa piiysionomie politique propre, altérée par la domination du catholicisme et d'une fausse politique qui a toléré la polonisation du pays. Il faut le relier au reste de la Russie, non par de timides tentatives, mais bien par des mesures radicales

« Dans ce but, trois séries de mesures paraissent commandées par les plus hautes raisons d'État : 1° rattacher intimement et indissolublement la moitié occidentale de l'empire à celle du centre et de l'Orient, au moyen de lignes ferrées principalement et d'autres m.oyens de communication capables de créer une étroite communauté d'intérêts et d'échanges économiques ; 2° séparer l'élément national polonais de l'Église catholique-romaine, soit, en d'autres termes : tolérance religieuse, mais nivellement politique ; et enfin 5" faire passer la possession des terres entre les mains d'acquéreurs russes . . »

La Gazette de Moscou propose l'institution dans plusieurs localités de commissions intermédiaires qui auraient à fournir aux acquéreurs tous les renseignements voulus sur les propriétés mises en vente ; ces commissions auraient en outre mission d'écarter toutes les difficultés qui s'opposeraient à la réussite de semblables opérations ; elles se

* Terminée nous avons vu comment !

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