‹ La Russie et l'EuropeChapitre 87 sur 119 · TRADITIONS ANCIENNES SUR LES FEMMES SLAVES · texte numérisé non relu

TRADITIONS ANCIENNES SUR LES FEMMES SLAVES

Nous empruntons, aune intéressante étude sur le beau travail de mademoiselle Clarisse Bader {la Femme dam l'Inde antique), quelques fragments relatifs au rôle des femmes parmi les Slaves. L'auteur, madame D..., montre d'abord , d'après mademoiselle Clarisse Bader, que le principe de la personnalité, de la liberté individuelle, distingue la femme aryenne de la femme touranienne et, par conséquent, marque la différence qui existe dans l'organisation intime de la vie privée chez les deux races, tout aussi bien qu'elle distingue la vie publique et la société politique des Âryas d'avec celle des Touraniens ; puis, s'occupant plus particulièrement des Aryas européens, l'auteur recherche quelles sont les frontières géographiques et historiques de l'Europe au point de vue du rôle de la femme; en d'autres termes, où finit, du côté de l'Orient, la société aryenne de l'Europe.

11 se transporte donc chez les Slaves, les plus orientaux des Européens, et ceux dont les traditions, en y comprenant celles de leurs frères les Lithuaniens, doivent être les moins éloignées des souvenirs du berceau commun, l'Asie centrale.

« Les traditions populaires sur les femmes des bords de la

Vistule sont généralement connues. Notre Vanda aux yeux enchanteurs, souveraine de cette partie de la Pologne dans les temps mythiques, sert de trait d'union entre les femmes des Aryas primitifs d'Asie et celles de l'Europe. Nous sommes convaincus que notre Vanda et la Velléda des Germains sont un seul et même type. Seulement les deux génies slave et allemand m irquent ici leur diversité considérable, si on les compare ensemble, presque nulle, si on les compare l'un et l'autre au génie radicalement différent des Touraaiens. Les deux femmes Vanda et Velléda, différent entre elles comme diffère la signification des mots enchanter et ensorceler. Notre Vanda n'enchante que par le charme de sa beauté. A la vue de Vanda le guerrier Langar se perce le sein de son épée et meurt en disant : « Que Vanda reste « seule maîtresse des terres, des mers et des îles. » La tradition ajoute expressément que c'est la seule beauté de Vanda qui a coûté la vie au guerrier allemand. La Velléda des Teutons et des Bataves apparaît plutôt comme une magicienne; mais la magie elle-même des Aryas européens est différente de la sorcellerie des Touraniens.

« Ce qui caractérise surtout le type de notre Vanda, c'est le patriotisme. Lorsque le chef allemand Rudiger marche avec une grande armée contre la Pologne, en réclamant la main de la souveraine, et menace de détruire la patrie polonaise s'il est refusé, Vanda, ne voulant perdre ni sa liberté, ni la patrie, cherche la mort dans les flots de la Vistule.

« Les traditions populaires mythiques des pays plus éloignés vers l'est de l'Europe sont moins connues que celles des bords de la Vistule. Il en subsiste pourtant assez pour en apprécier l'importance et l'esprit »

« Ces traditions sont à peu près la répétition de celles de la Vistule, ce qui s'explique par l'expansion ancienne des Slaves de la Vistule sur le Dnieper.

« Nestor constate aussi la mémoire d'une reine mythique chez les Polaniens des bords du Dnieper; son nom et celui de son amie se conservent encore à présent chez les habilauls de Kief. Un petit ruisseau, qui se jette dans le Dnieper, s'appelle Lybed; c'est précisément le nom de la Vanda des Polaniens du

Dnieper. Lybed veut dire Cygne, et cet oiseau est, pour les habitants de ce pays, le type de la beauté. La célèbre amie de Lybed s'appelait Lwt/i'a (aimée), nom que porte encore, de nos jours, un monticule voisin du ruisseau Lybed.

