L'ÉDUCATION NATIONALE
diverses et de leurs ministres; déiste, c'est-à-dire fidèle aux grandes traditions du genre humain ;
Déiste, dans le sens général du mot ; non dans le sens étroit, qui en fait un nom de secte : disons théiste, si l'on veut, pour écarter toute équivoque.
Là, comme en politique, soyons le contraire de l'ennemi.
Nous avons devant nous un ennemi nourri dans la plus étroitement fanatique des religions particulières ; élevons nos enfants dans les notions les plus larges, dans les sentiments les plus généraux de celte morale religieuse universelle qui est le fond commun de toutes les religions particulières, et qui les domine toutes ; — nous ne disons pas qui les nie ; — l'État ne doit pas plus les nier que les affirmer ; elles sont du domaine de la famille et non de l'État.
Une double protestation va s'élever contre nous.
— Pourquoi, diront les uns, ne pas s'appuyer sur le catholicisme ultramontain ? — N'est-il pas l'ennemi du tsarisme, qui le persécute?
L'État indifférent, athée, c'est-à-dire écartant de son enseignement toute notion religieuse, diront les autres, n'estil pas la négation la plus radicale, l'antipode du fanatisme de l'ennemi?
Nous répondrons aux uns qu'on ne peut combattre victorieusement une force grandissante par une force décroissante ; — nous répondrons aux autres qu'on ne peut combattre une affirmation que par une affirmation et non par une négation !
Votre insuffisance, dirons-nous aux ultramonfains, c'est la question même de Pologne qui l'a démontrée : une société catholique, toute une nation, toute une grande Église, est là entre l'écrasement et l'apostasie ; vous aviez sous la main l'armée des prêtres, le peuple innombrable des femmes 40,000 chaires en France, le droit de réunion sur une im-
mense échelle, tout ce qui est refusé à la démocratie; — qu'avez-vous fait pour la Pologne? — Il en est parmi vous qui ont combattu noblement pour elle ; combien sont-ils? — — Vous avez perdu la dernière occasion qui vous ait été offerte de vous relever avec éclat : vous n'êtes plus le moyen âge ; car vous n'avez pas fait ce qu'il eût su faire. Vous avez beau tenir la surface de la société : au fond, la vie vous manque ; vous n'exaltez plus les âmes, vous les amollissez ! Voilà le reproche que nous vous faisons, et la peur que nous avons de vous ! Nous vous craignons, non pas comme force, mais comme principe d'affaiblissement.
Ceux qui partent du pôle opposé aux hommes de la croyance infaillible, ceux qui réclament l'athéisme de l'État et la morale séparée de toute conception des causes finales de l'homme', arriveraient au même résultat que lesultramontains, à l'extinction du grand souffle de vie qui anime notre peuple.
La morale, répondrons-nous à ceux-là, n'est pas une mathématique, une science abstraite ; c'est une conception de rapports, une science delà vie, variable suivant les idées que l'on se fait de la vie. L'homme qui sent en lui un êlre réel, une force propre, un individu véritable, et qui se croit destiné, parun créateur personnel et libre, à un développement infini dans l'univers sans bornes et dans la création sans fin, ne saurait avoirlogiiquementla même morale que l'homme qui se regarde comme une collection accidentelle de molécu-
' Nous ne confondons pas néanmoins la thèse de l'atliéisme , qui est la négation de l'idée religieuse, avec la tlièse de la morale indépendante , quj est la séparation de l'idée morale d'avec l'idée religieuse ; ce n'est pas le lieu d'entrer en discussion à fond avec celle-ci ; nous aurions à distinguer le principe, véritablement indépendant , c'est-à-dire spontané et sui generis , de la conscience , d'avec les conceptions morales, qui, en fait, ne peuvent pas être indépendantes; mais nous écrivons un livre de politique et non de métaphysique, et nous devons nous borner à affirmer et à motiver notre conviction : que la morale indépendante est inapplicable à la société politique, et que l'Etat sera toujours théiste.