‹ La Russie et l'EuropeChapitre 68 sur 119 · MOSCOVIE ET FRANCE · texte numérisé non relu

MOSCOVIE ET FRANCE

Que devons-nous faire de notre force au dehors? — Quel doit être le plan de conduite de la France en Europe et dans le monde?

La force de la France est grande, mais non point illimitée : destinée à des efforts difficiles et décisifs sur notre continent, et suffisant à tout ce qui peut se présenter en Europe, cette force ne saurait, sans s'annihiler, se disperser à toutes les extrémités du globe. La France doit resserrer le cercle de son activité incessante entre la Baltique, la Méditerranée et la mer Noire : ailleurs, il convient qu'elle soit présente par ses idées, non par son action matérielle, si ce n'est dans des proportions très-limitées, et en évitant tout engagement à fond; qu'elle ait des stations navales, des points de repère pour la protection de son commerce, mais pas de grands établissements qui lui imposent des dépenses considérables et puissent l'entraîner à une grande guerre. La guerre de Chine a été un mal : elle n'a servi qu'à la Russie ; on est en Cochinchine, on y restera sans doute; la Cochinchine est une bonne position et ne nous compromet pas ; et, pourtant, peut-être vaudrait-il mieux n'y point être! Le véritable intérêt de l'extrême Orient, c'est le Japon, non comme établissement, non comme commerce, mais comme alliance; aider ce peuple intelligent et courageux à se faire une armée et une marine ; le préparer à se défendre contre les dominateurs du fleuve Amour, qui seront tôt ou tard, plus ou moins complètement, ceux de la Chine; voilà ce qui devrait nous préoccuper beaucoup plus que l'anarchie du Céleste Empire, à laquelle nous ne remédierons pas. On peut trouver encore au Japon un point d'appui et une force de résistance; quant à la Chine, elle est en poussière.

Tout engagement sérieux au loin nous est dangereux. Que sera-ce s'il s'agit d'engager notre politique dans un autre hémisphère, contre une puissance de premier ordre, qui sera demain la première des puissances ! Nous touchons à la plus fatale des questions de notre temps, à ce sphinx du Mexique, dont l'énigme fait frémir tout cœur patriote en France.

Deux puissances sont en voie d'accroissement permanent et gigantesque dans le monde; l'une est notre ennemie naturelle et irréconciliable, puisqu'elle vise à la domination sur noire hémisphère; l'autre avait été jusqu'ici notre amie, et n'avait aucun intérêt à cesser de l'être, puisque tout son développement s'opère et s'opérera dans le nouveau monde, et non point aux dépens du nôtre.

Leur faire barre à toutes deux, essayer de les arrêter toutes deux dans leur marche progressive, serait une entreprise impossible. Ce serait notre ruine.

Nous n'avons prise que sur une des deux, notre ennemie : — nous l'avons arrêtée, refoulée un moment; il fallait poursuivre ; — nous n'avons pas poursuivi. On a voulu, par nous et malgré nous, arrêter indirectement la seconde !

— Par le seul fait de cette tentative, c'est-à-dire de l'intervention française au Mexique, bien que la sagesse du gouvernement américain ait éloigné jusqu'ici tout conflit direct, la politique de la France a été paralysée en Europe ; la Pologne, qu'on désirait secourir, n'a pas été secourue, et la Russie a repris toute l'arrogance du temps de Nicolas.

Les victoires de la guerre du Mexique ont équivalu pour nous à des batailles perdues en Europe.

Que serait-ce si la rupture arrivait avec les Etats-Unis!

— Et, qu'on en soit certain, quelle que soit la prudence de leur gouvernement et leur extrême répugnance à entrer en lutte avec les vieux amis de leurs pères, si nous restions

LA FRANCE AU MEXIQUE. 2Tt

au Mexique, la lutte viendrait : cela ne pourrait être qu'une question de temps, et non pas de beaucoup de temps!

