‹ La russie et l'Orient: Mariage d'un tsar au VaticanChapitre 15 sur 22 · I. Leltere di Luigi Puîci, p. 63 à 67, n" XXI, 20 mai · texte numérisé non relu

I. Leltere di Luigi Puîci, p. 63 à 67, n" XXI, 20 mai

LA RUSSIE ET L^ORIENT 5l

de la soirée, on n'offrit aux visiteurs ni collation ni verre de vin, « ni en grec, ni en latin, ni même en laneue vulgaire », dit l'auteur désappointe de Morgante maggiore. Moins prévenu que son collègue affamé, un certain Benedetto s'extasiait sur la petite bouche de Zoé, et trouvait qu'elle crachait délicieusement. Clarice Orsini, plus compétente dans l'espèce, n'hésitait pas à déclarer que la princesse était belle. Nous verrons bientôt de nombreux chroniqueurs se ranger au même avis, ce qui permet de croire que Pulci a fait non le portrait de Zoé, mais sa caricature. A travers le persiflage impitoyable du satirique poète, une note réelle et vivante se laisse surprendre :

dans les cours raffinées d'Italie, au milieu des femmes gracieuses de la Renaissance, spirituelles et délicates, une Byzantine, grosse et lourde, n'était plus à sa place. Les destinées de Zoé la poussaient vers le Nord.

Au jour fixé pour la solennité du mariage, la basilique vaticane dut se revêtir de toutes ses splendeurs. Ici encore, tandis que les plus fidèles chroniqueurs passent sous silence un fait qui se plaçait naturellenient sous

leur plume, Maffei est le seul à nous donner quelques détails. Théodore Gaza en écrivit bien à Francesco Filelfo, mais le message de cet autre témoin oculaire n'a pas été découvert jusqu'ici. Nous devons nous borner au premier.

Un évêque dont le nom ne s*est pas conservé prêta son concours à la brillante cérémonie. L'assistance qui entourait la princesse était nombreuse et distinguée. On remarquait en première ligne la reine de Bosnie, Catherine, veuve de Stéphane, qui abritait à Rome ses malheurs depuis que les Turcs avaient envahi ses Etats, et se disait à bon droit « la plus infortunée des reines ». Dénuée complètement de ressources, elle vivait d une pension mensuelle de cent ducats servie par le Saint-Siège. Quatre fidèles compagnes, Paula, Hélène, Marie, Praxine, l'avaient suivie en exil. Ces matrones bosniaques furent probablement les seules femmes slaves qui assistèrent au mariage de la future souveraine de Moscou. Les Médicis se firent représenter par Clarice Orsini.

Les patriciennes les plus illustres de Rome, de Florence et de Sienne vin-

rent en personne. Les cardinaux envoyèrent des délégués.

Maffei ne mentionne pas un seul Grec, mais il n'est pas téméraire de supposer que tous les compatriotes de Zoé, présents à Rome, furent du nombre des invités. Le fait est absolument certain pour Théodore Gaza, ami de Bessarion, orateur célèbre, calligraphe et savant. Il avait assisté au concile de Florence, rompu des lances pour défendre Aristote et acquis une haute réputation à Romq et à Naples. Renseigné par lui sur cet événement, Filelfo, alors à Milan, lui exprimait, le i^*" juillet 1472, sa satisfaction et ses remerciements. Nulle trace historique, mais forte présomption en faveur d'Anne Notaras, fille du* malheureux Lucas. Naguère fiancée à l'empereur Constantin Dragazès, oncle de Zoé, elle avait ajouté à son nom celui de Paléologue et quitté Constantinople un peu avant la chute de cette ville.

Etablie à Rome avec son frère Jacques, l'illustre matrone rêvait la création, au fond de l'Italie, d'un petit Etat grec indépendant. Le château en ruines de Montacuto fut acheté dans ce but aux Siennois et, le 22 juillet 1472, un con-

trat stipulé avec Sienne garantissait les franchises de la future république.

