FÉDÉRATION EUROPÉENNE
ennemis naturels des JioMV^flMx /jjopneïaJres, campés dans ces domaines publics et privés qui devront rentrer un jour aux mains des indigènes : ceux-là sauront que le Moskal deyra s'en retourner d'où il est venu. Ce sera là le levier de l'Europe.
Si la Pologne était reconstituée par les armes de l'Allemagne unies à celles de la France , les difficultés que l'enchevêtrement des populations germaniques et slaves crée pour le règlement des frontières s'aplaniraient devant des sentiments et des relations d'un caractère tout nouveau : le libre commerce, le libre passage, l'absence de toute restriction défiante ou menaçante remédieraient à l'inconvénient de cette Prusse orientale qui est allemande parmi les Polonais, et de cette Prusse occidentale qui est polonaise entre les Allemands.
La Fédération européenne résoudrait, par la souveraineté du peuple, les questions de frontières. Dans la Posnanie, comme dans le Slesvig, comme dans le Tyrol italien, les populations disposeraient de leur propre sort et sans doute se trancheraient d'après la limite des langues. L'arbitrage fédéral déciderait les points douteux, qui n'auraient de haute imporlance que pour quelques places qui commandent les débouchés de peuples entiers et n'appartiennent point à la nationalité de ces peuples. Ainsi, Dantzig, colonie allemande qui occupe l'ouverture maritime de la Pologne ; ainsi, Trieste, ville italienne , mais entourée de populations slaves et allemandes, et qui tient la seule porte de l'Allemagne méridionale du côté de la mer . Dantzig, même prussienne, ne peut fermer à la Pologne l'ouverture de son grand fleuve, la bouche de la Yistule; Trieste ne peut refuser à l'Allemagne l'unique débouché de ses relations commerciales avec l'Adriatique, le Levant, l'Egypte. Il ne s'agit plus ici des monstrueuses prétentions sur Venise, mais de la légitime réclamation d'un grand peuple pour qu'on ne lui ferme pas ses indispensables communications. Trieste peut
bien être une ville libre ; mais il est inévitable qu'elle reste liée, dans des conditions quelconques, à l'Allemagne.
Jusqu'où la Fédération européenne devrait-elle porter ses revendications? à qui devrait appartenir la Baltique orientale? — ^ il serait juste que les provinces conquises par la Moscovie sur les deux flancs de Pétersbourg, la région fmnoscandinave (Finlande), au nord, les contrées finno-germaniques et lithuano-germaniques (Esthonie, Livonie), au sud, décidassent elles-mêmes de leur destinée. Il est probable que la première, si elle était libre, retournerait à la Scandinavie et s'unirait, par un lien fédératif, à la Suède, à la Norvège et au Danemark. Les autres resteraient-elles à la Russie? Nous ne savons; mais, si le mouvement d'unification dévorante auquel poussent les passions moscovites continue tel qu'il se prononce aujourd'hui, on peut croire que la Moscovie s'aliénera non-seulement les provinces baltiques, où la russification commence à menacer et à inquiéter profondément la population allemande des villes', mais aussi ce qu'elle tient du pays slave en dehors de la Pologne de 1772, la Petite Russie de la rive orientale du Dnieper, si attachée au statut lithuanien, c'està-dire aux traditions légales de l'époque lithuano-ruthène, que Nicolas a reculé dans l'entreprise de lui enlever ce vieux code ^
Nous avons posé surtout le problème de la Fédération
* Les journaux moscovites déclarent qu'il est temps d'empêcher les Allemands d'opprimer l'élément russe : l'exemple des provinces polonaises nous a enseigné ce que cela veut dire. Il est à croire que ce qui commence à se produire dans les provinces baltiques ne tardera pas à exciter une vive émotion en Allemagne.
- C'est la meilleure réponse au système qui présente les anciens princes lithuaniens et les rois de Pologne, leurs successeurs, comme des oppresseurs étrangers, et les tsars moscovites comme des libérateurs nationaux pour les pays du Dnieper. V., aux Éclaiucissements , Cosaques, Petits-Russes et Ruthènes. — En Asie même , l'esprit de nationalité s'éveille et suscite à la Russie des embarras inattendus. Elle a supprimé , par la déportation , les tribus guerrières du Caucase occidental : tout semblait gagné pour elle dans ces régions ; et voici qu'au midi du Caucase, la Géorgie chrétienne
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européenne entre la France et l'Allemagne, parce que, résolu là, il est résolu définitivement contre la Russie. Il n'y a rien à discuter avec l'Ilalie : elle veut son bien , la Vénélie et le Trentin : elle doit l'avoir. Jusque-là, elle ne se préoccupe, au dehors, de nulle autre chose; quand elle l'aura, ses intérêts, comme les nôtres, ne seront plus que ceux de l'Europe. L'Espagne, à son tour, entrera dans le faisceau européen : en reconnaissant le royaume d'Italie, elle a fait un premier pas hors de cette ornière du passé où l'on s'obstinait à la retenir.