« Lorsqu'on étudie les limites géographiques ainsi qu'ethnographiques des Aryas européens de l'Est, il n'est pas sans intérêt de constater que c'est dans ces mêmes contrées du Dnieper, où les géographes, les hydrographes, les géologues, les ethnographes signalent l'extrême frontière de l'Occident, c'est-àdire du monde slavo-germano-latin; que c'est, disons-nous, dans ces contrées qu'il y a le plus de traditions populaires sur les femmes; mais, chose frappante, elles y reprennent le caractère de la Velléda des Germains. (Peut-être la longue domination des Normands-Russes (Varègues) iiiflua-t-elle dans ce sens sur la transformation des mythes populaires. Voici une de ces traditions qui se rapporte à dos événements d'un âge très-reculé; elle explique l'origine des Ondines du Dnieper, connues sous le nom de RoussaJki, et assigne également une origine mythologique aux cataractes (Porogui) de ce jfleuve.

ï Voici la légende telle que le peuple ruthêne la raconte :

« 11 arriva que les nôtres s'éloignèrent trop des frontières que « Dieu leur avait assignées au delà du Dnieper. Leurs ennemis « errants (nous expliquerons plus tard le sens historique de « cette qualification) se dirent entre eux : — Voici qu'ils vien- « nent d'eux-mêmes dans nos mains et qu'ils nous amènent leurs c( femmes !

« Les nôtres aperçurent le danger; mais il était trop lard « pour y échapper. A peine eurent-ils le temps, grâce à une « nuit obscure, de renvoyer leurs femmes. Ils indiquèrent aux « femmes un refuge de difficile accès, où elles pourraient en « sûreté attendre leur retour. »

« Le combat commença avec le jour. Ce fut un terrible coni- « bat, car les hpolines (nom que nous expliquerons plus tard) « étaient nombreux, tandis que les nôtres étaient en très-petit « nombre. Les Ispolines, voyant cela , dirent aux nôtres :

« Dites-nous où sont vos femmes? nous prendrons vos femmes « et nous vous laisserons libres d'aller où vous voudrez. »

« Les nôtres répondirent : — Jamais ! ce serait la ruine du « monde!»

« Car, depuis des siècles, les Ispolines voulaient s'emparer « du monde, et les plus vieux d'entre eux leur avaient dit que , « s'ils parvenaient à avoir nos femmes pour épouses, ils seraient « maîtres du monde entier. »

(( Les nôtres le savaient : voilà pourquoi ils aimèrent mieux <i mourir tous que de dire où étaient leurs femmes. Tous « moururent dans le combat. Leurs femmes, l'ayant appris, <i rendirent gloire à leurs maris. Elles prièrent Dieu de les ôter « de ce monde et de leur permettre, quand elles seraient dans « l'autre, de revenir au secours de notre race dans ses guerres « contre les Ispolines, les Tchoudes et autres peuples errants.

« Dieu accomplit leurs vœux. Ce sont elles qui reviennent de « l'autre monde et qu'on appelle Roussalki. Dieu, en témoignage « de sa parole, fit soulever les rochers en travers du Dnieper, là « où le fleuve courait libre auparavant de son élan le plus impé- « tueux.

« Dé là proviennent les Porogui (cataractes) du Dnieper. »

« Les noms des peuples désignés dans cette tradition sont historiques. Spolin ou Jspoline , chez les Slaves du Dnieper, veut dire un géante Or, ce nom de Spolin n'est autre que celui des Spalls, peuple touranien, connu, au dire de Schafarik, dès le deuxième siècle de notre ère, dans les contrées du Don. Schafarik constate également que le mot slave tsoiido ( spectre ) n'est que le nom de Tchoude, que les Slaves donnent aux Touraniens de la branche finnoise. Quant à l'épithéte d'erm^t {skity, du y erhe skitaty-sia, yivre en nomade, errer), il est aisé d'y reconnaître le nom fameux des Scythes.

« Hérodote nous apprend que les Scythes proprement dits, dont le domaine commençait à trois journées au delà du Dnieper, haïssaient l'agriculture et vivaient en nomades; qu'au contraire, les habitants du bassin du Dnieper étaient agriculteurs. De là, le nom de Skytes est devenu synonyme de nomades, dans la langue des Slaves du Dnieper. D'après Schafarik, dont l'opinion

* C'est ainsi qu'en .Mlcmagne, le nom de lliin siy:nirie f^éan', et qu'en France, le Hongrois est devenu l'ogre.

est généralement admise aujourd'hui, les Scythes nomades dominaient sur des tribus slaves qui occupaient dès lors les bassins du Dnieper et du Dniester, et qui, beaucoup plus tard, à l'entrée du moyen âge, se mêlèrent aux Lechs venus de la Yistule, et leur communiquèrent les anciennes traditions du pays. C'est donc entre l'époque d'Hérodote et le deuxième siècle de notre ère qu'il faut placer les événements qui donnèrent naissance à la légende des RoussalJd.

