LA PRUSSE EN
qu'elle ne se sent qu'une demi-monarchie devant cette monarchie modèle. Étrange politique que celle du gouvernement prussien, mélange de mysticisme et de mauvaise foi, de piétisme et d'inhumanité ! — Le parti de la Croix, qui est en Prusse ce qu'était chez nous le parti congréganiste sous la Restauration, s'efforce de transformer cette royauté née de l'usurpation et de la force*, en royauté de droit divin, en élue du Seigneur, objet d'une dévotion politique telle qu'on ne l'a jamais professée chez nous, aux temps les plus monarchiques, pour la race traditionnelle et consacrée de saint Louis. — Dans la pratique, l'absence de scrupules du grand Frédéric s'associe au piétisme. 11 suffit de citer les conventions d'extradition avec la Russie, qui font faire à l'administration prussienne le métier d'aidebourreau dans les affaires polonaises, et que le ministre de l'intérieur Eulenbourg exécute encore aujourd'hui , et, comme pendant de ces conventions, les honteuses et cruelles menées employées pour détruire la nationalité polonaise en Posnanie. L'Allemagne nous juge souvent avec sévérité au point de vue moral ; nous avons droit de lui dire, à propos des conventions d'extradition, que tels faits qui se passent chez elle journellement, et dans les conditions les plus ordinaires, seraient impossibles chez nous, même dans les pires moments de nos réactions politiques, et que les pouvoirs les plus rétrogrades n'en auraient pas même la pensée.
La conduite de la Prusse dans les derniers événements était toute tracée d'avance. Le ministre audacieux qui la gouverne et qui, personnellement, malgré ses origines et ses débuts, appartient à la tradition du grand Frédéric et non à celle du parti de la Croix, a marqué de son cachet la physionomie des choses ; mais, avec ou sans M. de Bismark ,
* De la force intelligente, tvès-inteWigenle, h l'origine, nous ne prétendons pas le contraire
la couronne eût agi de même au fond. Elle eût, en tous cas, aidé la Russie à écraser les Polonais et cherché dans les faits du dehors une occasion de démonstrations militaires qui servissent à détourner l'attention publique de l'intérieur et à mater l'opposition bourgeoise.
11 n'y avait aucun doute possible sur ce que ferait le roi de Prusse : il y en avait sur ce que ferait l'Autriciie, ce Janus politique dont la perpétuelle équivoque explique les illusions d'une partie de l'aristocratie polonaise, même après la sanglante expérience de 1846.
L'Autriche, du moins Marie-Thérèse, n'a, comme on le sait, accédé qu'avec difficulté au plan de Frédéric et de Catherine en 1772 ; l'Autriche n'a pas pris part au second partage en 1794, bien qu'ensuite, comme en 1772, elle ait fini par accepter la part du butin la plus large possible. — En 1814, soit qu'elle jugeât que les avantages de son agrandissement ne compensaient pas les inconvénients de l'agrandissement de ses deux alliés, soit qu'elle voulût seulement susciter des embarras à ceux-ci, elle a proposé la restauration de la Pologne. En 1851, tandis que la Prusse soutenait la Russie, comme en 1865, jusqu'au crime, l'Autriche, réservée, presque secourable, fût entrée volontiers dans cette intervention diplomatique qui n'eut pas lieu par le refus de l'Angleterre. Au commencement delà guerre de Crimée, en 1854, quelques insinuations, à double entente, et dont il n'est pas aisé d'apprécier le vrai sens, furent faites à Paris par l'Autriche, relativement à la Pologne.
