PATRIOTISME ALLEMAND
le passé, et le passé est la nourriture accoutumée d'un peuple traditionnel. Le péril qui viendra de la Russie, c'est l'inconnu, c'est l'avenir; la Russie n'a paru en ennemie sur la terre allemande qu'une fois, dans la guerre de Sept ans, lorsqu'elle a envahi le Brandebourg; mais ce n'est là qu'un épisode. Dans la guerre de l'Indépendance, en ISiS, elle a été l'alliée. Prévoir est plus difficile que se souvenir. Deviner l'ennemi, l'oppresseur de demain, sous l'allié d'hier, exige un effort de pensée ou un juste et puissant instinct.
Eh bien! cet instinct, il faut le dire, ne fait pas défaut aux masses allemandes. Il s'est révélé avec énergie au temps de Nicolas; il continue à se manifester par plus d'un symptôme, tel que l'accueil glacial que le tsar et les siens reçoivent du peuple quand ils se montrent en Allemagne.
L'instinct populaire est plus sûr que la pensée spéculative des doctes; malheureusement, en Allemagne, il arrive trop souvent que, plus on sait, plus la science vous rive au passé. Les lettrés sont plus hostiles à la France que le peuple; parmi eux, les progressistes rêvent de faire tète à la fois à la France et à la Russie, ce qui est aussi impraticable pour l'Allemagne qu'il le serait pour la France de vouloir tout ensemble barrer la route à la Russie et aux États- Unis. Pour les conservateurs, ils ont été jusqu'ici tout à la Russie. Que l'Allemagne regarde aux poitrines de ses généraux, de ses diplomates, souvent même de ses professeurs, elle les verra toutes constellées de décorations russes! La Byzance du nord met un art infini à faire pénétrer partout chez les Germains son influence et ses faveurs; et, qu'on en soit assuré, ce ne sont point les théories qui manquent jamais pour rassurer des consciences allemandes. Les obligés du tsar servent sans scrupule les intérêts d'un governement éclairé, qui sait si bien chercher et honorer au loin le mérite. N'est-ce pas servir la civilisation que de resserrer les liens entre l'Allemaf^ne et la Russie?
Les dangereuses tendances du patriotisme allemand s'expliquent, s'excusent, nous l'avons reconnu ; mais où mèneraient-elles, si elles n'étaient arrêtées et transformées à temps? Elles mèneraient à garder tout ce qu'on détient aux dépens des nationalités voisines, et à prétendre conquérir tout ce qui a une origine teutonique et s'est rattaché à une autre nationalité ou constitue unÉtat indépendant. Ily aurait au bout la guerre à outrance avec la France et l'Italie.
Dans cette guerre, l'Angleterre, en la supposant engagée à fond dans sa voie actuelle, serait neutre, et la Russie serait l'alliée nécessaire de l'Allemagne. La Russie, qui aurait a la fois empêché l'unité allemande au dedans et poussé l'Allemagne à la lutte extérieure, la Russie, qui aurait savamment préparé, disposé, lancé la crise au moment propice, non pour l'Allemagne, mais pour elle, soutiendrait l'Allemagne tout juste assez pour l'empêcher d'essuyer des revers décisifs, et, derrière cette fumée élevée sur le Rhin et sur le Mincio, elle ferait sa guerre à elle, son double coup sur la Suède et sur Constantinople,réahserait à sa façon le panslavisme en se saisissant de tout ce qui est polonais et slave dans la domination autrichienne et prussienne, et en poussant l'Autriche et la Prusse à se dédommager aux dépens de l'Italie, des petits États, et, s'il était possible, de la France.
Pour l'Allemagne, voici le dilemme : en cas de défaite, sous la main de la France ; en cas de victoire, sous la main de la Russie. Ce qui n'avait été que prépondérance en 1815 deviendrait, dans ce second cas, entière domination. Que pèserait l'Allemagne quand la Russie serait sur le Sund, à Posen, à Cracovie, à Lemberg, à Galatz, en Croatie, au Bosphore, tenant les deux détroits du nord et du sud, et le Danube, et touchant à l'Adriatique?
Nous parlions tout à l'heure d'une sombre destinée pour la France; mais que dire de ce que serait alors celle de