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LE DOUBLE BUT

dinave soit faite ; le roi de Danemark se réfugie sous l'aile delà Russie. La Suède, intimidée, incapable de résister sans l'appui de TOccident, si elle perd confiance dans cet appui, cédera peu à peu à son tour. Si la France et l'Angleterre, ou la France, même sans l'Angleterre, ne prennent pas en main l'union Scandinave, seul moyen de sauver le Nord, il est certain que la Russie aura bientôt deux nouveaux vassaux aux deux bords du Sund, deux vassaux qui ne seront pas des compbces, comme l'Autriche et la Prusse, mais des victimes, et ceux-ci plus soumis parce qu'ils seront plus faibles.

Quant au Bosphore et à la Turquie, continuer de renouer les trames un moment rompues par la guerre de Crimée; ramener la Roumanie sous la main du tsar, si la France ne sait la lui disputer à tout prix et par tous les moyens ; pousser les Slaves méridionaux à réclamer de nouvelles garanties que la routine anglaise a poussé jusqu'ici la Porte Ottomane à refuser; envenimer incessamment les différends entre mulsumans et chrétiens ; entretenir des agitations stériles en Grèce pour l'empêcher de se fortifier et de grandir, comme en Turquie pour l'empêcher de se reconnaître et de chercher des moyens de salut; enfin, rasseoir sur le divan, par l'intimidation et la corruption, une prépondérance qui redeviendra inévitable, si la France, docile aux vœux du parti de la paix, s'engage dans les voies négatives de l'Angleterre: — tout cela est trop simple pour qu'il soit besoin d'insister.

A l'intérieur de l'empire, pendant ce temps, on tâchera de développer les ressources ; on s'occupera surtout de compléter les grandes lignes de chemins de fer et tout ce qui peut remédier, dans une certaine mesure, à l'éparpillement des populations et à l'immensité des distances, cet ennemi delà Russie, comme disait Nicolas; enfin, tout ce qui peut aider à la concentration et à la disponibilité des forces.

Du côté de l'Occident, on élargira le plan d'après lequel Nicolas avait distribué les principales forces de l'empire, troupes, magasins, places fortes, etc., dans le triangle que forment Saint-Pétersbourg, Moscou et Varsovie*, la pointe tournée vers l'Occident. « On prétend, » écrivait avant 1848 le baron de Haxthausen, si bien informé de tout ce qui se passait alors en Russie, « on prétend qu'il est question d'un système de colonisation appliqué à toute l'arrace et qui aurait lieu sur une grande ligne de la Baltique à la mer Noire ^ » La colonisation paraît remplacée par un système de cantonnement en grand. Tout cela s'achèvera sans bruit, sans éclat, concurremment avec l'effort incessant de destruction et de russification de la Pologne.

Quand tout sera prêt, la Russie hésitera-t-elle à frapper le grand coup et à saisir les deux clefs qui lui permettront d'entrer partout sans que personne puisse désormais entrer chez elle? — Craindra-t-elle les embarras de trop de puissance? Se contenlera-t-elle d'une domination indirecte sur la Turquie et sur les Etats Scandinaves ? Suivra-t-elle la politique tracée par M. de Nesselrode dans un mémoire célèbre au grand-duc Constantin et qui fut temporairement celle de Nicolas, lorsqu'il disait que, après tout, le sultan était le gouverneur le moins embarrassant qu'il pût avoir à Constantinople. Politique de transition et non de conclusion, que Nicolas professait en 1829 et qu'il rejetait enl853, lorsqu'il se croyait prés de conclure. Un vassal parfois se révolte et appelle des auxiliaires ; on l'a vu. On ne laisse à personne les clefs de sa maison. Il faut à la Russie des garnisons russes au Sund, au Bosphore et aux Dardanelles, et il lui faut, sur l'Océan occidental, les fiords norwégiens ouverts à la navigation, grâce aux courants chauds

* Voir là-dessus le livre du comte de Ficquelmont ; Politique de la Russie, p. 130-131.

- Haxthausen, t. II, p. 202.

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