SLAVES ET FINNOIS
d'un mot Feu ou Fenne, qui signifie marais dans les vieux dialectes germaniques, parce que les tribus qu'ils connaissent habitent la région de lacs et de marais qui avoisine les plages orientales de la Baltique \ Ils désignent peut-être d'abord par ce nom les Lapons et les Samoyèdes, premiers habitanis de l'Europe septentrionale, refoulés à l'extrême nord par les Aryas Celtes, Vénètes, Scandinaves, puis ce nom passe aux Finnois actuels, quand ceux-ci s'avancent des contrées ouraliennes jusqu'à la Baltique.
Les peuples que nous appelons Finnois ou, d'un aulre nom géographique, Ouraliens, et que les Slaves nommaient Tchoudes, s'attribuaient à eux-mêmes, à ce qu'il semble, le nom générique de Méras^ d'une racine Mer, qui signifie homme et se rapproche du vir latin et des radicaux voisins en sanscrit, en celtique, en allemand, etc. Les tribus finnoises ou mériennes, un peu plus avancées en état social que les Lapons et les Samoyèdes, montraient des tendances industrielles et commerçantes; elles avaient élé très-anciennement initiées à la métallurgie.
Au sud et à l'est, vers le Volga inférieur et le Don, paraît, sous divers noms, l'autre branche touranienne, celh^ des Turcs ou Tartares occidentaux, plus pastorale, plus cavalière et plus guerrière.
Vers la transition de l'antiquité au moyen âge se déploie, en face des Finnois et des Tartares, une grande race européenne, celle des Slaves.
Venus anciennement du centre de l'Asie, comme toules les branches des Aryas européens, les peuples aujourd'hui qualifiés de Slaves ne sont point connus sous ce nom dans les fastes de l'antiquité. On a cru les reconnaître, non sans vraisemblance, dans les Scythes agriculteurs d'Hérodote, vassaux des Scythes nomades. Leurs historiens,
' Ce nom parait, n'être que la traduction de celui de Sono-ma-laiselh, « peuple du pays des lacs, » que se donnent encore aujourd'hui les Finlandais.
en général, prétendent les identifier avec les Vénètes ou Yénèdes d'une part, et les Illyriens de l'autre'. Tribus agricoles et pacifiques de l'Europe orientale, ils sont dominés, opprimés tour à tour par maints peuples guerriers et conquérants, par les Scythes, les Gaulois, les Gotlis et les Iluns; puis, du cinquième au sixième siècle de notre ère, ils font enfin leur apparition sous le nom de Slaves, et jouent à leur tour en Europe le rôle de tribus conquérantes.
De leur premier centre de formation nationale sur la Vistule% là où devait naître la Pologne, ils rayonnent en tous sens, s'aggloméraut les groupes de leur race dispersés dans l'Europe orientale; ils débordent à l'ouest jusqu'à l'Elbe, au nord, par l'intérieur des terres, jusqu'à la rive méridionale du lac Ladoga, à l'est jusqu'aux sources du Don, au sud-est jusqu'à l'embouchure du Dnieper, au sud jusqu'au Danube, puis franchissent ce fleuve et roulent comme un torrent jusqu'en Grèce.
Les destinées de ceux des Slaves qui se fixèrent par delà le Danube, et qui y subsistèrent, les uns en corps de nation, les autres mêlés à des races étrangères, ne sont point de notre sujet. Signalons seulement en passant l'importance que tend à recouvrer aujourd'hui l'élément serbe au sud du Danube, et retournons à la Slavie primitive, celle de la Vislule.
Les noms les plus anciens et les plus généraux de la race, à côté de celui de Slaves, ou plutôt de Slovènes, dont le sens primitif est Irès-débattu, sont le nom de Lehs,
1 Les Vénètes sont nu tros-ancion peuple aryen, qui émigra de l'Asie Mineure peu après l'époque homérique : une partie des Vénètes se fondit, dans l'ouest de l'Europe, avec la brandie cimmérienne ou cymrique des Celtes. D'autres Vénètes poussèrent au nord jusqu'à la Yistulc et à la lialtique, et c'est à ceux-ci que les Slaves rattachent leur oi-iginc. Quant à la race spéciale de l'IUyrie, nous y verrions plutôt les ancêtres des Skypétars ou Albanais.
