‹ La Russie et l'EuropeChapitre 91 sur 119 · SERFS MOSCOVITES · texte numérisé non relu

SERFS MOSCOVITES

plaignaient, l'année dernière, de la profonde indifférence que les populations témoignaient pour ces institutions. Aujourd'hui ils en vantent plus ou moins le fonctionnement ; de leuis propres citations, il résulte que les institutions provinciales n'ont ni ressources ni autorité.

Les nobles sont, presque partout, parvenus à se faire élire, en très-grande majorité, membres des assemblées provinciales , mais il n'est nullement à croire que cela leur donne une force politique quelconque. La seule chose vraiment sérieuse est trèsprobablement la commune ou, tout au plus, le canton.

Quelle influence aura l'émancipation des serfs sur le régime de la communauté dans les villages moscovites?

L'acte d'émancipation et les règlements qui l'ont suivi laissent aux paysans la liberté du choix entre la communauté et la propriété individuelle par voie de partage définitif.

«Vraisemblablement, » dit M. SchnitzlerS « l'émancipation des serfs n'aura rien changé à ce qu'on a appelé le communisme russe.»

M. de Haxthausen avait protesté d'avance contre tout changement essentiel à cet égardce Je crois, dit-il, qu'il serait extrêmement dangereux de détruire ce principe, ou même de le modifier d'une manière essentielle. Il est vrai que ce principe entraîne dos conséquences nuisibles au progrès de l'agriculture ; mais la valeur politique de ces institutions l'emporte tellement sur toutes ces considérations, qu'on ne saurait les mettre en parallèle. Je crois, du reste, que sans porter atteinte au principe même, on pourrait en faire disparaître les conséquences nuisibles, par exemple en ramenant les petites communes, et celles qui ont été formées par la décomposition de communes plus grandes, à leur état primitif, par la suppression des petites divisions territoriales et par le rétablissement d'une culture commune des terres. Je crois qu'une pareille mesure est réalisable chez un peuple habitué à se soumettre au gouvernement. Il paraît incontestable que la culture des terres, pour être commune, n'en serait que plus rationnelle et plus productive, et qu'il n'y aurait de préjudice 1 Empire des Tsara, t. 111, p. 200.

pour personne, si, au lieu de la division du sol, on faisait la répartition des produits de la récolte. »

Quelles sont, à ce sujet; les dispositions du gouveniemenl russe? — Nous avons indiqué les projets qui s'agitent pour introduire le communisme en Pologne. Le gouvernement, en Moscovie, semble cependant assez favorable, au point de vue de l'accroissement de la richesse publique, à l'introduction de la propriété parmi les paysans des seigneurs, bien qu'en même temps il maintienne le régime de la communauté au complet parmi les paysans du domaine impérial. Il semble qu'il y ait là des fluctuations et des contradictions tenant à la divergence de riutérêt économique et de l'intérêt politique. 11 est probable que l'intérêt politique, comme le conseillait Haxthausen , aura le dessus, sinon peut-être sur certains points où le gouvernement voudrait développer l'agriculture à tout prix.

La communauté moscovite se modifiera-t-elle ? — Nous l'ignorons ; mais, quand elle disparaîtrait, ce que nous ne croyons nullement, emporterait-elle avec elle le despotisme ? — Nous affirmons le contraire. Citons ici quelques lignes d'un des livres les plus profonds de notre temps :

« Le Czar vient de faire franchir à la Russie sa nuit du 4 août. « D'un trait de plume, sans qu'il y ait eu une goutte de sang K versé, il a émancipé les serfs, appauvri les riches, enrichi les « pauvres, rendu les paysans propriétaires, et cela n'a pas di- « minué son pouvoir absolu; au contraire, il l'a augmenté. Par 1, où l'on voit à nu que les révolutions civiles, même les plus « radicales, n'ont lien de commun avec la liberté ; il ne faut « pas croire que les premières mènent nécessairement à (( l'autre '. »

Si la communauté moscovite disparaissait, le paysan deviendrait un possesseur héréditaire ; il ne deviendrait pas un vi-ai propriétaire libre dans le sens de l'Occident ; car le fait serait changé, non l'idée du droit ; non l'idée de l'absolue souveraineté du tsar sur la terre et sur les personnes, non l'égalité dans la passivité.

