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Le partage de la Pologne fut une pure affaire de gouvernements, à laquelle les populations restèrent tout à fait étrangères. Sur la fin des guerres de l'Empire, la réaction de 1813 souleva une certaine hostilité en Allemagne contre les Polonais, à cause de leur attachement à la France; mais elle n'eut rien de profond ni de durable; lors de la guerre del85J, l'on ne peut pas dire que les populations allemandes aient été généralement contraires à la Pologne: la bienveillance des particuliers envers les réfugiés et les proscrits contrastait avec l'impitoyable complicité des gouvernements, surtout de la Prusse, dans l'œuvre de Nicolas. Les tendances favorables aux Polonais, dans la plus grande partie de l'Allemagne, gagnèrent en proportion de la défiance envers la Russie, à mesure que Nicolas pesait, avec plus d'ostentation, sur les gouvernements allemands et que la crainte de la Russie commençait à balancer la crainte de la France.
4848 vit régner tour à tour en Allemagne un double courant opposé, dans les circonstances les plus remarquables : le bien et le mal, la justice et l'égoïsme triomphèrent l'un après l'autre. Le premier mouvement de l'Allemagne fut excellent. Les prisonniers polonais furent délivrés par le peuple à Berhn; un élan fraternel et vraiment européen souleva l'Allemagne vers l'avenir. Puis le passé, le teutonisme, \e nationalisme Télrogvade, conduit, non parles principes, mais par cet instinct d'aveugle égoïsme qui s'associe trop souvent, outre Rhin, à l'esprit sophistique, ressaisit les classes lettrées qui dirigeaient le mouvement de l'Allemagne. L'annexion violente de la province polonaise de Posen à la Confédération germanique, la revendication du Slesvig sans distinction des deux nationalités qui s'y coudoient, les secours votés à l'Autriche contre l'Italie, tels furent les exploits de cette assemblée de Francfort qui prétendait régénérer l'Allemagne et qui commençait par re
nouveler les iniquités des vieux gouvernements. L'assemblée de Francfort fît avorter la révolution de 1848; elle se perdit et perdit tout dans cette Allemagne qu'elle laissa retomber sous le joug des princes.
L'avenir dira si cette grande leçon a été stérile et si l'assemblée de Francfort a perdu sans retour la cause de l'unité allemande. Quant au présent, pour apprécier l'état de l'opinion en Allemagne sur la question russe, il faut la diviser par catégories. Les hobereaux, la faction nobiliaire ont été jusqu'ici entièrement russes. Ces TeutonsAa, ce sont les Oslrogoths vassaux d'Attila ; les barons allemands, ennemis mortels de la Pologne comme de la Révolution française, se sont montrés tout dévoués à cette autocratie touranienne qui fait disparaître à côté d'eux, sur la terre voisine, non-seulement les anciennes races nobles, mais toute espèce de droit civil écrasé sous les pieds de ses visirs. Les niveleurs du despotisme moscovite ont pour avant-garde en Europe les derniers et incurables champions des privilèges de naissance et des insolences féodales; les Eulenbourg sont les fourriers des Mouravief ^ — Les lettrés, les universitaires, les fonctionnaires non-féodaux, n'ont pas cette adoration du Cosaque; ils sont antipathiques à la Russie et s'irritent de son influence; mais ils craignent la France, tout en affectant parfois de la dédaigner, et ce sentiment les préoccupe jusqu'ici plus souvent que l'autre. Cette science dont ils se targuent, avec un orgueil d'ailleurs légitime, est surtout la science d'un passé que l'Allemagne creuse avec profondeur; ils sont trop portés à y plonger sans cesse leurs regards, et, plus obsédés du péril d'hier que du pé-
* Au moment où nous écrivons, cette intimité commence à se relâcher, par suite de l'affaiblissement de l'élément russe-allemand de Pétersbourg-, qui était le lien, et que submerge de plus en plus le pur moscovilismc : le parli de la Croix et le parti de'^Moscou montrent de l'aigreur réciproque
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ril de demain, ils pensent beaucoup liop à 1813 et beaucoup trop peu à 1880. Ils se souviennent trop et ne prévoient pas assez.