- Ils y étaient bien avant l'ère chrétienne, suivant l'opinion fortement établie de Schafarik. qui les rattache aux Vénète'.
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Lekhs ou Liakhs, qui paraît signifier hommes du sillon, agriculteurs, et celui de Serbes, qui signifie les parentés, les clans, gentes; puis apparaît le nom de Polanes {Polianè) ou hommes des plaines, des champs cultivés. C'est de là que vient noire mot de Polonais. On croit trouver les noms un peu altérés des Lekhs dans Strabon et dans Tacite, et ceux des Slovènes et des Polanes dans Ptolémée*.
On pense que les Polanes ou Polonais de la Vistule essaimèrent sur le Dnieper et y fondèrent Kief ^, qui paraît êlre, après ou avec Gnezna de Posnanie, la plus ancienne des cités slaves. Le nom de Kief dérive probablement de celu de la Kujavie, une des contrées de la Pologne propremen dite. Le fameux chroniqueur de Kief, le moine Nestor, le Grégoire de Tours des Slaves, qui écrivait au commencement du douzième siècle, appelle encore Polanes les habitants de Kief, ses contemporains'.
Le nom de Russes était inconnu dans le premier âge de l'histoire slave, c'est-à-dire du sixième au neuvième siècle nous allons voir comment, dans la seconde moitié du neuvième, il fut apporté du dehors par des dominateurs étrangers.
Après leur grande expansion conquérante, les Slaves avaient subi à leur tour, de la part des peuples qui les environnaient, une réaction à laquelle leur vague et flottante fédération de tribus ne fut pas en mesure d'opposer une suffisante résistance; à l'extrême sud, ils perdirent leurs conquêtes en Grèce; à l'ouest, les peuples germaniques leur reprirent de vastes territoires; au sud-est, sur le bas Danube, sur la
' Malte-Brun et M. Sclinitzler ont signalé l'analogie des Lokhs avec les Luioi de Strabon et les Lygii de Tacite, peuples de la moyenne Vistule. Ce seraient les plus anciens Slaves guerriers. Ptolémée parle des Stavanes ou Svovènes, et des BouIanes;mais ce dernier nom est contesté.
- Nous adoptons, pour les noms, l'orthographe la plus rapprochée de la prononciation française, suivant l'exemple bien motivé de M. Schnitzler.
' Chronique de f^estor. (r«d. en français par M. L. Paris. 18.'i4.
mer Noire, dans les steppes du Don, les races toiiraniennes leur enlevèrent la prépondérance ; le bas Dnieper et Kief même se reconnurent tributaires d'une monarchie tartare, celle des Khasars ou Khozars, qui avait son centre vers Astrakhan. A l'extrême nord, une tribu slave que les chroniqueurs appellent spécialement les Slovènes, que Ptolémée a peut-être connue dès le deuxième siècle, et qui avait fondé Novgorod sur le lac Ilmen, se trouva pressée entre les Scandinaves, devenus les dominateurs de toutes les mers et de tous les fleuves, et les populations finnoises. Le plus oriental des peuples finnois cis-ouraliens, les Permiens ou Biarmiens, qui avaient une civilisation relative et un assez grand commerce avec l'intérieur de l'Asie, disputaient, à ce qu'il semble, la prépondérance aux Scandinaves et harcelaient, comme eux, de leurs incursions les autres Finnois ainsi que les Slovènes de Novgorod.
Les peuplades finnoises les plus voisines des Slaves, et qui avaient, comme les Novgorodiens, à redouter les aggressions permiennes, étaient les Tchoudes^ sur la rive méridionale du golfe de Finlande (Esthonie); les Vès, qui s'étendaient à l'orient de ce golfe et au sud des lacs Ladoga et Onega, jusque vers le lac Blanc (Bielo-Ozero) à l'est et le haut Volga au sud ; les Môras, entre le haut Volga et la Moscowa, avec leur centre à Rostof; et les Mouro-ma% à l'est et au sud des Méras, sur les rives de l'Oka.
Du récit du célèbre chroniqueur Nestor, combiné avec d'autres monuments, il résulte que ces peuples finnois, ainsi que leurs voisins slaves de Novgorod et d'Izborsk, avaient été, en l'année 859, assujettis au tribut
• Les Slavps étendaient le nom de Tchoudes à toute la race ouralienne ou finnoise; mais ils appliquaient plus spécialement ce nom à la tribu dont nous parlons ici.
