‹ La Russie et l'EuropeChapitre 69 sur 119 · FRANCE ET ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

FRANCE ET ALLEMAGNE

pourrait. — Sombre avenir! Deuils et guerres sans fin, si nous voulons échapper à la servitude, car il n'y a pas d'Europe sans l'Allemagne, et pas d'ordre nouveau si elle n'y entre.

L'accord entre la France et l'Allemagne est donc la condition première de l'ordre nouveau.

Les obstacles sont grands du côté de l'Allemagne. Les préventions contre la Fi'ance ont de fortes racines, et le patriotisme allemand, très-différent du patriotisme français, s'est montré jusqu'ici bien peu disposé à des sympathies actives en faveur d'autrui, et bien éloigné de régler ses tendances sur l'intérêt commun d'une patrie européenne. Son caractère exclusif rappelle, dans des temps bien autres, le patriotisme anglais des deuxPitt et de leurs contemporains, trop souvent avec l'esprit sophistique en plus.

Les deux Pitt avouaient nettement leur mobile unique, l'intérêt anglais, la grandeur de l'Angleterre. Les patriotes allemands exclusifs, en leur qualité de systématiques et de philosophes, ne se contentent pas ainsi du fait. Ils ont tout un arsenal de Droits de r Allemagne, tout pareil à ces registres des Droits du roi que chacune des monarchies de l'ancienne Europe tenait jadis en réserve contre toutes les autres. Les plus hardis posent, dans leurs revendications, soit théoriques, soit pratiques, le principe de nationalité exclusivement défini par la langue, d'abord là où il est d'accord avec le vœu des populations, c'est-à-dire avec la souveraineté du peuple, comme dans le Holstein ; puis, la môme où il est évidemment contraire à la volonté populaire, comme en Alsace et comme dans la Suisse allemande, et même la Hollande et la Flandre : la langue néerlandaise n'est-elle pas un simple dialecte teutonique, et le vrai nom du peuple hollandais n'est-il pas celui de Teuton {Dutch, variante de Deutsch)!

284 LE l'RÉSENT ET L'AVENIR.

Ils étendent ensuite la nationalité allemande partout où l'élément allemand, avec la langue allemande, a pénétré au milieu de populations étrangères : tant pis pour les indigènes, pour les possesseurs légitimes! ils appartiennent désormais à l'Allemagne ; qu'ils se germanisent ou qu'ils s'en aillent. Ainsi de Posen en 1848, ainsi de Slesvig en 1864.

Interprété par de telscasuistes, le principe de nationalité va loin; pas assez loin encore pourtant. Là où il vient à manquer, pourquoi ne lui donnerait-on pas pour suppléant le principe des droits traditionnels? L'Allemagne aime la tradition, qui relie le passé à l'avenir : pourquoi ne pas revendiquer le vieux droit du saint-empire afin de garder le Tyrol italien et d'acquérir la Lorraine et la Belgique?

Cela ne suffît point encore : le vieux et le nouveau droit étant épuisés avant l'ambition, on est bien forcé d'en revenir tout simplement au fait. C'est dur pour des philosopbes; mais on s'y résigne carrément. « Ij'Allemagne a besoin de Venise, l'Allemagne a besoin de la frontière du Mincio, donc Venise et le Mincio sont à l'Allemagne. » Cela se dit de ce même accent convaincu qui s'indigne si fort contre Vinïqne prétention de la France à la frontière du Rhin.

L'Allemagne ne se doute pas du scandale que tout cela cause au dehors, même en ce temps où l'on se scandalise si peul

Il n'est pas absolument sûr que le patriotisme à l'antique, tel que l'ont pratiqué les deux Pitt, ait eu, en d'auters temps, les meilleurs résultats pour l'Angleterre; mais, ce qui est très-assuré, c'est que le \^er fus et nefas pro patria ne peut plus être aujourd'iiui, pour ceux qui le pratiqueront, qu'un anachronisme monstrueux et funeste.

Nous avons résumé, dans toute leur exagération, les tendances du teutonisme, terme équivalent pour l'Allemagne

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