‹ La russie et l'Orient: Mariage d'un tsar au VaticanChapitre 14 sur 22 · LE MARIAGE AU VATICAN · texte numérisé non relu

LE MARIAGE AU VATICAN

(Voir l'Appendice, n»» IV, V).

ANDis que Gislardi négociait à Venise l'alliance tatare,Volpe reprenait à Moscou Taffaire du mariage. A peine rentré, il communiqua à Ivan les réponses du pape. On tint de nouveau conseil au Kremlin :

les propositions romaines furent toutes acceptées. Il ne restait plus qu'à aller chercher la princesse Zoé à Rome.

Cette seconde et flatteuse mission échut naturellement à celui qui s'était si bien acquitté de la précédente. Le grand-kniaz adressa des lettres au cardinal Bessarion et au pape Calixte, car c'est ainsi que les Russes appelaient le successeur de Paul II, mort le 28 juil-

Ifi L* RUSSIE ET L ORIENT

. I47I. La chronique ajoute naïvement que, s'étant mieux renseignés en route.les envoyés d'Ivan grattèrent ie nom '^^ Calixte pour lui substituer le vrai nom du pape qui était Sixte IV.

Volpe partit ï"^^'' l'Italie dans le ourantde janvier 1472. Ses comparons devaient être probablement es Russes, les sources ne mentionent que leur présence, sans autre idication plus précise. Les premières ouvelles de l'ambassadeur improvisé ^us viennent de Venise, elles ne sont nsde bon augure. Le 27 avril 1472, ■s sénateurs décidèrent de rappeler révisan et de le défrayer pour son ;touravec cent cinquante ducats. La lesure était motivée par les rapports ^usde Moscou, dans lesquels Finforiné secrétaire se plaignait d'avoir été îinplètement abandonné par Volpe.

rivé de cet appui, ne sachant pas la ngue du pays, il lui était désormais npossible d'accomplir sa mission, es étranges procédés de Volpe ajoulient du poids à cette accusation : il aversait en ce moment l'Italie, se irigeant vers Rome, et semblait à essein éviter Venise, où il avait sou- ;vé lui-même de si grosses questions.

Ailleurs la fortune se montra plus favorable à l'envoyé moscovite. Dans les premiers jours du mois de mai, il se croisa à Bologne avec Bessarion qui se rendait en France. Succombant sous le poids de l'âge, des maladies et des fatigues, le cardinal avait refusé cette légation, mais les instances de Sixte IV, une lettre pressante de Louis XI, peutêtre le secret espoir d'enrôler le roi de France dans une croisade, décidèrent l'illustre vétéran à braver les périls d'un long voyage. Il allait servir la cause de PEgliseet, de sa grande voix, appeler les peuples au combat du Christ. Au milieu de ces absorbantes préoccupations, l'ami des Paléologues songeait à l'avenir de Zoé, à son mariage avec le puissant souverain du Nord. Nous en avons la preuve touchante dans une lettre adressée aux Siennois à la suite de l'entrevue avec Volpe. Bessarion supposait que tous les obstacles seraient écartés. Voyant déjà la princesse en route pour Moscou, il ciésirait que son voyage à travers l'Italie fût une marche triomphale, qu'elle apparût parmi les Russes en fille de grande race, estimée des peuples d'Occident. « Nous nous sommes

rencontrés à Bologne, . écrit-il aux prieurs de Sienne, avec l'envoyé du seigneur de la Grande Russie qui se rend à Rome pour y contracter, au nom de son maître, une alliance avec la nièce de l'empereur de Byzance. Cette affaire est l'objet de nos soins et de notre sollicitude, car nous avons toujours été animé de bienveillance et de pitié envers les princes byzantins qui ont survécu à la grande catastrophe, nous avons cru devoir leur venir en aide à cause du lien commun qui nous rattache à notre patrie et à notre nation. Si la fiancée devait passer par Sienne, nous vous conjurons de lui faire une brillante réception, afin que ses compagnons puissent rendre témoignage de l'amour des Italiens pour elle. Cela lui donnera du prestige auprès de son époux et vous fera grand honneur.

Quant à nous, notre reconnaissance vous sera acquise à tout jamais. » Il est à présumer que Bessarion aura écrit d'autres lettres du même genre, et recommandé de vive voix la princesse aux Bolonais, qui gardaient bon souvenir de leur ancien légat.