« Les contrées voisines du haut Dnieper, de la Bérésina, de la Dùna, ont aussi leurs légendes sur les femmes. Sans remonter aux temps mythiques, en ce qui regarde cette région, nous citerons seulement une histoire qui date de la fin des âges païens, c'est-à-dire des temps où subsistait encore la civilisation primitive près de se transformer. C'est l'histoire d'une princesse de Polotzk, de la fin du dixième siècle. On y verra que le christianisme a trouvé, jusque sur les rives du haut Dnieper, une société toute préparée à entendre les paroles d'affranchissement de la femme.

« Rohniéda, fille de Rohvolod, prince slave de Polotzk, était de- « venue si célèbre par sa beauté, que tous les princes demaa- « daient sa main. Elle les refusait tous ; car elle aimait Jaropelk, »\' grand-prince de Kief.

« Le père de Rohniéda lui dit : « Tu es libre ; donne ta main à « qui bon te semble. » — Elle promit donc sa main à Jaropelk, « et le temps du mariage approchait.

« Rohniéda devenait chaque jour plus belle. Vladimir, l'ayant « appris , résolut d'avoir Rohniéda poiu' femme. — Vladimir « était frère du fiancé Jaropelk. Au moment de la mort de leur « père, Vladimir régnait à Novgorod; mais, de. peur de Ja- « ropelk, il s'était alors réfugié en Suède, et, de là, il était « revenu, suivi d'une grande armée de Varôgues (Normands), « dans le pays de Polotzk.

« Vladimir envoya de ses chefs pour demander au vieux Roh- (( volod la main de sa fille. — « Malheur à lui, dit-il, s'il me la (c refuse ! malheur à tous les siens ! »

« Rohvolod manda sa fille chérie. Il lui annonça le message de « Vladimir et lui dit : « Tu es libre ; fais ce que tu veux. »

« Rohniéda répondit : « J'aime Jaropelk; je suis sa fiancée; je « ne veux pas épouser Vladimir, fils d'une esclave. »

« Vladimir était en effet le fils de Sviatoslaf et d'une esclave.

« Malheur à moi ! dit Rohvolod ; malheur à tous les miens ! « mais fais ce que tu veux. »

« Rohvolod fit appeler les envoyés, et fit appeler aussi sa fille; « et Rohnioda dit aux chefs envoyés par Vladimir : — « Il ne me « convient pas de déchausser le fils d'une esclave. »

« La guerre suivit le refus, guerre sans pitié ! Rohvolod et toute « sa famille tombèrent au pouvoir de Vladimir. Vladimir outragea « la captive, massacra le vieux Rohvolod et ses fils en présence de « Rohniéda, et l'emmena comme esclave à sa suite.

« Arrivé à Kief et maître de tous les pays du Dnieper, il déclara « Rohniéda son épouse légitime ; mais, bientôt, il la délaissa pour « de nouvelles amours. Rohniéda, désespérée, pour toute consola- « tion, avait un fils ; mais ce fils était celui de Vladimir, meurtrier « de son père et de ses frères, oppresseur de sa patrie.

« Rohniéda pleurait jour et nuit, et ses plaintes percèrent les « murs du château et touchèrent de pitié les cœurs les plus « durs d'un bout du monde à l'autre, et les peuples, entendant les « cris de sa douleur, l'appelèrent Goryslava, c'est-à-dire célèbre « par ses infortunes.

(( Un jour, Rohniéda fit dire à Vladimir : « Tue-moi, ou je me « tuerai moi-même. » Vladimir, ayant entendu ces paroles, lui « manda de préparer un grand festin.

« Rohniéda crut qu'il se décidait à la tuer. Elle fit donc pré- « parer un grand festin, revêtit ses plus riches habits, et attendit « la mort; son fils Yziaslaf, très-bel enfant, était auprès d'elle. « Tantôt elle lecaressaitavecamour; tantôt elle le repoussait avec « colère, car il était le fils de Vladimir, meurtrier de son père et « de ses frères, oppresseur de sa patrie.

