SECTES MOSCOVITES
La raison de l'espèce d'autorité indirecte qu'exercent les vieuxcroyants tient à ce qu'ils sont, au fond, les plus Moscovites des Moscovites, comme l'explique très-bien M. deHaxthausen.
« Rien ne saurait excuser et légitimer, aux yeux du peuple russe, le plus petit changement apporté dans le culte extérieur; car l'essence, la base fondamentale de l'Église d'Orient, est la tradition. Tout, jusqu'au moindre ornement dans la construction extérieure d'une église, repose sur une coutume traditionnelle, fidèlement transmise d'âge en âge. Dans cette Église, la hiérarchie n'a pas à décider des questions religieuses ; son autorité spirituelle ne porte ni sur l'explication du dogme, ni sur l'organisation du culte; dépositaire fidèle du passé, sa mission se borne à conserver tout ce qui a été établi et sanctionné par les siècles. (T. I, p, 312.) »
M. de Haxthausen nous paraît avoir tracé ici, sans en avoir l'intention, le portrait bien caractérisé d'une Église morte.
Les vieux-croyants sont les gardiens les plus fidèles de ce sépulcre. Voilà pourquoi ils exercent, comme le dit l'écrivain allemand, sur la Russie et son gouvernement une influence morale tout à fait mystérieuse. «A chaque innovation religieuse, à la mesure la plus insignifiante de politique intérieure, à chaque projet d'amélioration ou au moindre changement, on se demande toujours tout bas : « Et qu'en diront les starowertzi? »
« Les starowertzi (vieux-croyants), sont l'ancienne nationalité russe pétrifiée. Ils représentent en Russie le principe de la stabilité ou plutôt de l'immuabilité. Ils sont les régulateurs que l'on consulte pour savoir jusqu'à quel point les réformes peuvent être poussées. »
La catégorie de sectaires dont nous venons de parler représente donc le passé: l'autre catégorie ne représente certes pas l'avenir : elle se compose d'une multitude de sectes (on assure qu'il y en a jusqu'à deux cents), fondées non plus sur des disputes de sacristie et sur des minuties liturgiques, mais sur des doctrines secrètes et sur des pratiques étranges, extravagantes, parfois monstrueuses, qui les mettent véritablement en dehors du christianisme.
'( Ces sectes, dit Haxthausen (t. 1, p. oOOj, n'ont pas créé de
corps complet de doctrine; elles n'ont, en général, qu'un certain nombre d'idées sans liaison, mais arrêtées, et produisant une sorte de monomanie qui mène au plus terrible fanatisme. » Il cite des scènes qui dépassent en hori-eur celles du culte de la déesse de la Mort dans l'Inde.
Dans la secte des morelstschiki (ceux qui s'immolent euxmêmes), on a vu des bandes de trente, de cinquante, de cent individus, se brûler volontairement, tous à la fois, sur un même bûcher !
Il n'y a guère moins de folies sinistres dans la secte des scoptzi, ou eunuques volontaires , répandue parmi les classes aisées et commerçantes, ni dans celle des flagellants, alliée à la précédente, et qui mêle des mortifications sanglantes à des pratiques de promiscuité. Puis vient la secte des muets, qui n'est que bizarre; puis celle qui adore le diable, ou, tout au moins, lui fait des offrandes secrètes et le traite avec grande révérence, etc., etc.
Une seule secte, les douchobortzi ou lutteurs de l'esprit, paraissent avoir des idées d'une certaine élévation et un ensemble de théologie mystique présentant quelque analogie avec les traditions manichéennes ou gnostiques, et une tendance au panthéisme. Malgré ce caractère qui la sépare du reste, cette secte, peu nombreuse et qui semble d'origine étrangère, est accusée, comme les autres, de pratiques immorales et cruelles qui feraient un incompréhensible contraste avec les belles et poétiques prières que l'on cite d'elle. Peut-être ces imputations, trop bien fondées à l'égard des autres sectaires, sont-elles injustes quant à ceux-ci.
L'impression générale qu'on ressent de ce que l'on peut apprendre sur cette obscure matière, est qu'il n'y a rien là qui ressemble aux mouvements religieux de l'Occident, ni qui annonce, du moins quant à présent, un renouvellement ni un progrès quelconque moral ou intellectuel. Les vieux-croyants, plus réguliers dans leurs mœurs que le reste du peuple moscovite, ont un esprit étroitement rétrograde , et les autres sectaires sont, en général, de vrais barbares et des espèces de monomanes, comme le dit M. de Haxthausen, qui se trompe seulement en ceci
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qu'il croit toutes ces sectes récentes: Kararasine (t. III) constate que les sectes apparaissent en Moscovie, avec le christianisme lui-môme, dès le douzième siècle, et le savant W.A.Macieïowski a fait là-dessus cette intéressante remarque : que les hérétiques bulgares, disciples deBasile, qui se réfugièrent deConstantinoplesurle Dnieper et, de là, en Moscovie, ne laissèrent aucune trace de leur présence dans la première de ces stations et, dans l'autre, au contraire, firent souche de sectaires: ce que M. Macieïowski explique par l'affinité d'origine entre les Touraniens bulgares et les Touraniens moscovites, affinité qui n'existait pas avec les Slaves du Dnieper^
Ce qui est certain, c'est que, tandis que les sectes sont si multipliées parmi les Moscovites et les Cosaques, il n'en existe et n'en a point existé parmi les Russes-Slaves (Paithènes, Petits- Russes ou Russes blancs), sauf la grande division entre ceux qui repoussaient et ceux qui acceptaient l'Église romaine. Les Slaves n'ont pas l'esprit de secte.
M. Duchinski nous adresse une observation essentielle : c'est que les sectes moscovites et, plus généralement, touraniennes détruisent l'individualité que les sectes aryennes développent.
On trouve, sur les sectes moscovites, beaucoup de renseignements dans le livre de M. P. de Swetchine, le Uâskol (le Schisme), publié à Paris en 1859.