Encouragé par ces succès, Volpe partit pour Rome. Vers la fin de mai

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1472, il se trouvait aux portes de la Ville éternelle, sur les hauteurs de Monte-Mario, attendant que les questions préliminaires d'étiquette fussent réglées. Naguère gracieusement accueilli par Paul II, il pouvait compter sur une égale bienveillance auprès de Sixte IV. Le pauvre moine franciscain, aux traits énergiques et puissants, tels que les a ébauchés Melozzo da Forli, aux rides, révélatrices de labeur, qui se pressent sur le front, avait repris le projet de ligue anti-ottomane sitôt qu'il eut ceint la tiare. De fréquentes processions parcouraient les rues de Rome, implorant le secours céleste. Un congrès devait se réunir soit à Mantoue, soit à Ancône, et comme les souverains tergiversaient, le pape envoya luimême, le 23 décembre 1471, cinq légats a latere dans les principales cours d'Europe, conclut une alliance avec Naples et Venise, encouragea Ouzoun- Hassan à continuer la guerre et lança une bulle contre lesTurcs. Dévoué sincèrement à l'Eglise, soucieux de répandre la vraie foi, il aurait mieux justifié les espérances que l'on mettait en lui, si le népotisme, se mêlant à hi politique, n'eût enrayé ses bonnes mten-

tions. Les conditions de l'Italie exi-

feaient que Sixte IV se créât un parti.

1 s'attacha sa famille par des largesses, sans se rendre suffisamment compte du prix de l'argent. Les bénéfices s'accumulèrent entre les mains des neveux qui trop souvent n'en firent qu'un usage répréhensible.

Chose étrange ! dans un siècle si fécond en observateurs attentifs, l'ambassade de Volpe a presque passé ina- Rerçue. Laissons ici la parole à Jacques laffei de Volterra, seul contemporain, à notre connaissance, qui ait consigné ce fait avec quelques détails.

« Les Pères, dit-il, ont été convoqués aujourd'hui (24 mai) en conseil. La convocation a été occasionnée par les ambassadeurs d'Ivan, duc de la Russie Blanche. Ceux-ci sont venus d'abord pour vénérer le pontife romain, ensuite pour contracter le mariage avec la fille de l'ancien despote du Péloponnèse.

Après avoir quitté sa patrie avec ses deux frères, elle vivait à Rome des pieuses subventions du Siège apostolique.

Les ambassadeurs reçurent l'ordre de s'arrêter dans un hôtel de Monte-Mario, d'où l'on domine la ville, afin qu'en attendant une décision pût être prise

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sur le mariage et sur la manière de recevoir les ambassadeurs. Quelques doutes avaient surgi à cet égard ; on n'était pas suffisamment renseigné sur la foi aes Ruthènes. Les avis furent donnés. On approuva le mariage. On

f)ermit aussi que les fiançailles, selon e désir qui en avait été exprimé, eussent lieu dans la basilique des saints apôtres Pierre et Paul, avec la participation des prélats. On obtint que les familiers du pontife et des cardinaux allassent à la rencontre des ambassadeurs. Ces décisions furent appuyées sur les motifs suivants : les Ruthènes ont accepté autrefois le concile de Florence et ils ont eu un archevêque latin nommé par le Siège romain, car les Grecs s'adressent pour le choix de leurs évêques au patriarche de Constantino-

{)le; ils demandent maintenant qu'on eur envoie un ambassadeur pour connaître de leur foi, étudier la situation, corriger ce qui serait jugé erroné et recevoir leur profession d'obéissance.

Enfin, lors même que les Ruthènes seraient tout à fait hérétiques, les mariages avec eux, d'après le droit pontifical, ne sont pas invalides. D'ailleurs, les fils égarés semblent devoir être rappe-

; > '"Hhssadenri r,? V^Pf^éte foi à

tife romain, ce qui équivaut chez les Ruthènes à une profession de pleine obéissance ; des remerciements furent exprimés pour les dons. Les ambassadeurs du roi de Naples, des Vénitiens, des Milanais, des Florentins, et du duc de Ferrare, appelés pour d'autres affaires auprès du pontife, furent présents à cette solennité. »

Les assertions du chroniqueur romain sont confirmées par la dépêche des envoyés de Milan, Giovanni Arcimboldi, évêque de Novare et plus tard cardinal, et Nicodemo Tranchedini de Pontremoli. « Alors, écrivent-ils, le 25 mai, à Galeazzo Sforza, le pape fit entrer un ambassadeur du duc de Russie, lequel en notre présence et en peu de mots exprima des hommages de manière à faire tacitement acte d obéissance, et offrit deux liasses de zibelines au nombre de cent ou à peu près.