Elle se fût peut-être décidée, dans certaines combinaisons, à renoncer à la Gallicie ; mais, pendant ce temps, elle n'en manipulait pas moins ce pays suivant la méthode russe et prussienne, pour s'assurer de pouvoir le conserver : la renonciation n'était qu'une éventualité secrète ; la possession était un fait positif, et, positifs aussi, tous les
L'AUTRICHE EN 1865. 'StD
actes faits pour la consolider. Un travail incessant eut lieu afin d'empêcher tout rapprochement^cntre les propriétaires elles paysans, entre les villes et les campagnes, entre les Polonais proprement dits (de langue polonaise et de rite la^ tin) et les Rousniaques (de dialecte ruthène et de rite grec) . Les employés allemands furent jetés partout entre les riches et les pauvres, animant ceux-ci contre ceux-là et s'opposant à tout ce que la portion éclairée des propriétaires voulait faire pour le bien des paysans, afin que ceuxci ne leur en sussent point gré et ne vissent d'espoir et de protection que dans le Krûl de Vienne.
Cette politique, essayée aussi en Ilalie, et qui échoua dans la Lombardo-Vénétie devant la douceur des populations, ne réussit que trop en Gallicie. Chose importante à observer, les Autrichiens eurent plus de succès que n'en obtinrent les Russes par les mêmes pratiques, au moins dans le royaume de Pologne et en Lithuanie. Malgré l'opposition assez tranchée entre Slaves et Allemands, les employés de langue allemande obtinrent plus d'accès près du paysan polonais que les tchinovniks russes, qui parlent pourtant une langue slave et passent pour Slaves : tant il est vrai qu'il y a moins d'hostilité instinctive entre le vrai Slave et l'Allemand qu'entre le premier et le faux Slave, le Moscovite. Tandis que les villes devenaient toujours plus radicalement patriotes sans distinction de classes, les campagnes étaient infectées de haines sociales et paraissaient plus ou moins indifférentes à la nationalité.
Lors de l'explosion de 1846 et des massacres de Gallicie, les paysans furent soulevés par le socialisme gouvernemental, sans distinction de Ruthènes et de Polonais.
L'Autriche profita de cette occasion pour supprimer le dernier débris subsistant de la Pologne, la république de Cracovie.
Durant la guerre d'Orient, rAutriche ne négligea rien pour empêcher que la guerre se portât vers son véritable objectif, la terre noire^ les anciennes provinces polonaises du Sud, par la Bessarabie, Odessa et Nicolaïeff, au lieu d'aller se confiner en Crimée. La politique anglaise, du reste, était bien d'accord là-dessus avec l'Autriche.
Voilà donc les deux faces du Janus, la thèse et l'antithèse. Les derniers événements viennent de montrer les deux faces aussi opposées que possible dans l'espace de quelques mois. D'abord, une demi-connivence avec les insurgés polonais: le ministre autrichien allant jusqu'à exagérer complaisamment la puissance de l'insurrection dans ses dépêches; l'administration, en Gallicie, fermant les yeux sur les secours fournis, sur les armes vendues, sur les allées et venues des deux côtés de la frontière. Très-satisfait des embarras de la Russie et ne demandant pas mieux que de les augmenter, le cabinet de Vienne se montre favorable à une intervention de paroles : — cela est d'un bon effet comme réputation libérale; il se refuse, d'un ton de pudeur oifensée, à une entente exclusive avec ses deux co-parta- (/eonfs, proposée par la Russie; mais, quand il s'agit d'une entente réelle avec la France, il se dérobe ; puis, finalement, au pied du mur, il accepte cet accord avec la Russie et la Prusse qu'il a d'abord refusé et donne par derrière le coup de grâce à l'insurrection, en décrétant l'état de siège en Gallicie ; des milliers d'emprisonnemenis, do procès et de condamnations sont les arrérages de l'indulgence passée, et les mauvais offices des premiers jours sont rachetés, auprès de la Russie, par l'entière complicité des derniers.