Nous l'avons déjà dit, ni l'émancipation, juste en elle-même; * Edgar Quiiiet, la Révolution, t. 1", p. 108.

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ni les améliorations de diverse nature qui l'accompagnent ', ne rendent l'empire deRnssie moins dangereux à l'Europe: au contraire.

Depuis la conquête moscovite jusqu'à l'émancipation , les paysans des provinces lithuano-ruthènes se sont trouvés, vis-àvis des seigneurs, au même régime que les paysans moscovites ; c'est-à-dire qu'ils avaient, au point de vue de la légalité russe, passé d'un demi-servage à l'esclavage. Les seigneurs auraient pu imposer les paysans individuellement suivant leurs capacités, ou imposer arbitrairement le village en masse. 11 est juste de reconnaître qu'ils n'en f ' rien fait. Ils n'usèrent pas davantage du bénéfice des articl vivants du dernier Recueil de lois, ou Swod, publié en Russie avant l'émancipation.

« Art. 1050 Les serfs pourront invoquer la protection des

lois dans le cas où des effets à eux appartenant leur auraient été injustement enlevés, non par leurs seigneurs, mais par toute autre personne.

« Art. 1058. — 11 est défendu de marier les veuves et les filles serves sans la permission de leur seigneur.

« Art. 1047. - Il dépend du bon plaisir du seigneur de prendre les paysans à son service personnel, de renvoyer ses domes- J,iques au travail des champs, de les inscrire, au recensement, dans telle ou telle catégorie, et de changer à volonté les devoirs qui leur sont imposés.

<( Art. 1085. — Il n'est pas défendu au seigneur de vendre ses paysans en masse, et de stipuler que le village vendu sera transporté sur les terres de l'acheteur. »

Si les lois de l'Empire eussent été appliquées en fait aux

' On ne comptera pas, sans doute, parmi ces améliorations, la sollicitude du gouvernement russe en faveur du commerce de l'eau-de-vie, dont il tire une si grande partie de son revenu. Il y a des années que, bien antérieurement à la dernière insurrection, il a dissous les sociétés de tempérance qui s'étaient formées en Lithuanie. La domination des tchinovniks, substituée à l'influence des anciens propriétaires, contribuera certainement à propager dans les provinces polonaises un vice encouragé par le gouvernement dans l'intérêt de ses finances. Les journaux moscovites eux-mêmes remarquent que la province de Kief (l'Ukraine) rapporte plus aujourd'hui à la ferme de l'eau-de-vie que la province de Saint-Pétersbourg ou celle de Moscou »

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Provinces occidentales, la condition des paysans lithuano-iu- Ihènes eût été grandement enipirée. Le recueil que nous venons de citer est du régne d'Alexandre II et de l'année 1857. -

Une observation de M. Duchinski nous parait essentielle à consigner sur l'histoire du servage en Russie. — Nous avons reporté Torigine du servage de glèbe chez les Moscovites à Boris Godounof, et c'est incontestablement à ce tsar que remontait la législation qui vient d'être abrogée par Alexandre II, mais le servage de glèbe n'était pourtant pas entièrement nouveau en Moscovie. II avait été établi une première fois sous les Mongols du treizième siècle. Les conquérants mongols ayant fait faire le dénombrement de la population soumise et l'ayant assujettie à la capitation, les kniaz riirikovitches, afin d'assurer le payement de l'impôt, interdirent aux paysans de quitter les domaines qu'ils habitaient. Cette défense était tombée en désuétude depuis longtemps, lorsque Boris la renouvela et l'aggrava.

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