Nous avons donc posé le problème d'abord en dehors de l'Angleterre, et en acceptant provisoirement l'hypothèse de sa neutralité.
Mais, en fait, "il est de plus en plus probable, comme nous l'avons montré à la fin du précédent chapitre, que, le gouvernement français restant neutre dans la phase actuelle du débat allemand, c'est sur la question d'Orient, et non sur les relations de la France et de l'Allemagne, que se rouvrira la question internationale. L'Angleterre, dans ce cas, serait mise en demeure avant l'Allemagne, et peut l'être au premier jour.
Si la question se pose, et nous le croyons inévitable en Romanie, que l'Angleterre recule, que l'Autriche s'annule dans ses querelles intérieures, et que la France, demeurée seule comme en 1863, n'agisse point, le Danube retombe aux mains de la Russie ; la perte de Constantinople est prochaine et celle de l'Inde n'est plus qu'une question de temps.
Or le Canada, l'Australie peuvent se séparer de l'Angleterre sans ruiner ni même ébranler sa puissance : elle ne
s agite violemment; la paisible Arménie elle-même s'émeut ; et, sur le revers oriental du Caucase, les tribus sémitiques des Lesghis frémissent sous le joug. « Il faut précipiter la fusion de ces provinces dans l'unité russe, » s'écriait, l'automne dernier, la Gazette de Moscou. Là aussi, le 'système Mouravief deviendra nécesscire.
les administrera plus; elle les administre déjà si peu! elle continuera et accroîtra avec eux ses vastes échanges à l'avantage commun. Mais l'Inde passant aux mains de la Russie maîtresse de Constantinople, c'est autre chose I Ce n'est plus là une nouvelle Angleterre s'émancipant de la mère-patrie et traitant librement avec elle; c'est l'Asie entière esclave du tsar et tout le commerce de cette immense partie du globe au pouvoir des Moscovites. C'est l'empire britannique s'écroulant et l'Angleterre étouffant dans son île.
Et, si, au contraire, la France, réduite à combattre pour son existence, par un suprême effort, vainquait sans l'Angleterre? — Nous n'aurions pu vaincre, en ce cas, que par une surexcitation démocratique aussi extrême que le danger, et le contre-coup de notre victoire jetterait infailliblement l'Angleterre de la voie du progrès régulier dans celle des bouleversements sociaux.
L'économie politique n'est pas la politique, vérité trop méconnue par l'excellent Cobden, si judicieux, si profond dans tout ce qui regardait les réformes intérieures, mais livré à tant d'illusions sur les rapports internationaux et sur le progrès pacifique universel Ml ne suffit pas d'avoir de bonnes finances (heureux pourtant ceux qui les ont!), un commerce florissant, et de ne pas faire de mal à autrui : il faut avoir une bonne épée pour aider autrui et s'aider soimême.
La politique d'abstention est, pour un grand peuple, une politique de décadence, et ses intérêts matériels ne tarderont pas à être atteints gravement par la chute de son influence.
Les intérêts généraux de la civilisation sont aujourd'hui
1 II avait débuté, dans sa carrière de publiciste, par une brochure où il combattait les craintes que commençait d'inspirer le panslavisme. Il rêvait la Russie conquise à la civilisation pacifique.
liés de tellfi sorte, que non-seulement on doit approuver le gouvernement français de n'avoir pas soutenu la révolte des Cipayes et poussé à une catastrophe qui n'eût profité qu'à la Russie, mais qu'il faudrait approuver qu'au besoin, la France défendit les Anglais dans l'Inde ! A l'heure qu'il est, la politique, s'inspirant de la science, commence à réveiller avec succès, chez les Aryas indous, les souvenirs de la fraternité originaire qui les unit aux Aryas d'Europe.