Le pape les reçut avec satisfaction, et après bien des actions de grâces et des compliments, il remercia encore l'ambassadeur d'être venu, au nom de son maître, épouser la sœur des jeunes despotes qui demeurent ici. Il appela celle-ci fille du Siège apostolique et du sacré collège des cardinaux pour avoir

été longtemps élevée ici aux frais de la sainte Église. A cause de cela il voulait que les fiançailles se fissent dans la basilique du prince des apôtres, saint Pierre, mais il ne dit pas à quelle époque, nous croyons cependant que ce sera prochainement. »

Si le récit de MafFei, secrétaire du cardinal Ammanati et bien placé pour être fidèlement renseigné, est incontestable quant aux événements qui se sont passés sous ses yeux, on ne saurait en dire autant de ceux qui échappaient à son contrôle personnel. Il y a là des erreurs de fait qu'il importe de * relever. Et d'abord, le concile de Florence n'a jamais été accepté à Moscou.

Au contraire, à peine promulgué, en 1441, il fut aussitôt rejeté avec horreur. Isidore, le hardi promulgateur, fut traité d'apostat, chargé de fers, et n'échappa que par la fuite à de plus cruels traitements. Il est vrai que la bulle d'Eugène IV a été admise à Kiev, centre religieux des provinces russes de la Pologne, mais celles-ci, constituées en métropole spéciale, dès 1458, reconnurent l'autorité du pape et se détachèrent complètement de Moscou.

Aussi les grands-kniaz inébranlables

dans leur système n'ont-ils jamais demandé à Rome d'évêque latin ou autre. Que s'ils ne s'adressaient plus au patriarche d'Orient, si les métropolites Théodose et Philippe, élus par le clergé, n'avaient pas recherché la confirmation de Byzance, cette infraction à l'usage trahissait sans doute les progrès de l'autonomie intérieure, mais elle s'expliquait par la difficulté des communications et ne rompait pas les liens hiérarchiques, encore moins devait-elle profiter au pape. La plus indulgente critique ne saurait admettre que le grand-kniaz Ivan eût jamais risqué un acte de soumission au Saint- Siège ou désiré la réforme de l'Eglise russe par un légat de Rome. Non seulement les chroniques n'y font pas la moindre allusion, mais le caractère hautain d'Ivan, son attachement à l'église nationale, tous les événements de son règne sont en flagrante opposition avec des démarches qui lui eussent paru plus humiliantes encore qu'attentatoires à la foi. L'ouaille du métropolite Philippe n'était rien moins que chaud partisan du concile de Florence ou disciple docile de l'Eglise latine. Inutile d'ajouter que la missive

des ambassadeurs n'aura pas été rendue littéralement par Maffei : jamais une pièce si laconique n'a été libellée au Kremlin, jamais les formules d'étiquette n'ont été bouleversées avec tant d'audace ; au xv** siècle, on se servait déjà du Titouliarnik, où les titres des souverainsétrangersétaient scrupuleusement consignés; quant à ceux du grand-kniaz, personne n'eût osé les réduire à trois mots.

Mais alors comment expliquer l'accueil favorable fait par le pape à des propositions qui n'avaient d'autre base qu'un tissu d'erreurs? Peut-on supposer, à la cour de Rome, une si profonde ignorance de l'état réel des choses? En vain chercherait-on une réponse dans les documents contemporains; ils ne renferment pas d'indications précises.

Cependant, à bien considérer les faits par eux-mêmes, les soupçons se portent sur Volpe. N'aurait-il pas joué double jeu et abusé de sa position ? Orthodoxe àMoscou, catholique à Rome, n'auraitil pas sacrifié la vérité pour convaincre tour à tour le grand-kniaz et le pape? Une affaire politique et lucrative marchait de front avec la conclusion du mariage ; Volpe, on le verra tout à

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l'heure, s'intéressait à Tune et à l'autre ; les scrupules de délicatesse lui étaient étrangers.