- Pays de Mouro ou Méro ; même nom que Méra, el nom générique de la race. On trouve aussi la forme Mai', qui rappelle le latin mas. maris.
VAREGUIÎS-RUSSES. Îi5
par les \arègues-Russes ; que, dans les années suivantes, ils chassèrent ces étrangers , puis que, retombés dans l'anarchie et probablement assaillis de nouveau par les Permiens, ils rappelèrent d'outre-mer les yarègues-Russes et les invitèrent à venir les gouverner et les défendre.
Ces Varègues-Russes n'étaient autre que les Scandinaves; c'est là ce qui est aujourd'hui au-dessus de toute contestation. Le nom de Russe, sous les formes de Ros, de Rhos, de Rouss, était, au neuvième siècle, synonyme de celui de Scandinave ou de Normand. Il était d'un usage assez général pour être connu à la fois des Ryzantins, des Franks et des Arabes, et un passage de nos annales gallo-frankes de saint Berlin, de l'année 839, atteste que les Scandinaves se donnaient ce nom à eux-mêmes, quoique l'origine en fût peut-être finnoise \
On croit que les Scandinaves appelés d'outre-mer par des tribus finnoises et slaves venaient du canton de la Suède nommé Ross-Lagen, dans le voisinage d'Upsal. Une autre hypothèse les fait venir, avec beaucoup moins de vraisemblance, de la côte de Prusse, des bords du Kurisch-Haff et du Niémen, qui ont été occupés temporairement par les Varègues-Russes et gardent la trace de leur nom.
Trois frères étaient à la tête des Scandinaves qui s'établirent chez leurs nouveaux vassaux.
Un des trois, qui resta bientôt seul, fut le célèbre Rurik, celui qu'on est convenu d'appeler le père de l'empire russe. Une tradition, qui vient d'une autre source que Nestor, rapporte que les Slaves de Novgorod ne tardèrent pas à essayer de se débarrasser de leurs protecteurs étrangers, mais que Rurik étouffa leur révolte.
Pendant ce temps, d'autres Varègues-Russes, partis de
* Voir les témoignages réunis par M. Sclinitzler : VEinpire des Tsars, t. II, p. 391 et suivantes. Les Finnois, suivant M. Schnitzler, ont toujours appelé les Suédois liossa et la Suède Ruotsi .
Novgorod, poussaient leur pointe jusqu'à Kief : « Les Russes », dit Nestor, « s'emparèrent de la terre polonaise (Polskàia zemlia), » c'est-à-dire du pays des Polonais de Kief. Ils y établirent leur seigneurie à la place de la suprématie qu'avaient exercée à dislance les lihans de la monarchie tartare des Khasars.
Novgorod et Kief, après la mort de Rurik, se réunirent sous un môme chef; les Varègues firent la conquête des régions intermédiaires entre ces deux cités, débordèrent à l'ouest de la Duna et du Dnieper, et, par la supériorité des armes et de la politique Scandinaves, dominèrent sur une grande partie des populations slaves, lekhitcs ou polaniennes; mais il y eut longtemps là une occupation militaire plutôt qu'un empire. Le but des ambitions varègues était plus loin, plus au sud; ils rêvaient surtout Constanlinople, qu'ils assaillirent trois ou quatre fois par terre et par mer. Ce fut seulement vers la fin du dixième sièclQ que Vladimir le Grand (saint Vladimir), le premier prince chrétien des Varègues-Russes, le Clovis de ces contrées, renonça à ces aventures pour constituer une espèce de monarchie russienne ayant son centre à Kief.
Après Vladimir et Yaroslaf le Grand (mort en 1054), l'empire russien se divisa de nouveau en principautés aux limites très-flottantes, mais dont les chefs reconnaissaient la suzeraineté du vehki-kmaz (grand-prince) de Kief. Cette fédération s'étendait parfois jusqu'aux Carpalhes, dans les pays slaves, et, du côté opposé, pénétrait, par des colonies lointaines, au fond du nord, chez les Permiens; mais ses frontières habituelles ne dépassaient pas le Dniester au sud-ouest, ni l'Oka vers l'est. Elles n'embrassaient, avec une portion considérable de la Pologne, que la moindre partie de l'immense territoire que nos cartes appellent aujourd'hui Russie d'Europe, le reste de ces vastes régions étant occupé au nord par les Finnois indépen-