L'Angleterre n'est peut-être pas si loin qu'on le croit de revenir à la politique d'action ; si l'on veut personnifier les idées, nous avons cité un mot remarquable dcM. Gladstone, et M. Bright ne semble pas aussi absolu sur le système pacifique queM.Cobden ; d'autres vontplus loin ; les classes populaires sont, sur ce point, en Angleterre comme ailleurs, fort en avant de leurs conducteurs. Un argument du Times contre la Réforme électorale donne lieu à réfléchir: «Ne sait-on pas, disait-il, qu'il suffit d'un meeting en faveur d'un peuple opprimé pour réunir des masses d'ouvriers prêts à déclarer une guerre à mort aux oppresseurs qui leur sont signalés? Que deviendrait l'Angleterre, si l'on donnait aux auteurs de ces manifestations dangereuses une action directe sur la politique du gouvernement? »
Ainsi, la Réforme donnerait aux ouvriers anglais les moyens de manifester des sentiments analogues à ceux du peuple de Paris.
Pas d'illusions sur la période de l'histoire où nous sommes! ne croyons pas tenir tout ce que nous entrevoyons à l'horizon lointain : la vérité de l'avenir, qui est la paix, n'est que l'utopie d'aujourd'hui ; le monde, aujourd'hui, est encore à la force; l'aveu est humiliant, mais nécessaire. Le monde est à la force ; sera-t-il à la force juste ou à la force injuste?— Cela dépend de nous. — Mais pas d'autre alternative. Ceux qui veulent actuellement le progrès par la paix seule doivent commencer par déclarer que leur
royaume n'est pas de ce monde; mais nous demandons, nous, que le royaume de ce monde soit à la justice, el, par conséquent, au glaive de justice. Viendra-t-il un jour où la justice déposera le glaive et où régneront la raison pure et le sentiment du bien sans nécessité de recours aux armes? — Nous l'espérons : nous l'appelons; la Fédération européenne préparerait ce jour; mais la bonne semence, qu'on en soit assuré, ne lèvera que dans le sillon ouvert par le fer.
Notre hémisphère sera à la force juste ou injuste :
Le vieux monde est ou sera tout entier engagé : la lutte chantée par la mystique épopée de la Perse, la lutte d'Iran et de Touran, qui a rempli le monde primitif, se renouvelle à la fin des âges sur une échelle immense.
11 s'agit de savoir si la destinée de la première des races humaines est envoie de sombrer dans tout l'ancien monde, et si l'Amérique, notre fille, doit préserver seule tous les éléments supérieurs de l'humanité.
Ou l'Europe s'abandonnera : le Continent tombera sous le joug du despotisme asiatique ; l'Angleterre disparaîtra étouffée entre la Russie et l'Amérique, et iln'y aura plus que deux puissances sur la terre, qui la partageront entre la lumière et les ténèbres. Toute vie morale se réfugiera dans l'autre hémisphère.
Ou l'Europe se réveillera, et l'Empire de toutes les Russies croulera : il en restera le tsarat de Moscovie ou de Grande-Russie. Il y aurait alors trois puissances, dont la Moscovie serait la moindre : il y aurait la Fédération européenne, les États-Unis d'Amérique, et la Moscovie du Volga et de l'Oural, dominant le Nord, le plateau central et l'extrême Orient de l'Asie ' ; pouvant tenir sa place dans l'har-
* Les établissements de la Russie, dans l'extrême Orient, offrent aujourd'iiiii un grand problème. Si les Moscovites n'étaient pas campés au cœur de l'Europe, où ils ne peuvent faire que le mal, nous no nous inquiéterions
monie de ce globe au lieu d'en être le dissolvant et la perturbation. Si elle se résigne à ce rôle, il n'y aura plus d'EiNJSEMi DE l'Europe.
Jamais la Providence n'a posé au genre humain, dans de si colossales proportions, la question de sa destinée, et cette question, ce n'est pas la fatalité, ce n'est pas une abstraite et impersonnelle force des cJioses, c'est la liberté humaine, bien ou mal employée, la volonté humaine, bien ou mal résolue, qui la décidera.
point de les voir créer quelque chose sur le fleuve Amour, où il n"y avait rien, et nous n'entendons pas nier, par exemple, que la communication télégraphique entre les deux hémisphères, à travers les déserts du nord du globe, soit en elle-même un progrès. Un vaste champ d'activité pourrait être là ouvert légitimement aux Moscovites pour appliquer les leçons qu'ils ont reçues de l'Europe et qu'ils tournent contre l'Europe. Mais, quant à présent, ainsi qu'on l'a fort bien montré dans un remarquable travail de la Revue des Deux Mondes (1" février 18G6), les élablissements de la région de l'Amour ne sont qu'une pure machine de guerre créée en vue de la politique générale de la Russie, et nullement une œuvre de civilisation commerciale et pacifique. Quant à la Sibérie, que le gouvernement moscovite craint et évite de développer, il peut y trouver un jour le châtiment direct de la façon dont il l'a peuplée.