Ne nous lassons pas de le répéter : il faut sortir à tout prix du Mexique ; et, certes, l'Amérique ne demande pas que ce prix coûte rien à l'honneur de la France.

Dût-on considérer comme perdus, sans compensation, sans retour, les centaines de millions engloutis par la guerre et par les emprunts, et, ce qui est plus douloureux, les milliers de marins et de soldats d'élite qui sont morts sur cette terre fatale, sans a\oir la consolation de mourir pour la vraie grandeur et les vrais intérêts de leur patrie, il faut sortir du Mexique, et s'estimer heureux le jour où le dernier de ceux qui survivent en sera sorti!

Tant que nous sommes au Mexique, nous n'avons pas les mains libres, et il faut que nous ayons toujours les mains libres vis-à-vis de la Russie !

Si tous ceux qui pensent ce que nous disons, et qui avaient autorité pour le dire efficacement, l'avaient dit dès l'origine, que de maux auraient pu être évités! S'ils le disaient aujourd'hui encore, que de maux pourraient encore être prévenus! Jamais à une faute plus désastreuse il n'y aura eu moins d'excuse pour ceux qui étaient en position de contribuer à l'empêcher, car jamais il n'y a eu moins d'illusion! — On marchait à l'abîme en voyant clairement l'abîme.

C'est, dit-on, pour maintenir l'équilibre de l'Amérique que l'on nous a lancés dans cette effrayante aventure! — L'équilibre de l'Amérique. Eh! grand Dieu! songeons à celui de l'Europe : nous nous préoccupons d'empêcher les États-Unis de déborder sur le Chihuahua ou la Sonora, et ceci, quand les hobereaux prussiens, c'est-à-dire les fourriers des Cosaques, tiennent garnison à Sarrelouis et à Landau !

Si la prodigieuse grandeur à laquelle marchent les États-

Unis nous préoccupe, eh bien! travaillons à devenir grands nous-mêmes. — Il n'y a pas de contre-poids à chercher en Amérique contre l'Amérique; il y en a un à trouver, non pas contre l'Amérique, mais vis-à-vis de l'Amérique; — en Europe! — un contre-poids d'équilibre et non d'antagonisme; — c'est la Fédération européenne: — vis-à-vis de l'Amérique et contre la Russie.

L'Amérique aux Américains! l'Europe aux Européens!

Nous ne pouvons pas nous étendre, comme les Américains, en nous multipliant, en créant des sociétés nouvelles ; nous pouvons nous étendre en nous associant, en groupant des sociétés existantes.

La Fédération européenne doit être, au dehors, l'unique but de la France.

Quels en peuvent être les moyens?

Une grande force morale et une grande force matérielle.

Quant à la force matérielle, nous devons faire tout le contraire de ce que nous avons fait depuis 1861, c'est-àdire nous replier sur nous-mêmes, nous concentrer de manière à avoir sous la main, dans le moindre rayon possible, la plus grande puissance d'action possible; à ramasser, sur un point donné, une force qui soit irrésistible, si on la lance la ou elle doit aller.

Ce principe nous semble tellement impérieux que, si nous ne regardions que le présent et le plus prochain avenir, nous irions peut-être jusqu'à condamner l'Algérie elle-même pour la part de notre force qu'elle détourne ! Mais il y a là un intérêt providentiel de civilisation et d'avenir qui nous ferme la bouche : la région de l'Atlas appartient à l'Europe et doit lui être rendue*.

Quel usage faire de cette force matérielle, et quelle force morale doit l'inspirer et la conduire?

' Les siècles n'ont pas légitimé la conquête de l'Afrique romaine par les

FÉDÉRATION EUROPÉENNE. ÎSt

La Fédération étant le but, cette force morale ne peut être que celle de notre désintéressement. Notre désintéressement, si l'on peut le dire, est notre plus grand intérêt, car lui seul peut nous donner le succès '. Si nous voulons fonder le patriotisme européen, nous devons montrer l'exemple en identifiant notre intérêt à celui de l'Europe.

