SUR LES SERFS MOSCOVITES
Nous avons parlé, dans notre première partie, de l'établissement du servage de glèbe par le tsar Boris Godounof, dans le but de gagner les seigneurs et de fixer par force la mobilité du paysan moscovite en l'enchaînant à l'agiiculture.
1 On se rend dilficilement compte comment M. Macieïowslû, après avoir ?i bien constaté les différences d'origine, admet ailleurs les Moscovites pour Slaves.
L'état des serfs alla toujours empirant depuis Boris jusqu'à Pierre le Grand inclusivement. Le fait, pratiqué par les seigneurs, dépassa toujours le droit selon les ukases, si l'on peut appliquer le nom de droit à pareille chose. Sous Boris, les serfs étaient encore distingués des esclaves domestiques ; on ne pouvait les faire passer à la condition de ces derniers, ni les vendre sans la terre à laquelle ils étaient attachés. Les seigneurs s'affranchirent peu à peu de ces restrictions, et, pendant la minorité de Pierre I", le grand conseil des hoyards donna au servage une extension entièrement illimitée *. De serfs de glèbe, les paysans moscovites étaient devenus esclaves dans toute l'acception du mot ; on les vendait sans la terre, isolément ; on vendait à part les maris et les femmes, les mères et les enfants.
11 est vraiment étrange d'entendre les écrivains moscovites déclamer, au nom du droit naturel ou du droit historique, contre ja tyrannie exercée par la noblesse polonaise sur ses paysans ; eux, les fils de ces seigneurs russes qui vendirent leurs serfs, comme les planteurs faisaient de leurs noirs, jusqu'au commencement de ce siècle, et qui les vendraient encore, si les tsars n'eussent enfin imposé de nouveau quelque limite à l'esclavage, avant de le faire disparaître, par une politique qui cherche aujourd'hui son point d'appui ailleurs que ne le faisait Boris. Le paysan polonais, si durement, si injustement traité qu'il ait pu être, n'est jamais tombé jusque-là. 11 a été un serf et, en Lithuanie,un demi-sdrîde glèbe très-opprimé; il n'a jamais été un esclave; on ne l'a jamais vendu.
Le prince Pierre Dolgoroukof attribue à Pierre le Grand la transformation du servage de glèbe en complet esclavage, et ne fait remonter cette transformation. qu'au recensement de la population en 1722; un oukase de Pierre le Grand, cité par M. Nicolas Tourguènef ^, montre que les plus énormes abus de l'esclavage étaient passés en habitude à une époque antérieure, et que Pierre l""" essaya d'y poser quelque limite.
Voici l'extrait de cet oukase, d'après M, Tourguènef :
(( Il est d'usage, en Paissie, de vendre les hommes comme
' Haxthausen, t. ÏII, p. 511.
- La Russie et les Russes, t. II, p. iOi.
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du bétail, en séparant les parents de leurs enfants et les époux l'un de l'autre; ce qui n'a lieu nulle part dans le monde et fait couler bien des larmes. C'est pourquoi nous ordonnons au Sénat de faire un règlement pour défendre la vente des hommes sans la terre qu'ils habitent, ou, s'il est impossible qu'elle soit défendue, pour empêcher de séparer les uns des autres les membres d'une même famille. » • L'oukase ne fut point exécuté. Le formidable despote qui avait exterminé les slrélitz et brisé violemment toutes les habitudes de son peuple, ne vint pas à bout d'imposer un frein quelconque à la tyrannie des maîtres sur les esclaves, et son recensement de 4722 n'établit pas l'esclavage, mais le reconnut comme un fait établi.
On fait beaucoup valoir l'avantage qu'avait le paysan moscovite sur le paysan polonais, de faire corps et d'être gouverné par ses élus, tandis que le paysan polonais était plus immédiatement, et surtout plus habituellement, sous la main du seigneur, ce qui tenait à la fois à l'esprit de communauté permanent chez les Moscovites, et à ce que le noble polonais a toujours mené la vie rurale, tandis que le seigneur russe n'en a jamais eu le goût ni l'habitude ; mais la communauté moscovite, dont le seigneur modifiait ou brisait l'administration autant qu'il lui plaisait, n'a jamais garanti, en quoi que ce fût, le paysan contre aucune sorte de violence ou d'arbitraire seigneurial, et souvent ne faisait qu'ajouter le despotisme du starosta, -un esclave maître, à celui du seigneur.
En résumé, pour être juste envers les tsars, on doit reconnaître que les paysans de la couronne étaient, avant l'émancipation, beaucoup moins malheureux que les paysans des seigneurs ^ Leur obrok (redevance) était beaucoup moins élevé, et ils pouvaient quitter leur commune et s'en aller où ils voulaient, en donnant garantie du payement de Y obrok ; leur servage de glèbe était ainsi notablement mitigé.
• Sauf sur les terres de quelques Irès-riches familles dont la fortune n'avait pas pour base principale les redevances des serfs et qui ne leur imposaient que des redevances modiques; on peut citer comme exemple les Woronzof, les Narichkine, les Demidof, les Orlof.
Le nombre des paysans de la couronne n'est pas trèsinférieur à celui des paysans des seigneurs : il s'élève à près de 9 millions tVmnes, tandis que les autres ne dépassaient guère dominions^ Nous employons le terme d'âmes dans le sens moscovite et non dans le sens européen ; chez nous, le nombre des âmes, c'est le chiffre total de la population ; en Russie, les mâles seuls comptent pour des âmes : il faut donc doubler pour avoir le chiflre total.
Aujourd'hui, c'est la condition des anciens serfs des seigneurs qui est la meilleure, puisqu'ils sont entièrement affranchis de la glèbe, pendant que la situation des paysans de la couronne n'a pas changé.
Les paysans émancipés doivent payer, durant quarante-neuf ans, la rente de la terre, rente amortissant le capital, soit en argent, soit en corvées. La majorité, dés à présent, paye en argent. Deux millions environ de paysans se sont déjà rachetés de cette rente, un certain nombre avec leurs propres ressources, et la majorité avec le concours de la banque instituée à cet effet par le gouvernement. Ces derniers sont donc maintenant les débiteurs du gouvernement au lieu d'être ceux de leurs anciens propriétaires.
Dans l'organisation actuelle, plusieurs communes forment un canton (voloft): chaque canton élit un ancien assisté d'un conseil. Des délégués sont nommés au vote universel pour les assemblées de district : ces assemblées nomment des délégués pour l'assemblée du chef-lieu de la province ou gouvernement, qui, à son tour, élit dans son sein les membres du comité administratif de la province.
Le vote universel s'applique également au choix des anciens et des juges auxquels ressortissent spécialement les affaires des paysans.
Des institutions électives dans la commune et la province, et le pouvoir absolu au centre de l'État, une sorte de démocratie, au moins apparente, en bas et l'autocratie en haut, voilà l'unique espèce de constitution qu'aient voulue et qu'aient formulée ceux qui s'intitulent les patriotes russes. Leurs journaux se
' Sclinitzler, l'Empire desTsars, t. III, p. 192 etsuiv.