L'ÉDUCATION NATIONALE
les,commeun phénomène, produit d'unecauseinconscicnte, éclos aujourd'hui pour s'anéantir demain. La morale dune société fondée sur la première deces deux idées est la morale du devoir et de l'activité, le perfectionnement universel ; quant à la société où régnerait l'idée contraire, la masse y vivrait au jour le jour dans les satisfactions de l'instinct ; les natures d'élite s'y réfugieraient dans une résignation douloureuse et inerte.
L'âme de la France est entre deux périls : elle est disputée entre deux redoutables ennemisde son génie et de sa mission, la superstition et le matérialisme, qui la mèneraient à la même ruine ; une croyance tout extérieure qui irait affaissant les cœurs et les esprits , et une indifférence pratique pour les choses d'en haut, qui tend à se transformer en négation systématique, en une sorte de philosophie du vide et de la mort empruntée à l'Allemagne.
Deux doctrines contraires, aboutissant à la même conséquence, à la ruine de la liberté morale : la scolastique de Rome et celle de Berlin, les axiomes de la Civiltà cattolka et ceux de Hegel, se valent en conséquences pratiques pour la société française.
Jamais la France n'a eu plus grand besoin de se retremper dans ses vraies sources : comme faisaient les Hellènes contre l'invasion des Barbares, qu'elle appelle à elle, contre cette double invasion étrangère, les grands morts toujours vivants; par delà Voltaire et Rousseau, qui ne feraient qu'un aujourd'hui, le père et le maître de la pensée moderne, ce Descartes qui a fondé toute science humaine sur l'invincible certitude de la personnalité! Toule force et toute vie est là; là seulement est la force consciente d'ellemême, qui doit vaincre la force instinctive et confuse de la barbarie. La foi active dans la personnalité humaine a sauvé l'Amérique ; l'Amérique n'était, heureusement pour eUe,
ni jésuitique ni hégélienne : la foi dans la personnalité seule nous sauvera.
Ainsi, point de force d'action sans liberté politique : point de liberté politique sans liberté morale, et point de liberté morale si l'enseignement national ne prépare l'âme de l'enfant à l'enseignement libre que l'homme devra recevoir de l'homme, l'égal de l'égal! Liberté sans bornes au sommet de l'enseignement : la vérité n'a rien à craindre de la pleine lumière ; elle ne redoute que cette demi-ombre où se complai^sent la superstition et la sophistique.
Dans le chapitre précédent, nous avons tâché de montrer que la confiance dans la supériorité de notre civilisation vis-à-vis de la Russie ne devait pas être absolue; nous avons cité chez nous de périlleux symptômes; avant de passer au rôle extérieur de la France, mentionnons quelques symptômes rassurants.
Le plus saillant est le vif désir d'instruction, de développement intellectuel qui fait explosion dans les classes ouvrières, c'est-à-dire dans les classes où le sentiment du rôle, ou, pour mieux dire, du devoir de la France est le plus vif. Ce sentiment ne peut que se fortifier en s'éclairant, et la libre personnalité, avec l'esprit de liberté politique, ne peut là que s'accroître par l'instruction . Ces classes sur lesquelles repose une si grande part de notre avenir, le tsarisme n'avait-il pas rêvé de les gagnera sa cause I abusé parles souvenirs de l'explosion socialiste de 1848, et tout fier d'avoir séduit parmi nous quelques intelligences paradoxales, il imaginait de se présenter en allié au socialisme français et européen, en sa qualité de destructeur de nobles et de propriétaires. Il apprendra, nous y comptons, à ses dépens, qu'il faut quelque chose de plus pour arriver au cœur de la démocratie : ce sont nos classes ouvrières qui non-seulement arrêteront l'invasion des barbares, comme le ferait le paysan, mais qui pousseront le plus énergiquement, avec