‹ La Russie et l'EuropeChapitre 64 sur 119 · LA FRANCE LIBRE · texte numérisé non relu

LA FRANCE LIBRE

la presse libre, des réunions libres, des associations libres, des communes libres, de la tribune libre, de la représention nationale puissante et sortie d'élections libres ; un pouvoir qui puisse tout, enfin, dans le sens des destinées de la France, rien contre elles et malgré elles; qui puisse être arrêté dans toute entreprise contraire à l'esprit et au but national, aussi bien que surmonter, par l'appel au sentiment public, les résistances de l'égoïsme et de la peur aux entreprises justes et nécessaires.

L'accord de la force guerrière et de la liberté, il y a quelques années, eût pu passer pour une vaine utopie; mais, aujourd'hui, nous n'avons plus à démontrer que cet accord est possible ; nous l'avons vu réalisé par les Américains sur une échelle immense.

Ce que d'autres ont fait, nous ferons-nous à nous-mêmes l'injure de nous croire incapables de le renouveler?

Qui veut la discipline sans la liberté est aussi aveugle que qui veut la liberté sans force organisée et sans préoccupation du dehors.

Tout pouvoir qui ne sera point la tête d'une démocratie vraiment libre ne saurait mener la France à ses destinées, parce qu'il se détournera trop souvent du but essentiel pour des vues particulières, parfois très-dangereuses au pays et à lui-même.

Il faut que nous soyons radicalement l'opposé de notre ennemi, pour pouvoir disposer contre lui de toutes les forces contraires à son principe. Tant que nous ne serons pas la liberté organisée, tant que nous flotterons entre l'arbitraire et la liberté, nous ne surmonterons pas la Russie.

Une organisation également vigoureuse de la force guerrière et de la liberté politique, serait-ce assez? — Non : l'édifice n'est solide que lorsqu'il a un fondement solide ! — Le fondement de l'édifice social, c'est l'éducation. — Nous disions qu'il faut raffermir les âmes en fortifiant les

corps. Pour raffermir les âmes, il est nécessaire d'agir sur elles dès leur début en ce monde. Il faut fonder la liberté morale dans le for intérieur, si l'on veut assurer la liberté politique dans l'État.

Une forte éducation, non pas seulement une forte instruction primaire, est l'indispensable point de départ : effacer les traces de 1850, et achever de reprendre celles de 1833 et de 1848 (de grands pas ont déjà été faits dans cette voie), fortifier, élever et le personnel et la situation des instituteurs et des institutrices, ainsi que des écoles normales primaires qui doivent être partout les séminaires de ce sacerdoce laïque ; étendre, dans la mesure de ce qui est nécessaire à tous, la matière de l'enseignement primaire, mais surtout y introduire un grand souffle patriotique et moral; se préoccuper, par-dessus tout, de l'éducation des filles du peuple, qui seront les mères des citoyens de la génération future; éfendre l'action de l'autorité publique en ce qui regarde l'enseignement primaire, en même temps qu'affranchir entièrement, à l'autre bout de l'échelle, ce haut enseignement qu'on encourage d'une main et que, trop souvent, on entrave de l'aulre ; voilà, ce nous semble, la direction à suivre. L'enseignement inférieur et l'enseignement secondaire, s'adressant à l'enfance et à l'adolescence, appartiennent au domaine de l'autorité, à la double autorité de la patrie et de la famille, puisque la nature des choses ne permet pas que l'enseigné soit libre; l'enseignement supérieur, au contraire, n'appartient qu'à la liberté, puisque l'enseigné, ici, est l'égal de l'enseignant, et que c'est l'homme libre qui s'adresse à l'homme, sauf responsabilité devant la loi.

Qu'est-ce que ce souffle moral dont nous avons parlé? — Quel doit être l'esprit de l'enseignement public?

Cet esprit doit être laïque et déiste : laïque, c'est-à-dire indépendant, nous ne disons pas adversaire, des religions

Page 1