La vérité est que l'orthodoxe Ivan appartenait à une église séparée du Saint-Siège depuis Michel Cérulaire, tandis q^ue Zoé était catholique, nous ne saurions dire exacternent de quel rite, grec ou latin. Les fiancés ne professaftt pas le même culte, il s'agissait, pQur parler le langage moderne, d'un mariage mixte. Or l'Eglise reconnaît que ces unions sont toujours valides, mais elles ne sont licites que dans certaines circonstances, avec la condition expresse que les enfants à naître seront catholiques. Envers les princes byzantins on avait usé, dès l'année 141 8, d'une grande condescendance dans les formes sans rien changer au fond des choses. Les fils de l'empereur Manuel avaient été autorisés par Martin V à épouser des femmes catholiques. Le bref pontifical déclare que cette concession se fait en but de faciliter la réunion des Eglises d'Orient et d'Occident, et il résume toutes les conditions sous cette clause générale, que ces mariages ne porteraient aucun préjudice à la vraie foi. Les ménagements

du pape ne pouvaient aller au-delà de cette réticence. Sixte IV se trouvait vis-à-vis d'Ivan dans la même situation que Martin V vis-à-vis de Manuel :

la dispense nécessaire pouvait être accordée à Zoé, pourvu que les intérêts de la foi fussent sauvegardés. Si toutes ces précautions n'ont pas été pri- ■* ses, c'est qu'on n'était pas suffisamment renseigné, peut-être ébloui par les trompeuses assurances de Volpe.

Quoi qu'il en soit, l'ambassadeur de Moscou avait pour le moment atteint son but. Malgré l'activité fiévreuse qui absorbait alors les Romains, l'affaire du mariage ne fut pas négligée. Une ligue contre les Turcs venait d'être conclue avec Naples et Venise, le pape avait enrôlé des soldats et armé vmgtquatre galères. Le 28 mai, à l'issue de la messe, il bénit à Saint-Pierre les drapeaux des croisés. Dans l'aprèsmidi, nouvelle cérémonie guerrière :

Sixte IV se rendit à cheval vers le mouillage des quatre galères qui avaient remonté le Tibre jusqu'à la hauteur de Saint-Paul et appela les grâces célestes sur les marins et leur amiral, cardinal Carafa. Le jour même où la flotte pontificale quittait le port

d'Ostie, le i^^ juin, fut fixé pour les fiançailles de Zoé ou son mariage par procuration, car les documents s expriment d'une manière équivoque.

La plume alerte d'un humaniste a esquissé la silhouette de la princesse byzantine quelques semaines avant cet événement. Clarice Orsini, mariée depuis quatre ans à Lorenzo Medici, vint à Rome vers cette époque, amenant dans sa compagnie Luigi Pulci. La jeune patricienne, élancée et majestueuse, était dans tout l'éclat de sa beauté classique. Epris de ses charmes, le poète florentin se montra envers Zoe rigoureux à l'excès. Clarice fit une visite d'étiquette à la fiancée d'Ivan, et Pulci saisit l'occasion pour donner libre cours à sa malice. « Je m'en vais te décrire brièvement, mande-t-il à son ami et confident Lorenzo Medici, cette coupole de Norcia ou plutôt cette montacne de graisse que nous visitâmes. A la vérité, je ne croyais pas qu'il y en eût tant dans toute l'Allemagne et en Sardaigne.

Nous entrâmes dans la chambre où ce jeudi gras de femme était pompeusement assise, et elle avait, je t'assure, de quoi s'asseoir Deux grosses tim-

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baies turques sur la poitrine, un affreux rnenton, un visage ressortissant, une paire de joues de truie, le cou enfoncé dans les timbales. Deux yeux qui eh valent quatre, avec de tels sourcils et tant de graisse et de lard tout autour que le Pô n'est pas mieux endigué. Et ne pense pas que les jambes soient comme les jamoes de Giulio le Maigre Je ne sache pas avoir jamais vu

chose aussi onctueuse et grasse, aussi flasque et morbide, et enfin aussi ridicule q^ue cette étrange befania.,. Après cela, je n'ai plus rêvé la nuit que des montagnes de beurre et de graisse, de suif et de petits pains, et autres choses dégoûtantes ^.. » Les Byzantines du xve siècle abusaient, il est vrai, des onguents et des couleurs; elles pouvaient être mieux étoffées que les frêles Italiennes, mais les railleries de Pulci.sont évidemment du domaine de la fiction. Elles étaient d'ailleurs aiguisées par une rancune d'ordre purement matériel. L'entretien dura long- .temps, un des frères de Zoé servait d'interprète, et malgré l'heure avancée

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