« Tout à coup, des pas retentissent ; c'est Vladimir qui approche. « Rohniéda l'entend, presse l'enfant sur son sein, le regarde avec (( tendresse, puis met dans sa petite main un poignard, en lui di- « sant : « Va au-devant de ton père : donne-lui ce poignard ; dis-lui « que je l'attends. »

« L'enfant court au-devant de son père. Vladimir l'aimait fort,

« car c'était son premier-né. 11 l'embrasse avec effusion. L'enfant « lui répèle les paroles de sa mère et lui donne le poignard.

v> Vladimir, voyant cela, quitte l'enfant, retourne sur ses pas, « rassemble un conseil et raconte ce qui s'est passé. — Le conseil « dit au prince: « Renvoyez Rohniéda, avec son enfant, à Pololzk, « dans la principauté de son père. »

« Ainsi fit Vladimir sans retard : Robniéda se fit chrétienne et « mourut en odeur de sainteté, et son fils devint la tige de nouu veaux princes de Polotzk^ «

« Les malheurs mêmes de Robniéda, comme on l'a vu, procèdent de la liberté dont jouissait la femme et, par conséquent, l'attestent. Nulle part mieux qu'à Novgorod-la-Grande, la femme n'apparaît dans la plénitude de sa liberté et dans l'accomplissement des devoirs qui en résultent. L'illustre Martha Boretska, l'héroïne novgorodienne du quinzième siècle, résume en elle une longue et puissante tradition populaire. Nous ne raconterons pas ici son histoire si bien connue^. C'est donc jusqu'à Novgorod qu'on peut étendre vers l'Orient les frontières ethnographiques où les traditions populaires sur la condition de la femme dans la société indiquent une origine aryenne. »

Observons, comme complément du travail remarquable que nous venons de citer, que le rôle des femmes, chez les peu- ' pies d'origine touranicnne, est au contraire fort effacé et subalternisé, et rappelons qu'en Moscovie, dans les dénombrements, quand on relève le chiffre des âmes, on ne compte que les mâles.

* A part le caractère frappant de cette histoire, qui a passé évidemment par la forme des chants populaires, les événements et les traditions postérieurs en augmentent singulièrement l'intérêt. Fidèles à leur tragique origine, les princes de Polotzk, quoique issus eui-mêmes de Rurik par le père d'Yziaslaf, restèrent les ennemis des Rurikovitches. Chassés de leur principauté par ceux-ci, puis restaurés par l'assistance des païens des forêts lithuaniennes, ils auraient été, dit-on, les ancêtres de ces fameux héros lithuaniens, les Mendog, les Gédymine, etc., qui vainquirent les Tartares et re substituèrent aux Rurikovitches dans toutes les contrées du Dnieper et du Dniester.

- On sait que Martha Boretska fut l'àme de la résistance novgorodienne contre la conquête moscovite. Cette femme intrépide excita jusqu'à la fin ses compatriotes à défendre leur indépendance contre Ivan III; elle fut, en quelque sorte, la personnification de la république expirante.

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Il serait bien impossible d'agir de iBêmo en Pologne : là, les femmes ont trop bion;dans tous les temps, on est obligé à compter avec elles ; leurs défauts niènios y ressortent, comme ceux, des hommes, d'une exubérante personnalité: elles ont toujours, dans les luttes nationales, non pas seulement sovitenu, mais poussé, et, plus d'une fois, jusque sur les champs de bataille, guidé les hommes. La dernière insurrection a offert un trait de force d'âme vraiment effrayant, qui dépasse les héroïnes guerrières : nous voulons parler de l'histoire de madame Sierakowska.

On se rappelle ce jeune officier polonais, Sigismond Sierakowski, qui, servant dans l'armée russe, s'y était signalé par des talents supérieurs qui l'eussent conduit aux plus hautes dignités mihtaires : dans ces premiers jours du règne d'Alexandre II, où les cœurs s'étaient ouveris à l'espérance, il avait voulu travailler, non-seulement pour sa patrie, mais pour rhumanité et pour les Russes eux-mêmes ; et les mémoires qu'il avait adressés auisar, et ses efforts auprès de tous les hommes puissants, avaient eu la part la plus décisive à la réforme du système disciplinaire et à la suppression de la peine du bâton dans l'armée.