Cette colonie semble être restée à Tétat de projet. Elle n'en est pas moins une

f)reuve des sentiments patriotiques de afondatrice. Si profondément dévouée à son infortunée nation, si attachée aux Paléologues, Anne Notaras a dû reporter ses sympathies sur Zoé et, à meilleur droit que tout autre, l'accompagner à l'autel.

Un fâcheux incident surgit au milieu despompes nuptiales. Au moment d'échanger les bagues, Volpe, pris au dépourvu, dut avouer qu'il n'en avait pas apporté pour la fiancée, pareil usage, disait-il, n'existant pas à Moscou.

Ses excuses parurent équivoques, et la déconvenue produisit une si vive impression qu'on se prit à douter de ses pleins pouvoirs. Le lendemain du mariage. Sixte IV se plaignit en plein consistoire que l'ambassadeur eût agi sans mandat régulier de son maître.

Les soupçons s'accrurent lorsqu'on en vint aux projets de croisade contre les Ottomans. Des bruits confus circulaient dans la foule sur l'imminence de communications importantes. On s'attendait à un grand triomphe de

TEglise. Aussi la déception fut-elk complète après Taudience du 2 juin.

Volpe s'exprima, à cette occasion, en latin. Il se vantait d'avoir des relations privées de commerce avec le khan des Tatars. Celui-ci s'offrait à lever une armée formidable, à marcher contre les Turcs, à les attaquer du côté de la Hongrie, pourvu qu'on lui versât, après le début des hostilités, un subside mensuel de dix mille ducats. Pour conclure ce traité médiocrement onéreux, il fallait encore, d'après les. calculs de l'orateur, offrir aux Tatars, en guise d'entrée en matières, des présents de la valeur de six mille ducats. L'idée assurément ne manquait pas de grandeur, mais les sommes à verser parurent trop fortes et les garanties insuffisantes. On craignait que Volpe ne détournât à son profit les deniers publics; il n'était rien moins que sûr que le roi de Hongrie laisserait libre passage aux Tatars. Pouvait-on d'ailleurs se fier à des mercenaires coutum-iers de trahison?

Leur victoire ne serait-elle pas, au fond, un nouveau triomphe de l'islam? A la suite de ces considérants, les fins de non-recevoir furent la seule

réponse du Saint-Siège. Pour en apprécier la prudence, il suffit de se rappeler les discours de Gislardi à Venise, en 1470. A cette époque, Volpe déclarait au sénat, par la bouche de son neveu, que les Tatars étaient prêts à envahir la Turquie, l'alliance avec Mohammed était un fait accompli, et voici que deux ans après, en 1472, cette mênie alliance est encore à faire, au prix de lourds sacrifices pécuniaires. Un redoutable dilemme s'élève du fond de ces données contradictoires :

la vérité a été certainement altérée , soit par Gislardi à Venise , soit par Volpe à Rome. L'un des deux est cou-

f)able, peut-être tous les deux; l'aliance des Tatars n'aura été qu'un fantôme, évoqué à plaisir pour profiter des largesses de Rome et de Venise.

Si les projets belliqueux de l'envoyé moscovite furent repoussés, on ne crut pas devoir revenir sur les combinaisons matrimoniales. La princesse Zoé ne se ressentit pas des soupçons qui planaient sur Volpe. Sixte IV se montra jusqu'au bout généreux et paternel : six mille ducats environ, outre les présents, furent assignés en dot

à l'orpheline des césars. Les fresques de Santo Spirito qui représentent la vie de Sixte IV, et sont presque toutes Tœuvre d'un peintre de l'ancienne école d'Ombrie, celle peut-être d'un disciple de Benedetto Buonfigli, ont conservé le souvenir de ces largesses.

A gauche du bel autel élevé par Palladio, dans le haut de la travée, on voit une peinture murale, de date plus récente cependant que la plupart des autres, qui nous montre Zoé à genoux devant le pape, à côté d'elle, à genoux également, fa fiction de l'artiste a mis son fiancé ; ils ont tous deux la couronne sur la tête, et le pape, assisté d'André Paléologue et de Leonardo Tocco, donne une bourse à Zoé. Deux épigraphes latines à peu près identiques, recueillies par Forcella, donnent les noms des personnages et expliquent la fresque malheureusement lort restaurée. Les mêmes renseignements se retrouvent dans le journal de Platina. Enfin, un document tout à fait inédit et de la plus haute importance les confirme d'une manière authentique.