Quant aux classes populaires, un mouvement sourd et profond les agite. Les campagnards, comme si la terre manquait sous leurs pieds, émigrent par masses considérables, qui fournissent un excellent élément démocratique aux États-Unis et ont eu grande part à la défaite de l'esclavagisme; émigration qui, au dix-neuvième siècle, n'est pas sans analogie avec celle des puritains et des indépendants, fondateurs, au dix-septième siècle, de la Nouvelle- Angleterre. — Le peuple des villes, qui émigré moins, s'organise et développe, avec beaucoup d'ordre et d'intelligence, le principe d'association parmi les classes ouvrières; Dieu veuille qu'il évite l'écueil où nous nous sommes brisés en 1848, l'écueil du socialisme autoritaire! Puisse-t-il se rallier tout entier à l'association volontaire et libre, qui seule a le secret de l'avenir?
Il y a, dans ces classes, une énergique hostilité, d'instinct et de raisonnement à la fois, contre la Russie, et moins de préventions contre la France, plus d'ouverture à tous les possibles que dans les couches supérieures.
Mais, quant à présent, tout cela est encore vague et se cherche : dans les événements de 1863-1864, les gouvernements ont eu la main libre : les gouvernements, c'est-àdire les deux États qui se disputent ou se partagent la prépondérance en Allemagne :
Deux États dans des situations fort différentes, aboutissant jusqu'ici au même résultat, la subordination à la Russie. Bien peu clairvoyant serait qui s'imaginerait que la Prusse et l'Autriche aient fait la guerre du Slesvig-Holstein malgré le tsar, que M. de Bismark n'ait pas été pleinement d'accord avec Saint-Pétersbourg, et que l'humiliation de
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l'Angleterre par la Prusse ne soit pas entrée dans les plans
de la Russie.
Nous avons parlé plus haut des singulières origines de la Prusse : sous le grand Frédéric, elle ne connut que la politique de l'intérêt, sans autre système que d'e prendre partout et de chercher ses appuis où elle pouvait. Depuis 1813, l'esprit de système, qui avait déjà pointé sous le successeur de Frédéric II, a envahi le gouvernement prussien, sans le rendre plus moral. Libres de toutes attaches dans le passé, commandant à des populations actives et tout à la fois fort lettrées et fort militaires, les HohenzoUern pouvaient se placer à la tête d'une Allemagne libérale au dedans, appuyée au dehors sur les nations les plus avancées, la France et l'Angleterre, sans entrer dans leurs jalousies, et prendre une prépondérance décisive sur l'Autriche. Ce rôle, rêvé par un homme éminent qui fut successivement l'ami de deux rois, le baron de Bunsen, et conseillé par lui au moment décisif, pendant la guerre de Crimée, ce rôle fut repoussé à diverses reprises par la dynastie, avec une obstination inflexible. Hostilité constante contre la France, persécution incessante contre tout ce qui est de la Pologne, attachement inébranlable à la Russie, telle fut l'invariable politique de la royauté prussi'eîîne. En 1849, le roi de Prusse refusa l'empire d'Allemagne des mains du libéralisme et de la démocratie. Il ne l'eut apparemment accepté que de la main du tsar.
Est-ce uniquement le lien de la complicité de 1772 et de 1 794 qui enchaîne la dynastie prussiennekla Russie?— Non, car, en cas de rétablissement de la Pologne, les compensations ne seraient pas difficiles à trouver pour la Prusse, et la France se prêteraità toute combinaison qui amènerait un tel résultat. Ce n'estpas seulement par intérêt, c'est par principe que la royauté prussienne adhère à l'autocratie de Saint- Pétersbourg. C'est pour elle une sorte d'idéal: on dirait