Pourquoi les espérances de quelques Polonais dans l'Autriche étaient-elles plus excusables autrefois sous M. de Metternich, qu'hier, sous M. de Schmerling? — Parce qu'elles auraient pu, autrefois, n'être pas une illusion:
LWUTIIICIIE ES 1805. 221
Mctternich eût pu se décider; si PAngleterre eût voulu, en 1831, il l'eût fait probablement. La France de 1831 n'ayant pas pris parti pour le mouvement italien, Metternich eût pu traiter avec elle; il s'agissait, aux yeux de ce ministre, quant à la Pologne, d'une restauration et non d'une révolution; il eût accepté une Pologne dans des conditions monarchiques et aristocratiques. La Hongrie ne bougeait point alors ; la Bohème ne laissait pas poindre encore le réveil slave ; la Lombardo-Vénétie courbait la tête sous le joug; en un mot, le mouvement du libéralisme européen, c'est-à-dire ce que combattait l'Autriche, n'était pas devenu le grand, le radical, l'universel mouvement des nationalités. Ce mouvement, depuis 1848, est arrivé à dominer sur toute autre question; il est la forme vraie et définitive delà Révolution, dégagée des utopies cosmopolites et sectaires, et ce mouvement est la négation môme de l'Autriche unitaire constitutionnelle aussi bien que de l'Autriche unitaire despotique. En Pologne, comme partout, le principe de nationalité, associé au principe démocratique, est l'ennemi naturel, irréconciliable de l'empne unitaire d'Autriche.
« Le constitutionnalisme autrichien , écrivions-nous quelques mois avant la crise actuelle de l'Autriche, l'effort du parti libéral unitaire pour transformer la monarchie despotique en monarchie constitutionnelle, n'a engendré qu'une chimère. Le despotisme peut maintenir, parla force et la ruse, des peuples divers sous un même joug : le constitutionnalisme ne peut pas les amener à s'associer malgré eux dans une quasi-liberté unitaire. Ces peuples divers réclament de vous la liberté nationale^ ou chacun chez eux, comme la Hongrie et la Bohême, sauf à s'entendre, après, avec vous, ou en se réunissant aux mères-patries dont vous les tenez séparés, comme la Vénélie, le Tyrol italien et laGallicie; vous leur offrez, en réponse, quelques
libertés provinciales et la participation à une diète de toutes races et de toutes langues, à condition qu'ils donnent leur sang et leur argent à une minorité allemande pour le mainlien d'un empire unitaire dont ils ne veulent point. — Vous, libéraux autrichiens, vous débutez, à l'ouverture de la dernière session de votre rar/isf?Y/f/j, par cet axiome : « Il s'agit de constitution et non de nationalité. »
« Les peuples vous répondent :
« Il s'agit de nationalité et non de constitution : nous voulons être d'abord, et nous constituer ensuite.
« Un de vous' donne alors le dernier mot en déclarant que votre constitution, flanquée de l'état de siège dans la moitié de l'empire, est un mensonge, et que vous n'êtes pas constitutionnels. Chaque jour prouve davantage la vérité de cette parole. La fameuse liberté autrichienne est, comme la civilisation russe, masques et décorations de théâtre. Il n'y a de sérieux au fond que l'empereur François-Joseph avec son armée et sa bureaucratie, soutenues par une minorité allemande à laquelle on donne l'empire à exploiter, pour la détourner d'être vraiment allemande et d'aller à ses alliances naturelles avec ses frères les progressistes allemands.
« La conclusion des derniers événements en Allemagne est dans la restauration de la Sainte-Alliance, défensive, quant à présent, en attendant mieux. Et encore peut-on dire qu'elle a été autre chose que défensive en Danemark.
« La monarchie unitaire autrichienne fait ce qu'elle fait par nécessité; elle est l'alliée subordonnée de la Russie, en détestant la Russie.
« La Prusse, du moins la royauté prussienne, fait ce qu'elle fait par choix, vassale fanatique du suzerain qu'elle s'est donnée.
« L'une trahit l'Europe, parce qu'elle n'est pas et ne peut
1 Le député Berger.