Quand les illusions se furent évanouies, quand, après deux années d'agitation et d'oppression croissante, la Pologne se souleva encore une fois, Sierakovvski n'hésita pas : il quitta tout; bien plus que la fortune, bien plus qu'un éclatant avenir : une noble femme, près de mettre au monde l'enfant de leur amour : elle l'envoya elle-même, à l'appel de la patrie, se jeter dans une lutte dont ils appréciaient mieu.v que personne la désespérante inégalité.

On sait le reste : il tomba dans les mains de Mouravief, qui l'envoya au supplice avec des circonstances où le bourreau de la Lithuanie se surpassa lui-même en atrocité. Madame Sierakowska, au moment où elle vit monter à l'échafaud son mari, touchait au terme de sa grossesse : elle eut avis que Mouravief, afin que le nom de Sierakovvski disparût et que le père ne pût léguer sa mémoire ni sa pensée à son fils, avait donné ordre de se saisir de l'enfant qui allait naître et de le jeter aux Enfants-Trouvés. Madame Sierakowska s'échappa, portée par une charrette dont chaque cahot était une torture pour la malheureuse, atteinte déjà

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des premières douleurs qui présagent ren'^antement ; elle lutta contre la nature ; elle lutta contre la vie et contre la mort ; elle s'efforça, pour ainsi dire, de retenir dans ses entrailles l'être infortuné que la nature allait jeter en ce monde et que la barbarie humaine attendait, comme une proie, sur le seuil. Elle vainquit : elle arriva, vivante et sans être mère, à la limite du gouvernement de Mouravief et ne fut délivrée de son fruit que hors de l'atteinte du tyran.

Est-il quelque chose de plus tragique dans l'histoire?

Quelques mots sur le rôle des femmes dans l'histoire moscovite seront utiles pour accuser le contraste entre les deux sociétés.

En Moscovie, sur les femmes, ni traditions poétiques ni traditions patriotiques. Seulement les femmes font une grande figure comme sorcières et devineresses, par leurs dispositions assez fréquente à l'extase matérielle et convulsive, si connue dans ie chamanisme et dans toutes les superstitions touraniennesMJans les sectes chrétiennes, ou soi-disant telles, les sorcières se transforment parfois en saintes -vierges, en visionnaires et prophétesses astreintes à la continence ; elles s'associent, par exemple, aux pratiques bizarres et cruelles des Scoptû ou eunuques volontaires ; mais il n'y a guère plus, dans l'histoire moscovite, de saintes célèbies que la d'héroïnes patriotiques. Presque toutes les femmes qui présentent une physionomie originale sont des étrangères, comme la Sophie byzantine d'Ivan III au quinzième siècle, et, au dix-huitième, les deux Catherine.

La femme historique la plus anciennement connue des fastes moscovites est la fille deKoutchko,cepersonnage très-probablement

* Ainsi que les jongleurs chez les Peaux-Rouges, les sorcières touraniennes exerçaient la médecine avec la magie, ces deux sciences se confondant : aujourd'hui encore, les Cosaques de l'Oural, dont Ilaxthausen regarde la communauté comme le type le mieux conservé de ce qu'il appelle l'ancienne Russie, ne se font traiter, dans leurs maladies, que par des femmes. Le Golos [la Voix) rapportait récemment que l'adminislration des Cosaques de l'Oural entretenait à la Faculté de médecine de Saint-Pétersbourg une élève-femme.

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de la race des khans niériens, qu'Youri Dolgorouki fil mourir pour s'emparer de sa terre et y fonder Moscou, et dont il donna la fille en mariage à son fils, le fameux André de Bogolioub. André, comme on sait, le vrai fondateur del'État souzdalienou moscovite, fut massacré par ses sujets. D'après la Chronique sur l'origine de Moscou, la femme d'André aurait dirigé la conspiration contre son mari et l'aurait livré aux meurtriers pendant son sommeil. Mais la chronique ne lui attribue pas le motif de venger son père, mais bien de se venger d'être délaissée de son mari, ce que le chroniqueur exprime en des termes d'une crudité singulière.

Les deux tsarines moscovites de naissance, au siècle dernier, Anne et Elisabeth, ne relèvent pas beaucoup plus le type, par leur vie toute sensuelle et d'une moralité très-abaissée, que n'avait fait la femme du premier véliki-kniaz de Souzdalie.

