GUERRE A LA PROPRIÉTÉ
mellraienl à ce sujet en rapporl avec les adininislralions compétentes, et vcillcraienl à ce que les acquisitions se lissent par des Russes.
« Des publications faites régulii-renient et avec les détails que comporte ce genre d'opérations contribueraient indubitablement à attirer les amateurs. »
On comprend quelle sera la liberté des transactions et la situation des propriétaires entre le gouvernement poussant, parlons les moyens qu'on peut imaginer, à la mise en vente et les machines construites pour faciliter l'achat : ils seront, pour parler net, entre le bourreau et le couteau.
Personne ne se méprendra sur l'espèce de tolérance re- Hfjieasek laquelle se convertit si brusquement M, Katkol" : il s'agit uniquement desimplitier le système en laissant de cùiè provisoirementles mesures contre le culte cl les préIres, et en s'attachant exclusivement à l'œuvre politique à'eiproprialion de tous les propriétaires catholiques de religion et polonais de langue : ceci fait, le reste va de soi.
La Gazette de Moscou, tout en renouvelant la phraséologie ordinaire sur « la russification d'un pays d'origine russe, mais détaché par la violence, » etc. laisse échapper un aveu décisif, que le Nord s'est bien gardé de reproduire avec le reste :
« C'est seulement après la réunion avec la partie occidentale, que la Russie a pu se croire un état européen :.,. la partie orientale (la Moscovie), sans l'occidentale (les anciennes provinces polonaises), ne pourrait mener que l'existence d'un khanat asiatique! »
Le chiffre de l'élément polonais à extirper dans les Provinces occidentales dépasse, comme nous l'avons vu, 1,100,000 âmes, d'après les statistiques moscovites; pour combien comptent, dans ce chiffre, les propriétaires que
m LE l'RÉSLNT ET LWVENIR.
M. Kalkof prétend exproprier? Nous ne saurions le dire uu jusle; mais nous \o)'ons^dsinsr Empire des Tsars^àc M.Schnilzler (t. II, p. 117-119), qu'en 1860, la population du gouvernement de Kicf s'élevait à 1 ,944,354 âmes ; celle du gouvernement de Podolie, à 1,748,466; du gouvernement de Moliilef, à 884,640 ; du gouvernement de Vilna,à 876,116 : d'une autre part, M. dellaxthausen (t. II, p. 141) nous apprend que la noblesse forme le vingt-cinquième de la population dans le gouvernement de Kief, le treizième dans le gouvernement de Podolie, le dix-neuvième dans celui de Moliilef, le douzième dans celui de Vilna : cela donnerait un chif'lre voisin de 515,000 nobles pour ces quatre provinces; dans ce chiffre ne sont pas compris ces nombreux sJaczic, ou petits nobles pauvres, que Nicolas a dépouillés de leur rang et réduits à l'état des odnodvortsi ou paysans libres de Russie : d'après V Abeille du Nord, que nous citions tout à l'heure, ils seraient au moins 120,000 dans la seule Ukraine ou gouvernement de Kief. Mais il est probable que la proportion de 515,000 est trop basse et que, pour les neuf provinces lithuano-ruthènes réunies, le nombre des nobles n'est pas au-dessous de 800,000, sans compter les petits nobles réduits à l'état d' odnodvortsi.
M. de Moller, pour établir que 280,000 nobles lithuaniens et russes-blancs n'ont pas pu envoyer d'adresses au gouvernement national polonais, déclare que «le nombre total de la noblesse de tout l'empire russe, les provinces de Lithuanie, de Volhynie et de Podolie comprises, ne dépasse pas le chiffre de cent mille iper sonnes \ » Or, les statistiques officielles russes de 1860, résumées par M. Schnitzlcr (t. II, p. 265), donnent un chiffre d'environ 900,000!
Ceci peut faire apprécier l'exactitude historique de l'auteur du furieux acte d'accusation contre la Pologne.
