I. Raynaldi, XXIX, p. 480; Roussk. liét., VI, pp. 8, 35, 5o
LA RUSSIE ET L*ORlENT 3î
bre ou décembre 1470, se présenter devant le sénat de Venise et le saisir d'une proposition séduisante. Expatrié depuis seize ans, fixé d'abord en Tatarie et puis à Moscou, Gian. Battista délia Volpe, son oncle, ainsi parlait Gislardi, avait cruellement ressenti la perte de Nègrepont,île si chère aux Vénitiens et récemment conquise par les Turcs. Pour secourir la patrie en détresse, toujours exposée aux attaques du croissant, l'exilé volontaire avait imaginé de conclure une alliance avec les Tatars de la Horde d'Or : le khan Mohammed, l'Akhmat des chroniques russes, avait juré de lancer contre les Turcs deux cent mille chevaux. A l'appui de son dire, Gislardi produisait les instructions de Volpe et un message du khan des Tatars : libre à la seigneurie, si bon lui semble, de s'adjomdre ce nouvel et utile auxiliaire. On remarquera que le discret neveu passait prudemment sous silence les voyages en Italie de son oncle et ses négociations matrimoniales.
Rien de tout cela ne lui était caché, car les sources russes nous apprennent que Gislardi revint à Moscou avec des commissions pour Zoé et des sauf-
conduits du pape, valables non pas seulement pendant deux ans, mais « jusqu'à la fin des siècles ».
Pour hasardée qu'elle fût, l'entreprise de Volpe n'en rentrait pas moins dans les mœurs politiques des Vénitiens. La guerre avec les Turcs durait depuis le printemps de l'année 1463, et se résumait en une série de désastres : des possessions florissantes perdues, le commerce du Levant compromis, un budget militaire écrasant, les meilleurs capitaines tués à l'ennemi, un Bertoldo d'Esté, un Vittore Capello, un Jacopo Barbarigo et bien d'autres encore; aucun espoir de conclure une paix, sinon avantageuse, au moins tolérable. Mais la fière république, loin de déposer les armes, lançait ses galères dans les eaux ottomanes et s'obstinait à continuer la lutte. Au plus fort de la guerre dans la Morée, on avait songé a faire poignarder le sultan par des sicaires qui s'offraient d'eux-mêmes, et que les Dix encourageaient par leurs ducats. Des émissaires mtelligents s'en allaient, à grands frais, jusqu'au fond de l'Asie soulever les Géorgiens et les Perses contre les Turcs. L'alliance avec les
Tatars n'était donc pas à dédaigner, mais une décision si grave ne pouvait être prise du jour au lendemain. Quatre longs mois se passèrent sans que Gislardi eût obtenu de réponse. Ces lenteurs lui parurent un signe de méfiance. Il demanda que ses assertions fussent vérifiées sur place par un personnage officiel, après quoi les pourparlers sçraient repris et menés à bonne fin bu complètement abandonnés. L'idée fit fortune : le 2 avril 1471, à la majorité de cent dix-neuf votes positifs contre deux négatifs et deux autres flottants, les sénateurs résolurent d'expédier à la Horde d'Or le secrétaire Gian Battista Trévisan. Pour ses frais de voyage, on lui alloua une indemnité de trois cents ducats, en dehors du traitement annuel. La seigneurie eût même envoyé un ambassadeur en titre, n'étaient les énormes distances. Trévisan devait exposer ces difficultés à Mohammed, lui présenter des excuses, combler d'éloges son ardeur belliqueuse, enfin lui offrir seize aunes de drap de la valeur d'environ quatre-vingt-seize ducats. La générosité vénitienne n'allait pas au delà de ce modeste présent : aucune pro-
messe pécuniaire n'était faite aux hordes intéressées qui ne dégainaient jamais gratuitement et rançonnaient, au contraire, amis et ennemis. Jalouse d'être bien renseignée, la seigneurie engageait son mandataire à étudier soigneusement la nature, la position, les ressources des pays qu'il traverserait, de même que les mœurs des habitants, leur caractère et leurs relations. On comptait beaucoup sur le concours intelligent et dévoué de Volpe, car Trévisan, accompagné de Gislardi, devait d'abord toucher barre à Moscou, remettre un message officiel au promoteur de l'alliance tatare, se concerter avec lui sur les détails du voyage, et puis se rendre à la Horde d'Or, d'où il aurait adressé ses rapports au sénat. Laissons nos voyageurs se mettre en route, ils reparaîtront bientôt sur la scène.