En résumé, ce qui frappe chez la femme touranienne, c'est que l'individualité est encore plus faible que chez l'homme, et que, d'ordinaire, elle n'exerce point cette prépondérance morale, cette influence salutaire sur l'homme qui signale la femme aryenne. On ne cite guère que l'Anastasie d'Yvan IV, qui adoucit ce tyran pendant quelques années; mais on ne sait rien de positif sur son origine, et, du reste, on sent bien que les caractères et les types, dans l'humanité, ne peuvent être quelque chose d'universel et d'absolu.

En terminant cette étude sur les traditions relatives aux femmes, qui touchent, dans ce qu'elles ont de plus ancien, aux mythes populaires, nous renverrons, pour la légende slave en général, au précieux recueil publié par M. Alexandre Chodzko*. Le savant traducteur et éditeur y montre à quel point les mythes slaves touchent de près à ceux des Aryas indiens, en même temps qu'il étab'it que les contes populaires des Moscovites n'ont aucun lien national avec les légendes des Ruthènes et des Ukrainiens, que l'on confond très-indûment avec eux dans les recueils publiés en Russie. Les caractères sont totalement différents. D'un côté, une imagination douce et naïve, mais richement douée et qui s'enlève souvent sur les ailes brillantes de la mythologie : des héros humbles d'esprit, bons et secourables à tous les êtres, • Conles des paysans et des pâtres slaves; Paris, Ilaclictte, 186i.

hommes et animaux, et qui s'élèvent, par les vertus morales, par la patience et les périlleuses épreuves, à de grandes destinées. De l'autre part, comme le reconnaît un écrivain moscovite cité par M. Chodzko, le professeur Che\7ref, « les contes du peuple ne visent ordinairement qu'à exalter la force physique. Les héros favoris du peuple représentent autant de personnifications d'une énergie sauvage, brutale et purement matérielle. »

NOTES TinÉES DES ÉTUDES SUR LA. RUSSIE, PAR LE BARON DE HAXTHAUSEN — 18i7-1853 ' —

1. — « Les liens de la propriété ne sont, nulle part, plus faibles qu'en Russie. Pauvre aujourd'hui, riche demain, on s'enrichit aussi vite qu'on se ruine; on trompe et on est trompé, et, ce qu'on prend d'une main, on le donne de l'autre. Le peuple ne s'attache à aucune espèce de propriété : il perd aujourd'hui sans sourciller ce qu'il a l'espoir de remplacer demain. (T. I, p. 75.) »

2. — (( De tout temps,. le Paisse a été enclin à l'existence nomade. [Ibid., p. 96.) »

o. — Dans un passage très-remarquable, l'auteur fait voir ;( l'antipathie traditionnelle du peuple russe pour les travaux des champs (jamais soldat libéré ne se refait agriculteur; p. 177), et sa préférence pour l'industrie, qui flatte son penchant pour la vie active et remuante. ( ïbid., p. 100.) « 11 préfère encore, à l'industrie, le roulage, le colportage, tout ce qui est commerce ambulant.

4. — L'auteur croit que l'abolition actuelle du servage serait nuisible à l'agriculture; il voudrait seulement que l'on en corrigeât l'arbitraire {Ibid., p. 152.) — Dans son introduction (p. x), il va jusqu'à dire que l'agriculture, languissante et qui ne fait que de très-faibles progrès, rétrograderait si elle n'était soutenue par le servage et les corvées.

* Voir ci-dessus, la citation sur le caractère social et politique des Russes.

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5. — Observations sur le manque d'arbres fruitiers en Russie. (I Le Russe ne pense jamais à un avenir lointain. {IbicL, p. 591.) » Il ne vit que dans le présent. 11 ne plante pas. Il a un ogorod (jardin potager) : il n'a point de verger.

6. — En général, le Russe n'agit qu'en vue d'un bénéfice immédiat. Ce qui doit être conquis sur l'avenir à force de peine et de travail, ne le tente jamais. Les obstacles le rebutent, et un' prix lointain n'en est pas un pour lui. Dans les contrées dénuées de bois, personne ne songe à des plantations nouvelles et dont la postérité seule devrait profiter. (T. II, p. 250.)

7. — Non-seulement les colons russes ne plantent pas, mais ils détruisent partout les arbres.

