DUALITÉ ALLEMANDE
dualité où la Prusse aurait la plus grosse part, et qui pourrait, si l'on ne tenait compte que du mouvement matériel des choses, aboutir à une séparation complète des deux Allemagnes du Nord et du Sud, devenant tout à fait indépendantes l'une de l'autre.
Cette dualité, à laquelle la Russie n'est pas favorable, parce qu'elle ferait la Prusse trop forte, mais à laquelle pourtant la Russie finirait peut-être par consentir, à condition de s'en servir contre nous, cette dualité par la réaction se réalisera-t-elle ?
Ce serait la guerre à fond contre la France, qui ne laisserait certainement pas, sans en appeler à son épée, une Prusse, alliée de la Russie, prendre l'Allemagne jusqu'au Mein, et une Autriche réactionnaire prendre la Bavière et la Souabe.Ce serait donc l'Allemagne, champ de bataille de la guerre étrangère et civile; car les populations, nous ne disons pas les gouvernements, des États secondaires, si elles n'ont pas eu un élan suffisant pour saisir l'offensive contre les deux grands gouvernements qui les ont tant bafouées et tant humiliées, ne seraient pourtant pas sans doute assez dépourvues d'énergie pour se laisser partager comme des troupeaux.
Une troisième solution serait-elle la plus probable? — La démocratie allemande n'étant pas assez forte pour créer l'unité, mais l'étant assez pour empêcher la dualité par la conquête réactionnaire, qui provoquerait d'ailleurs du dehors une inévitable intervention armée, serait-ce la dua lité par voie de transaction libérale qui se réaliserait, une dualité en sens inverse, antiféodale et antirusse, et maintenant un pacte fédéral entre ses deux moitiés? C'està-dire, au nord, un grand corps politique, la Germanie proprement dite, du Niémen au Mein, ayant la Prusse pour base, unitaire par l'armée et la direction politique, fédérale par l'autonomie administrative que garderaient
les États associés, une Germanie qu'animerait l'esprit de la race saxonne et qu'armerait l'épée de la Prusse ; — au Sud , une seconde association , moins compacte, moins serrée dans ses liens, mais puissante encore, entre les régions du Danube allemand, Autriche, Bavière et Souabe, et le royaume slavo-germanique de Bohême; un corps multiple qui aurait le génie souabe et le bras autrichien et bohème?
Quel serait le lien de ces deux grands groupes' et quelle sorte de relation pourrait subsister entre le second et le royaume de Hongrie dans une transformation de l'empire unitaire autrichien en fédération, avec ou sans la maison de Habsbourg au sommet de l'édifice fédéral? Tout est, disions-nous, obscurité dans les faits ; mais le plus obscur, c'est le point de départ. La troisième hypothèse ne suppose rien moins, avant toute chose, que le point suivant : la conversion du gouvernement prussien à la liberté allemande et à l'alliance française; — rien moins qu'une complète révolution dans la politique traditionnelle de la dynastie prussienne : une volte-face totale ; le roi Guillaume congédiant ces hobereaux et ce parti de la Croix avec lesquels il ne semble pas que la France pût jamais traiter qu'à coups de canon ; la Prusse s'adossant à la France et se retournant contre la Russie; la Prusse devenant une Italie du Nord, une des colonnes de la jeune Europe.
Sans doute, sous une forme quelconque, cela devrait être : le génie actif, progressif, à la fois intellectuel et militaire de son peuple, l'accroissement rapide et l'influence grandissante de sa capitale, semblaient rendre la Prusse essentiellement apte à un rôle d'initiative et de direction en Allemagne. — Cela devrait être, mais cela est-il? — Sans doute, les institutions civiles de la Prusse sont en
' La Bavière et la Souabe sont déjà liées à la Prusse et aux autres États du nord par le nœud commercial du Zollverein.