Le chiffre de cent mille est approximativement celui de
,; ' Situation de la Pologne, elc, pièces, p. 245.
la noblesse de l'empire moins les provinces occidentcdes, c'esl-à-dire polonaises. Le petit nombre de la noblesse russe s'explique parla différence radicale des deux sociétés.
Nous avons dit ce qu'ils font : il nous importe de savoir qui sont ceux qui le font.
Il y a là un phénomène tout à l'ait neuf dans la longue histoire de la lutte entre les deux grandes races humaines. Le tsarisme, sur la nature duquel Nicolas nous avait fait longtemps illusion, se manifeste nettement aujourd'hui tel qu'il est, non pas une personne, non pas même un gouvernement, mais un génie de race, à la fois perverti et systématisé, et passé à l'étal sectaire. Iln'y a point d'exagération à dire que la Russien'estplus menée, en fait, ni par son tsar, ni par ses généraux, ni par ses diplomates, pas même parle prince Gortschakoff, mais bien par des théoriciens, par de beaux esprits, parlesdocteursdumoscovitisme. On ne savaitpas encore jusqu'où peut aller l'esprit tartare dressé aux systèmes par les professeurs allemands : il s'entend à ce qu'ignorent ses maîtres, à passer de l'abstrait au concret, de la théorie à la pratique, et emploie Hegel à perfectionner Gengiz-khan ; il trouve mieux, aujourd'hui, pour supprimer un peuple, que les pyramides de tètes des vieux Mtmgols ; c'était là pour lui l'enfance de l'art, avant qu'il eût fait sa philosophie : il peut dire maintenant, comme le Satan du Dante :
Tu non sapeva cli'io fosse loico.
Nous le savons à présent, quil est logicien ! Il a entamé son éducation à partir de Pierre le Grand. C'est alors que l'esprit asiatique a commencé d'entrer dans le moule des disciplines européennes, et que la ruse instinctive du barbare s'est apprise à devenir l'art du sophiste, tandis que
ses appélils envahissants se transformaient en ambitions réfléchies. Le type s'ébauche, au siècle dernier, dans Lomonossof; puis, au commenceuient de notre siècle, parait un homme remarquable, Karamsine. Si la situation n'eût clé engagée à fond par Pierre le Grand, Karamsine eût peutélre compris ce que pouvaient être le rôle et la grandeur légitimes de son peuple ; son imagination se plaît au spectacle de la liberté ancienne et moderne en Europe; sa sagacité maintient pour la Russie la nécessité d'une sage autocratie, c'est-à-dire d'un despotisme patriarcal : quelle devait être la conclusion? — que ces deux mondes suivent chacun à part leur destinée? — Non : il est trop tard ; Pierre le Grand les a engagés l'un dans l'autre et l'un contre l'autre, lorsqu'il a changé la Moscovie en empire de Russie, et Catherine a consommé l'œuvre de Pierre le Grand, lorsqu'elle a détruit la Pologne. Rendre la Pologne à l'indépendance et à l'Europe, ce serait démembrer l'empire ; faire du tsar, autocrate en Russie, un roi constitutionnel en Pologne, ce serait démembrer le tsar et en faire un monstre impossible : donc il faut que la Pologne reste esclave.
La direction était donnée sans retour; le mouvement s'est développé sourdement à l'insu de l'Europe, qui ne voyait des Russes que la smface, que l'esprit d'imitation, que les caméléons chatoyants de tous les reflets des salons de Paris, et qui ne soupçonnait pas le travail original s'opérant chez ce petit nombre qui linit toujours par mener le grand.
Après le chaos qui a suivi la mort de Nicolas, et par le fait même de cette insurrection polonaise qui n'a pas sufli à éclairer l'Europe, mais qui a éclairé la Russie, le jour s'est fait, jour sinistre ! dans l'esprit moscovite, et I'École russe s'est constituée, et la direction des choses est retournée de la semi-allemande Pétersbourg à l'asiatique Moscou.
