I. Archives du Vatican, Exitus, 472, p. 173 b
frontières, formant pièce à pièce le futur colosse du Nord, en dépit trop souvent des droits traditionnels d'autrui, guettant surtout le moment de secouer l'odieuse domination étrangère. Centre politique du pays, Moscou en devint aussi le centre religieux, lorsque le métropolite y eut fixé sa résidence. Enfin, la translation d'une sainte image, célèbre entre toutes, celle de la Vierge de Vladimir, lui donna aux yeux du peuple une suprême consécration.
Ivan III possédait à un haut degré les qualités et les défauts des princes de sa race. Il appliqua leur système avec une âpre constance et une cruelle énergie. Sans scrupules dans le choix des moyens, sans pitié et sans entrailles pour sa famille et ses sujets , il songeait surtout à consolider sa puissance, à créer un Etat compact et redoutable, fût-ce même au prix du sang russe versé sans ménagement. Le petit-fils de Kalita caressait-il l'idéal d un empire ? avait-il des visions prophétiques et soudaines sur les grandeurs de sa patrie? était-il emporté par une force mconsciente ou guidé par des calculs égoïstes? ou bien le monarque
moscovite se laissait-il fasciner par des rêves mongols? Le fait est qu'Ivan III, franchissant les limites traditionnelles de son pouvoir, est devenu le vrai fondateur du despotisme en Russie, c'est-à-dire d'un gouvernement personnel, arbitraire et absolu, qui lui permit, vers la fin de son règne, de disposer à son gré de la couronne, d'en priver l'héritier légitime et de la transférer sur le fils de son choix.
Auprès d'un prince aussi accessible à l'ambition que soucieux de l'avenir, l'offre spontanée d'une fiancée impériale devait faire fortune. A en juger d'après les idées de l'époque, les Moscovites éprouvèrent probablement plus de satisfaction que de surprise.
Une alliance de ce genre n'eût pas été la première dans les annales du pays :
sans remonter jusqu'à Vladimir, qui avait épousé une Grecque, l'empereur Jean VIII, oncle de Zoé, avait été marié à une Russe. Si Tétonnement n'y avait que peu de part, l'orgueil national n'en était pas moins excessivement flatté : même au lendemain de ses désastres, Byzance, source des lumières et de la foi, ne manquait pas de prestige; le nom vénéré de Tsargrad, évo-
quant des souvenirs, reflétait des espérances. Ivan III, veuf de la princesse Marie de Tver, n'avait qu'un seul fils ; les intérêts dynastiques lui imposaient un second mariage, tandis que les abîmes qui s'ouvraient déjà entre le futur despote et ses sujets, rendaient une étrangère préférable à une compatriote.
Toutefois, avant de donner une réponse définitive, Ivan, encore fidèle aux anciens usages, voulut consulter ses boïars, sa mère Marie et le métropolite Philippe. A cette occasion, des réticences et des équivoques ont dû se
{)roduire; une franche déclaration de 'état réel des choses eût provoqué une tempête au sein du conseil. Lors même que quelques voix favorables se fussent élevées, le chef de l'Eglise russe, le métropolite Philippe, hostile aux papes, acharné contre « l'hérésie latine », n'aurait jamais consenti au mariage d'Ivan avec une femme que Bessarion croyait entièrement dévouée au pacte de Florence. Malheureusement la chronique est ici d'un laconisme extrême. Elle nous apprend seulement que le projet d'alliance enleva tous les suffrages. Aussitôt, un mandataire du grand-kniaz, ce même Ivan Friazine
que nous avons déjà vu accueillir ses parents à Moscou, reçut l'ordre de se rendre à Rome, de voir la fiancée et d'apporter son portrait. Ce personnage jouera un rôle trop important pour ne pas fixer dès à présent l'attention. Et d'abord qui est-il? quel est son vrai nom, car Friazine n'est que Tappellatif des étrangers d'origine latine? quelle est sa patrie et quelle confiance peut-on lui accorder? Autant de questions qui languissent def)uis plus de quatre cents ans, et sur esquelles les archives d'Italie répandent des clartés inattendues.
