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CHAPITRE PREMIER

THEATRE GEOGRAPHIQUE. — SLAVES ET FINNOIS. — FORMATION DE LA POLOGNE ET DE LA MOSCOVIE.

Définissons d'abord le théàlre des événements, en écartant une fausse géographie, liée à une fausse histoire sur laquelle nous reviendrons en temps et lieu : géographie d'origine mo.scovite et qui donne en apparence à l'Europe ce qui ne lui appartient pas, afin de lui prendre en fait ce qui lui appartient.

Il est faux que l'Europe, en tant que division naturelle et historique du globe, ait les limites que lui donnent nos cartes modernes.

L'Europe géographique, l'Europe des couches géologiques et dos bassins fluviaux, pas plus que l'Europe

ethnographique de notre race aryenne, ne s'étend jusqu'à la chaîne peu élevée et intermittente des monts Ourals, qui n'a nullement cette importance de séparer deux mondes. Le climat et le sol uniformes, ausai bien que les races de l'Asie du nord, dépassent l'Oural vers l'Occident jusqu'au delà du Volga ou plutôt de la Volga: le bassin du Volga est asiatique, comme celui du Dnieper est européen. Le climat et le sol si richement varié de l'Europe ne commencent qu'au Dnieper et à la petite chaîne des monts Valdaï. A l'est du bassin de l'antique Borysthène, c'est une autre terre et ce sont d'autres hommes.

La véritable Europe est un organisme, un corps aux membres souples et divers de fonctions et de forme, un corps articulé^ selon l'expression de Humboldt et de Ritter.

La prétendue Europe orientale, la Moscovie, est une masse compacte et inarticulée.

Nous ne pouvons mieux faire que de donner la parole, sur cette importante matière, à un savant écrivain que l'ensemble de ses relations et l'objet habituel de ses travaux font incliner en faveur de la Russie au point de l'appeler sa seconde patrie^ M. Schnitzler : nous citerons presque en entier le début de son ouvrage capital : l'Empire des Tsars au point actuel de la science, et nous verrons quels aveux décisifs en ressorlent, bien qu'il maintienne nominalement l'attribution à l'Europe de tout ce qui est en deçà de l'Oural.

« Notre partie du monde, dit M. Schnitzler, se divise, dans son organisation politique actuelle, en deux portions inégales; l'Europe occidentale et l'Europe orientale, celleci russe et unitaire, celle-là fractionnée et formant un grand nombre d'États.

« La ligne de séparation entre ces deux portions fait à l'Occident la part la plus petite. Si elle n'avance pas jusqu'aux monts Karpathes et au Riesengebirge, elle ne reste cependant que peu en deçà du côlé de l'Orient, et l'on

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peut dire, d'une manière approchante, qu'elle est tracée au nord-ouest par le cours de la Vistule, et au sud-ouest par celui du Dniester, dont les sources, comme celles du premier de ces fleuves, sont dans les Karpathes.

« Sur les dix millions de kilomètres carrés qu'on donne à l'Europe, en nombres ronds, 4,500,000 seulement reviennent à la portion occidentale, tandis que la portion orientale en compte 5,500,000.

« Les deux portions li'ont guère de ressemblance entre elles. Ce n'est pas uniquement par leur histoire et par leurs institutions', par la langue et par les croyances religieuses, qu'elles diffèrent, c'est aussi, et essentiellement^ par l'aspect, par la conformation physique, par la charpente fondamentale, pour ainsi dire.

« L'Europe, en général, a cela de particulier qu'offrant des dimensions moins colossales que la plupart des autres parties du monde, elle ne se compose pas non plus de masses aussi compactes. L'accès de la mer, qui, en définitive, est la grande route du commerce et de la civilisation, y est partout plus facile.

« Cependant cette observation est surtout applicable à l'Europe occidentale. Rien de plus accidenté, de plus bizarrement découpé, échancré, déchiré que cette portion. C'est elle qui renferme les Alpes, qu'on peut assimiler au système vertébral chez les animaux, à ce point qu'il ne serait peut-être pas déraisonnable de dire que celte espèce de petite queue de l'Europe est soudée sur les Alpes, comme sur un point d'appui. Même dans sa partie continentale, elle s'amincit singulièrement; elle projette ses presqu'îles vers le nord et vers le sud, et il s'en détache en outre de vastes îles, qui ne sont pas ses fragments les moins précieux. Là, les nationalités sont nombreuses, par cette raison que la nature elle-même s'est chargée d'élever des barrières, et, d'autre part, lu, les rapports de nations à

nations sont fréquents et lacilcs, parce que les fleuves, après un cours limité, aboutissent à des mers connues et fréquentées de toute antiquité. Cette facilité des rapports invite aux entreprises, tente l'ardeur du gain, imprime aux esprits comme aux corps une grande mobilité, en un mot, alimente et stimule la civilisation.