Les événements démontrent de plus en plus Pimpuissance de tout autre élément en Russie : — impuissance
du petit nombre d'hommes qui se sont approprié l'esprit et non pas seulement les manières de notre civilisation, et qui sont les seuls Européens de la Russie; — impuissance du parti soi-disant libéral ou constitutionnel, auquel ces hommes ne sont rattachés que de nom, car il n'a que l'apparence de ce dont ils ont la réalité ; parti sans consistance, sans profondeur, et trop souvent sans moralité;—libéraux trop communément étrangers à toute idée de droit et de justice; libéraux apologistes et auxiliaires deMouravief !
Impuissance, enfin, tout au moins actuelle, du radicalisme russe, par une cause tout opposée :1e libéralisme est impuissant par défaut de sentiment du droit; le radicalisme, parce qu'il est trop humain et trop généreux pour être compris des masses moscovites actuelles, dont il condamne les passions de race et de secte tout en flattant leurs tendances sociales. Ses sentiments sont trop européens, si ses idées sont tout autre chose !
La seule force réelle, aujourd'hui, c'est donc l'École russe : les docteurs du tsarisme ; ceux-ci ne sont point des parodistes de constilulionalisme ; il leur faut, comme à Karamsine, la sage autocratie sans contre-poids aristocratique ou bourgeois, l'autocratie dont ils soient, bien entendu, les visirs, du droit de leur intelligence et de leur audace. C'est Pierre le Grand perfectionné, car ils ont, plus que lui, les
» Suivant le I^ord, les prétendus constitutionnels russes ne demandent pas de constitution ; car les constitutions sont des pactes de défiance (définition empruntée à llcg-el et inventée, dans le temps, à l'usage du roi de Prusse). Les libéraux russes demandent « la décentralisation des institutions locale?» le libre accès pour les personnes et pour les idées auprès du prince et de ses conseillers. »
Les institutions locales ont été accordées et accueillies, de prime abord, par les populations avec une indil'férence dont se plaignaient fort les journaux moscovites. Aujourd'hui, elles fonctionnent; ce qui semble en résulter, c'est qu'il n'y a de sérieux dans tout cela que l'émancipation des serfs, et que ce qu'on appelle les institutions territoriales s'agite dans le vide.
manières et les ar(s deTEurope, tout en sachant caresser et diriger les tendances des masses moscovites qu'il violentait et comprimait. Pierre le Grand, aujourd'hui, est professeur, historien, économiste ; mais, sous cette forme à la mode du dix-neuvième siècle, il fait des choses bien autrement radicales qu'au temps où il coupait les têtes des strclilz, des choses qui laissent bien loin les conquérants asiatiques de la Bible. Nous sommes habitués à nous attendrir sur les exilés qui pleuraient sous les saules de Habylone; mais qu'est-ce que la captivité des Hébreux auprès de celle de la Pologne, (!t quelle comparaison entre ces vaincus transférés, par groupes de familles et de tribus, des rives du Jourdain à celles de l'Euphratc, et ces milliers de victimes arrachées à tout ce qu'elles aiment et traînées, séparées de leurs proches, avec toutes les misères du corps et de Pâme, jusqu'au fond des déserts qui réalisent sur terre V eu fer de (jlace des mythologies du nord?
Et la captivité de ceux qui restent est-elle beaucoup moins dure que la captivité de ceux que dévore l'exil?
La combinaison de la cruauté tartare avec la science bureaucratique moderne produit des résultats que les tyrans de l'antiquité ou du moyen âge n'eussent jamais pu atteindre. Le tigre a des intermittences : la mécanique meurtrière n'en a pas ; elle frappe toujours et atteint partout; jamais on n'avait procédé, avec cette science magistrale, à la destruction d'une société et d'un peuple. Nous sommes trop près pour bien mesurer ce que nous voyons : la postérité jugera mieux que nous la grandeur satanique du spectacle dont nous sommes témoins.
Il y a là quelques hommes qui auront un nom retentissant dans l'histoire.
Trois surtout résument tout le groupe : MM, Pogodine^ Milioutine et Kalkof.
M. Pogodine a ouvert la marche : l'historien-précepteur