‹ La Russie et l'EuropeChapitre 70 sur 119 · PATRIOTISME ALLEMAND · texte numérisé non relu

PATRIOTISME ALLEMAND

à ce qu'on appelait chez nous du nom ridicule de chauvinisme^ et qui n'est plus le péril de la France. Les patriotes allemands ne vont certes pas tous à ces extrémités ; il en est bon nombre qui reconnaissent des droits à autrui, et ce n'est pas dans un but d'excitation contre l'Allemagne ni de récriminations stériles que nous avons esquissé ce tableau; nous voulons, au contraire, essayer d'expliquer ces tendances malheureuses, qui peuvent et doivent se transformer et disparaître, et qui déjà sont combattues par des sentiments et des idées tout différents et en progrès croissant *.

L'esprit envahisseur des Allemands est au fond l'esprit d'une réaction prolongée contre les humiliations et les souffrances qu'a longtemps subies l'Allemagne. Participant, avec plus de passion peut-être qu'aucun autre peuple, à ce vaste mouvement de reconstitution des existences nationales qui agite l'Europe, l'Allemagne n'a pas encore bien compris, malgré les leçons de 1848, le caractère essentiellement collectif de cette transformation et l'impossibilité de réussir par l'action isolée. Sa situation intérieure, si compliquée et si confuse, n'a pas permis que le mouvement prit chez elle cet ensemble rationnel, cette simplicité logique, cette rectitude qu'il a eue en Italie. La nationalité allemande est d'autant plus ombrageuse et plus usurpatrice qu'elle a été plus méconnue, dans le passé, et par l'étranger et par ses princes eux-mêmes, et qu'elle est

* Les délégués des chambres allemande?, réunis à Francfort, ont récemment proclamé le principe que, dans les questions internationales, c'était aux populations des territoires contestés à décider elles-mêmes de leur sort au vote universel. C'est un grand progrès sur 1848 ; malheureusement il n'y avait là que les représentants des petits états, et pas même de tous ; les représentants des chambres prussiennes et autrichiennes n'ont point paru.

moins constituée et moins organisée dans le présent. Ne tenant rien solidement, elle veut tout.

Quant à ses inquiétudes et à ses hostilités envers la France, il faut remonter loin en arrière pour s'en rendre compte. Durant deux siècles, l'Allemagne, divisée, lourde à mouvoir, presque inerte, s'est trouvée en face de notre État si fortement centralisé, si bien organisé pour l'action. Sous Louis XIV, notre supériorité était devenue cruellement oppressive : le mépris de l'humanité, qui signalait cet âge brillant et dur, rendait les procédés de la guerre effroyables ; nos grands noms militaires du dix-septième siècle bont restés des noms détestés en Allemagne. Dans la mémoire tenace de ce peuple qui vit du passé, le Palatinat fume encore, et Louvois est d'hier.

Au dix-huitième siècle, l'Allemagne est encore plus d'une fois foulée par les armées françaises, appelées, il est vrai, par les princes allemands, ce qu'oublie trop le peuple allemand. Plus tard, la Révolution, attaquée sur notre sol par les princes allemands, n'exerce d'abord que de légitimes représailles; mais les représailles aboutissent, sous l'Empire, à la conquête et à sept années d'un terrible écrasement (1805-1812).

Que bien de semences d'avenir germent, dans les sillons ensanglantés, sous les pieds de nos chevaux, l'histoire en tiendra compte un jour; mais le présent ne sentait que ses souffrances et ses affronts. Le : c'est tiîopI de Gœthe, est le cri de tout un peuple, et, pour la première fois, en 1813, l'Allemagne sent vraiment son unité et se lève comme un seul homme. Sa nationalité se constate, s'affirme donc contre la France, comme la nationalité française s'est affirmée autrefois contre l'Angleterre. Nos préventions obstinées contre l'Anglais doivent nous faire comprendre les préventions de l'Allemand contre la France.

Le péril qui venait de la France, c'est donc le cotinu,

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