« L'Europe orientale se montre sous un tout autre aspect. Sans doute notre partie du monde tout entière est comme un appendice de l'Asie, vaste corps dont la queue se prolonge vers l'occident, dans une longueur de plus de 5,000 kilomètres, en s'amincissant graduellement; mais la portion orientale tient encore plus du corps même que de la queue; elle est compacte, comme l'Asie, et, si cette dernière présente, du nord au sud, des lignes de 8,000 kilomètres, elle-même peut en offrir du moins qui vont encore jusqu'à 3,000. Au nord, il est vrai, elle est fortement échancrée du côté de la mer ; mais partout ailleurs elle forme masse, et cette masse tient à la masse de l'Asie, du côté de l'est seulement, sur une longueur de 2,460 kilomètres. C'est cette masse, cette nature compacte, qui explique pourquoi la Russie est encore si en arrière des autres pays, pourquoi elle est restée si longtemps dans un étal voisin des déserts, pourquoi elle a été si peu visitée, pourquoi enfin la civilisation l'a seulement effleurée partout ailleurs que dans ses capitales et dans la bande limitrophe de la partie occidentale de l'Europe.

« Toute cette plus forte moitié de notre partie du monde n'offre aux regards du voyageur qu'une immense plaine à peine entrecoupée par des ondulations de terrains. Où trouver là des limites naturelles, si on ne veut pas considérer comme telles le cours des fleuves? // était un temps où Von pouvait reconnaître une limite naturelle de ce dernier genre dans la ligne formée par les cours réunis de la Duna d du Dnieper, et cette limite se complétait du

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côté (lu nord-ouest par la région des lacs (Ladoga, Onega, Ségoséro, Vigoséro, etc., etc.), qui sépare le golfe de Finlande de la mer Blanche. Mais ce temps est déjà bien loin de nous, et, la ligne des deux fleuves une fois franchie vers l'occident, il n'y avait plus d'autre limite analogue que celle, déjà indiquée, de la Vistule et du Dniester réunis, plus de frontière véritable, naturelle, que la ligne des Kai'pathes, continuée par l'Erzgebirge et aboutissant par l'Elbe à la mer du Nord, en dépassant la Baltique...

« Du simple énoncé des faits qui précèdent découleraient des considérations politiques de la nature la plus grave, mais qui doivent rester étrangères à ce tableau général de nature neutre, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et qui n'a trait qu'au pays et non à l'État ; qui est du ressort de la géographie et des sciences naturelles, et ne se rapporte pas aux intérêts publics internationaux, à la grande question de l'équilibre européen. »

« Ce que nous voulions uniquement faire remarquer, c'est d'abord la vaste étendue du territoire que nous aurions à explorer, même en nous renfermant dans la Russie d'Europe, et ensuite les conditions toutes différentes de celles qui existent ailleurs^ avec lesquelles nous nous rencontrerons partout dans cette exploration, même avant d'en venir aux choses intellectuelles et morales \»

Il résulte de ce que nous venons de citer, que, suivant M. Schnitzler, l'Europe occidentale (notçe Europe, à nous) et ce qu'il appelle l'Europe orientale 7i'o?if guère de ressemblance entre elles et forment deux régions bien distinctes; que l'Europe orientale (la Russie) tient beaucoup plus de l'Asie que de V Europe] que, si l'on reconnaît le cours des fleuves pour limite naturelle entre ces deux grandes régions, il y avait une limite de ce genre dans la ligne formée par les

' h' Empire des Tsars, t. I, p. 1-6.

cours réunis de la Duua et du Dnieper : limite complétée, au nord-ouest, par la région des lacs (Ladoga, Onega, Ségoséro, Vigoséro), qui sépare le golfe de Finlande de la mer Blanche; — ( la Pologne et l'Occident avaient par conséquent cette espèce de limite) — que, la ligne du Dnieper et de la Duna une fois franchie vers l'Occident, i* n'y avait plus d'autre limite fluviale que celle de la Vistule et du Dniester réunis, et plus de frontière véritable^ que la ligne des Karpathes, continuée par VErzgebiuje et aboutissant par lElbe à la mer du Nord, en dépassant la Baltique.

Ceci conformément au principe allemand, qui ne reconnaît de frontière naturelle que les montagnes.

Entendez-vous, Allemagne!

La frontière naturelle de l'empire des tsars, ce sont les Karpathes prolongés par l'Erzgebirge et par l'Elbe jusqu'à la mer du Nord. La Silésie est en deçà, et Berlin aussi !

C'est l'arrêt de la géographie, et cet arrêt s'accomplira sur l'Elbe, si l'Europe ne retourne sur le Dnieper'.

Dans l'anliquité, on entrevoit les régions des deux côtés de l'Oural occupées par les races de l'Asie du Nord, auxquelles les Germains donnent le nom de Fenns ou Finns,

' M. Sclinitzlcr semble vouloir attcaucr ses observations sur les différences radicales entre la Russie et rOccident, en ajoutant que, « toutefois, ce territoire (le russe) est un territoire européen, c'est-à-dire, ni desséché par le soleil, ni durci par le froid ailleurs que dans la région liyperboréenne, abondamment aiTosé par des cours d'eau, nullement impénétrable... propice à l'homme et susceptible de toute espèce de culture. » Ceci est la définition d'une région habitable, mais non pas spécialement d'une région européenne. Si toute région habitable était européenne, l'Europe irait jusqu'en Cliine.

Ajoutons que les dimensions respectives données par M. Sclmitzler à ce (ju'il nomme l'Europe orientale et occidentale ne se rapportent pas aux I rentières naturelles de ce qui forme pour nous les deux régions de l'Europe et de la Moscovie, mais bien auilrontières politiques actuelles de l'Eui-

irc de Russie et de l'Occident.

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