8. — « L'esprit national n'a pas de penchant pour l'agriculture et le travail constamment pénible qu'elle impose... On ne laboure le sol que fort à la légère. On le fume peu, et on l'épuisé ainsi complètement En thèse générale, on ne saurait se dissimuler que tout le sol cultiyé, en Russie, est extrêmement épuisé et détérioré sous le rapport de la capacité de production. (T. III, p. 580, 583.) »

Nota. — Tout le sol... Nous pensons qu'il doit y avoir exagération, au moins en ce qui regarde la fameuse Terre notre; néanmoins, il faut observer qu'en agronomie, M. de Haxthausen fait autorité. Pareille chose est arrivée en Amérique, dans une grande partie des États à esclaves, qui valaient, comme fécondité, la Terre noire de Russie et de Pologne. — L'auteur dit, ailleurs, que la fertilité de la terre noire est si grande, que les champs ne demandent aucun engrais et n'ont besoin que d'être une fois retournés par la charrue. (T. I, p. 123.)

9. — Importance capitale de la commmie dans la société russe. Le même terme {mir) signifie à la fois la commune et le monde. « Le sens primitif de ce mot a quelque chose de vénérable et de sacré. (T. ill, p. 150.) »

NoTAi — Contraste trés-remarquable : dans la langue de la philosophie mystique, chez les peuples aryens, l'abrégé du monde, le petit monde {microcosme) , c'est l'homme, la personne humaine : chez les Moscovites, c'est la commune, le groupe, parce que l'individu, la personne^ n'existe pour ainsi dire pas. — Chez

les Celtes, un même terme [chlan) signifiait famille, tribu, nation; mais, d'autre part, d'une même racine [hijw), qui signifiait le monde, sortaient les mots qui exprimaient la vie, l'existence individuelle ; là se montre la différence du génie des races.

Il n'est pas moins intéressant d'observer que, tandis que ce mot de mir, qui veut dire commune, communauté, terme particulier à la Moscovie et inconnu des Polonais et des autres Slaves S a été élevé à un caractère si solennel par les Moscovites, ils n'ont point de mot qui signifie la patrie, rien qui équivale au terme polonais oïtchisna. Le mot par lequel ils cherchent aujourd'hui officiellement et artificiellement à l'endre cette idée, est détourné de son acception véritable : atietchesvo exprime la filiation, le lien de famille, le lien du sang, et non le lien avec la terre natale. Suivant une remarque frappante de M. Duchinski, lorsque deux Européens s'abordent, ils se demandent : « Qui es-tu? ou bien: D'où es-tu (quelle est ta patrie)? Deux Moscovites s'abordent en se demandant : « A qui (ou de qui) es-tu? (quel est ton père ou quel est ton maître? ce qui a même valeur pour eux.) »

10. — M. de Haxthausen peint le Russe comme très-attaché à la grande patrie, à la Russie, et à peu prés indifférent au lieu de sa naissance, à la petite patrie. (T. I, p. 96.) Le mot « mon pays, » si cher au Français et à l'Allemand, a peu de valeur pour lui ^. — Il dit ailleurs (t. lil) que \e patriotisme des Russes prouve qu'ils sont Européens, les Asiatiques ne connaissant d'autre lien que celui de la religion.

Nota. — Il y a là malentendu. Nous venons de voir que le Moscovite ne connaît même pas le mot de patrie dans le sens européen de terre natale, de terre des ancêtres, identifiée avec la nation. Son patriotisme se résume dans le tsar et dans la religion russe, dans le Dieu russe, comme il dit, ce qui rentre bien dans l'esprit asiatique. 11 a tout à fait un caractère de secte religieuse, un caractère très-analogue à ce qu'était l'esprit de l'Islam à l'époque des grandes conquêtes musulmanes. C'est un fanatisme et non un esprit national. De son indifférence pour la

' Le mot slave, pour le village, pour la commune, c&tvicç. - « Nous n'avons pas l'amour du sol natal, » dit M. Rezanof dan s son Histoire de Pierre le Grand; 18r)3.

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terre natale on ne peut guère excepter que Moscou, qui est devenue pour lui, jusqu'à un certain point, ce qu'est la Mekke pour les musulmans.

Tout ce qui précède concerne les Grands-Russes ou Moscovites. Voici quelques observations sur les Petits-riussiens ou Petits-Russes de la rive orientale du Dnieper et sur les Ruthènes de la rive occidentale (même peuple sous deux noms différents) ,

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