Nous allons nous trouver ici d'accord, pour une fois, avec ceux qui veulent qu'on rassure VEurope; seulement nous entendons par là l'Europe des peuples.

Ne réclamons donc ni la Belgique ni les provinces du Rhin ; ce n'est pas la question, car ce n'est pas le but, — et il serait funeste d'en faire le but de la France.

Si nous ne les réclamons point, est-ce par modestie? — Non, c'est par ambition ! Nous sommes comme les Moscovites : nous ne voulons pas deux ou trois provinces, nous voulons tout, — avec cette différence que les Moscovites veulent tout pour eux seuls, résumés dans leur maître, et que nous voulons tout pour tous, sans maître. Ils veulent tout pour le tsar ; que la France sache tout vouloir pour la liberté !

Napoléon, lui aussi, en 1812, entendait combattre la barbarie asiatique; il défendait l'Europe à sa façon. Il avait bien reconnu, il l'a dit assez, le Tartare sous le Russe; mais il combattit le Russe en opposant conquête à conquête, despotisme à despotisme, empire d'Occident à em-

Arabes;on n'acquiert pas la terre qu'on stérilise. Il n'y a aucune comparaison à établir entre notre occupation de l'Algérie et la tyrannie de l'Autriche à Venise, ou de la Russie à Varsovie. Les Arabes sont des étrangers campés en Afrique, et non une nationalité constituée. Quant aux vrais indigènes, aux Berbères, ils ne nous demandent qu'une administration équitable et le respect de leurs libres institutions municipales.

* On interpréterait mal notre pensée en voyant ici un blâme rétrospectif contre la réunion naturelle et légitime de la Savoie à la mère-patrie : une fois l'Italie fondée, cette province française ne pouvait rester annexée au royaume d'Italie, Ce n'est pas là une conquête.

pire d'Orient, employant les armes de l'ennemi sur le terrain de l'ennemi, allant à Moscou, moralement comme matériellement, au lieu de s'arrêter sur le terrain de la liberté, à Varsovie; il dut succomber. Le césarisme est un tsarisme imparfait. La logique était pour le \rai tsar.

La France de l'avenir, marchant à la Fédération européenne et non à l'empire d'Occident, à l'égalité internationale et non à la domination, doit avoir de tout autres mobiles que l'empire de 1812, mais non pas de moindres ambitions. Pour elle, comme pour lui, c'est trop peu de la frontière du Rhin. Avoir la rive gauche du Rhin, ce n'est pas assez, si le Moscovite tient l'autre rive par son vassal le hobereau prussien, et tenir le Rhin par nos garnisons et nos préfets, ce n'est pas nécessaire, si nous avons l'Elbe et l'Oder par l'Allemagne elle-même, et la Vistule et le Dnieper avec l'aide de l'Allemagne.

Il ne s'agit pas de la frontière du Rhin, mais de la frontière du Dnieper -^ — point de la frontière de la France, mais de la frontière de l'Europe.

ïl ne nous faut pas une ou deux provinces disputées à l'Allemagne; il nous faut l'Allemagne elle-même.

Là est le nœud de la question.

Certes, si l'Allemagne reste ce qu'elle a été jusqu'à présent, livrée à la Prusse et à l'Autriche restant elles-mêmes monarchies réactionnaires, et livrée par la Prusse et l'Autriche à la Russie ; en d'autres termes, s'il ne se fait point une Allemagne libre, il nous faudra, un jour ou l'autre, tâcher d'avoir le Rhiti comme position défensive. Nous ne pouvons pas nous résigner à voir les canons de la Sainte- Alliance à Sarrelouis, à Luxembourg et à Landau; nous ne nous y résignerons jamais! — Si le Teutsch restait définitivement vassal d'Attila, il faudrait que le Welche, comme il nous appelle, le Welche de Gaule et d'Italie se défendit de son mieux et refoulât cette masse ennemie aussi loin qu'il

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