La Russie du xv^ siècle, la Russie- Blanche, comme on l'appelait dans le sens oriental du mot, c est-à-dire la grande, l'antique, la vraie, n'avait pas de fréquents rapports avec l'Occident, si ce n est que la Hanse possédait des comptoirs florissants à Novgorod, fière encore de son indépendance et de ses richesses. Quant à l'intérieur du pays, à peine quelques rares voyageurs y avaient-ils pénétré, et si quelques Occidentaux s'étaient fixés à Moscou, leur nombre était excessivement restreint. Parmi eux figure en première ligne rivan Friazine des chroniques
russes, qui n'est autre que le Gian- Battista délia Volpe des documents de Rome et de Venise. Originaire de Vicence, il appartenait à une famille honnête, connue de longue date, immigrée d'Allemagne, pourvue d'une certaine aisance, et qui avait donné au pays des jurisconsultes éminents et de braves capitaines. Les pièces officielles le traitent de civis^ voire de ctpis nobilis. Ses armes étaient des armes parlantes : d'azur à un renard rampant d'or ou, selon d'autres, d'argent. Sa mère s'appelait Elisia. Il avait deux frères, Carlo et Nicolas. Sa sœur Angela^mariée à un Angarano,lui était affectueusement attachée. Lorsqu'elle fit son testament, en 1469, çlle partagea en parts égales tout ce qu'elle destinait à ses frères, en insistant pour que le lot de Gian-Battista fût bien gardé et bien administré jusqu'à son retour de Russie ou l'envoi d'un fondé de pouvoirs. Un cousin de la famille possédait, dans les environs de Vicence, une villa assez belle et spacieuse pour y loger des princes. Vers l'année 1455, dans des circonstances restées inconnues, Volpe s'en alla chercher fortune parmi les Tatars et en-
suite parmi les Russes. On verra bientôt qu'il était d'humeur aventureuse, artincieux et retors, d'une conscience peu timorée, affrontant de vastes entreprises sans scrupules dans le choix des moyens. En 1469, le chroniqueur nous le montre établi à Moscou, ayant accès au Kremlin, et monnayeur du grand-kniaz. A ce titre, il devait être particulièrement cher aux Moscovites, encore peu versés dans les secrets de la métallurgie, et sur le point de s'emparer de Perm, dont ils convoitaient depuis longtemps les mines inépuisables d'argent. Détail important : de gré ou de force, Volpe s'était laissé rebaptiser à Moscou, quitte au besoin à se faire passer de rechef pour catholique. La repétition sacrilège du baptême, mentionnée dans les sources indigènes, rentre dans les usages ou plutôt dans les abus de l'époque, et, de nos jours, les Grecs de Constantinople n'y ont pas encore renoncé.
Tel était l'homme que le grand-kniaz envoyait en Italie, dès le mois de mars 1469. Si l'on se reporte aux circonstances de parenté et de relations entre Volpe et les agents chargés de négocier le mariage, on s'apercevra
sans peine que le choix d'Ivan n'avait pas été fait au hasard. Les soupçons
[)euvent aller plus loin : l'adroit Itaien était de force à inventer lui-même un projet matrimonial ; mais, faute de preuves, l'historien ne doit rien afl&rmer.
Sur ce premier voyage de Volpe, nous n'avons, sauf un bref pontifical à citer plus bas, que les sobres renseignements des chroniqueurs russes, Paul II, que des humanistes libertins poursuivaient de leur haine, occupait alors la chaire pontificale. Son prédécesseur immédiat avait porté le grand nom d'iEneas Sylvius. Il était mort à Ancône, en route pour la Terre- Sainte, avec le mot de croisade sur les lèvres, le regard tourné vers l'Adriatique, appelant de tous ses vœux les galères de Venise qui venaient en retard embarquer des milices peu pressées de partir. Le décès de Pie II fit avorter complètement une entreprise qui n'avait d'ailleurs aucune chance de succès. Les événements ne tardèrent pas à remettre le pape en face de la redoutable question turque, qui n'admettait guère d'autre solution qu'une lutte à outrance. En 1467,
une trêve générale fut conclue en Italie, les princes promirent des subsides, le pape puolia une déclaration de guerre, on leva de fortes contributions, mais le condottiere Colleone, chef présumé des croisés, ne prit jamais le chemin d'Orient et ne rivalisa point avec Godefroy de Bouillon. Les projets belliqueux, sans cesse renouvelés, rapprochaient le pape de Bessarion, et rendaient au cardinal byzantin son influence prépondérante.
Autant de circonstances favorables à un projet de mariage qui eût renforcé la ligue anti-ottomane. Volpe était trop avisé pour ne pas les exploiter, mais les chroniques russes, enserrées dans un étroit horizon, n'entrent pas dans ces détails. La princesse Sophie, nous disent-elles laconiquement,ayant appris que le grand-kniaz professait la foi « chrétienne orthodoxe », donna aussitôt son consentement au mariage.
De son côté, le pape n'y ajouta qu'une seule condition, facile à remplir : il demanda l'envoi de quelques « ooïars »
à Rome pour servir d'escorte à la fiancée, lorsqu'elle se rendrait dans sa nouvelle patrie. L'habile Volpe, comblé d'honneurs et de distinctions, reçut
de Paul II un sauf-conduit biennal, autorisant les ambassadeurs russes à circuler sans entraves dans tous les pays qui « prêtent serment à la papauté ». Ce récit, quelque naïve qu'en soit la forme, a une base historique dans le bref pontifical du 14 octobre 1470, adressé au roi de Pologne, Ca~ simir IV, ayec prière d'accorder libre passage aux ambassadeurs d'Ivan qui se rendraient à Rome *.
Vers la fin de la même année se place un incident qui se rattache intimement à notre sujet. Volpe avait un neveu du nom d'Antoine Gislardi. La famille Gislardi jouissait à Vicence d'une haute considération. Quelques uns de ses membres s'étaient distingués, dès le treizième siècle, par leurs talents, leur fortune, leur noblesse.
Les armoiries de la maison étaient à l'ours, tenant un bâton et accompagné de cinq étoiles, trois en chef et deux en pointe. Antoine lui-même jouissait, dans, son pays natal, du renom d'intrépide voyageur. Après avoir passé quelque temps à Moscou, il vint, en novem-