LA ROUMANIE
Cette question ne peut se résoudre isolément et en ellemême.
Elle est entièrement liée à la question autrichienne.
L'Autriche, monarchie unitaire sans être une nation, par conséquent ennemie des nationalités, obstinément attachée à la tradition de domination sur l'Italie, était nécessairement l'ennemie de la France et la vassale de la Russie, qu'elle haïssait, qu'elle trahissait parfois, mais sous la suprématie de laquelle elle retombait toujours.
Aucune transaction, entre elle et nous, n'était possible : absolutisme ou constitutionalisme, Melternich ou Schmerling, peu importe; c'était toujours l'ennemi. Avec l'Autriche unitaire, point d'issue pacifique de ce différend italien qui tient tout en suspens et rend impossible toute paix et toute sécurité dans l'intérieur de la famille européenne.
Mais, si le gouvernement autrichien dérive à l'état fédératif, si le centre de gravité se dédouble ou même se porte de Vienne à Pcslh, l'esprit de ce corps politique renouvelé ne se modifiera-t-il pas profondément? L'importance capitale acquise par l'élément hongrois ne déterminera-t-elle pas une direction nouvelle, direction conforme aux tendances des Slaves comme à celle des Madjars?
Là, ni les intérêts, ni les sentiments ne portent à réagir contre l'Occident, à lutter contre la France et l'Italie, à s'acharner à la possession de la Vénétie. Comme le disait très-justement, il y a peu de temps, la Presse de Vienne, « la Hongrie prendrait part bien plus volontiers à une guerre contre la Russie qu'à une guerre pour la conservation de Venise. » C'est ailleurs que sur l'Italie que porte naturellement le courant slavo-hongrois. C'est ailleurs que l'état fédératif danubien cherchera son développement, son complément nécessaire.
Le centre de gravité de l'état austro-hongrois, en se portant du haut Danube sur le moyen Danube, détermine iné-
vitablement la pente vers le bas du fleuve et la mer Noire. Tous les intérêts politiques, commerciaux, militaires y poussent avec une force irrésistible. Le plus grand péril de l'état danubien serait d'être bloqué de ce côté par son dangereux voisin du Nord, par le Russe, et son plus grand intérêt serait de s'assurer contre ce péril, en s'asseyant lui-même sur la mer Noire. La guerre systématique, nonseulement aux classes aisées et lettrées, mais au droit de propriété, au droit civil européen en général, que poursuit en ce moment le gouvernement moscovite dans des provinces voisines de la Hongrie et de la Gallicie, est, en outre, de nature à exciter une réaction profonde dans les classes possédantes de toute l'Europe orientale contre la Russie, haïe, d'autre part, instinctivement par les classes populaires. Les antipathies, comme les intérêts, comme la géographie, comme l'économie politique, pousseront donc l'état fédératif danubien vers la Roumanie.
La Roumanie isolée est trop faible pour échapper à la Russie : elle ne saurait se soutenir ni comme État entièrement indépendant, ni comme vassale de l'empire ottoman qui n'est pas capable de la défendre. Or, il faut que la Roumanie échappe à tout prix à la Russie.
La Roumanie cependant est une nationalité liée à nous par affinité d'origine et de sympathie. La France a eu la part principale à son affranchissement. 11 ne serait pas de l'honneur de la France de défaire son œuvre. La France n'aurait donc pu livrer la Roumanie, comme une province conquise, à la monarchie unitaire d'Autriche.
Mais, si cette monarchie devient une fédération où les nationalités conservent leurs droits et leurs lois particulières, en ne concédant que ce qui est nécessaire aux intérêts communs et à la défense commune, ce ne sera pas opprimer, ce sera sauver la Roumanie que de l'associer à un corps puissant qui l'empêchera d'être absorbée par une