Aux archives d'Etat de Rome on conserve soigneusement un ordre de

paiement, en date du 20 juin 1472, des cardinaux d'EstoutevîUe, Calandrini et Angelo Capranica, commissaires généraux de la croisade. A ce titre, ces trois cardinaux administraient une caisse spéciale, détachée de la comptabilité générale, alimentée surtout par les revenus du monopole d'alun, et destinée uniquement aux besoins de la guerre contre les Turcs.

L'ordre est adressé aux « honorables sieurs » Lorenzo et Giuliano de Medicis, dépositaires de l'argent dévolu à la sainte entreprise. Les célèbres banquiers, désormais souverains, sont autorisés par cet acte à disposer d'une somme de six mille quatre cents ducats, qui avait été l'oDJet d'une convention spéciale avec le cardinal camerlingue Orsini , et dont voici la destination : quatre mille ducats seront versés, par ordre du pape, à la princesse Zoe, « reine de Russie, pour certaines dépenses qu'elle doit faire à l'occasion de son voyage en Russie et pour d'autres motifs » ; six cents ducats reviendront à l'évêque chargé d'accompagner la fiancée à Moscou ; le reliquat de dix-huit cents ducats restera en caisse. Les chiffres indiqués

ici doivent être contrôlés par lès chiffres des dépenses consignés dans un autre document. La générosité pontificale ne pouvait que s'accroître : en effet, le 27 juin 1472, cinq mille quatre cents ducats sont pa^és à Zoé, six cents à l'évêque, ce qui fait un total de six mille aucats aéboursés par le Saint-Siège au profit de la princesse byzantine, et en vue de la croisade, comme le prouve assez la provenance de l'argent.

Le pape songea aussi à entourer Zoç, pour le voyage, d'une suite convenable, composée de Grecs et d'Italiens, sans compter les Russes qui rentraient dans leur pays. Volpe resta naturellement à la tête de cette cour improvisée. Parmi les Grecs on remarquait louri Trakhaniote, un des négociateurs du mariage; le prince Constantin, que l'Église orthodoxe vénère sous le nom de saint Cassien ; Démétrius, ambassadeur des frères de Zoé. Quant aux Italiens, le plus illustre d'entre eux était Antoine Bonumbre, Génois d'origine, probablement de Costa di Vado, évêque d'Accia en Corse. Les chroniques russes le désignent du nom de cardinal Antoine,

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mais il est sûr qu'il n'a jamais fait partie du sacré collège. Du reste, les détails sur ce personnage font complètement défaut ; c'est même la première fois qu'il paraît dans l'histoire avec son nom patronymique de Bonumbre. Il est difficile de préciser le nombre exact des partants : dans les différentes villes qu'ils ont traversées, on parle tantôt de cinquante chevaux, tantôt de cent.

Enfin des lettres pontificales furent adressées probablement à tous les souverains dont les États se trouvaient sur le passage de Zoé. On connaît les brefs de Sixte IV aux anciens de Bologne, à la ville de Nlirnberg, aux proconsuls de Lubeck. Leur contenu à peu près identique autorise la conjecture que nous venons d'émettre, d'ailleurs confirmée par les sources russes. Voici, en guise d'exemple, un bref du 21 juin 1472 au duc de Modène, Ercolo d'Esté.

« Notre chère fille en Jésus-Christ, ainsi s'exprime le pape, la noble matrone Zoé, fille du légitime successeur de l'empire de Constantinople, Thomas Paléologue, d'insigne mémoire, est venue se réfugier auprès du Siège

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apostolique, après avoir échappé aux mains impies des Turcs, lors de la chute de la capitale de rOrient et de la dévastation du Péloponnèse. Nous l'avons accueillie avec des sentiments de piété et l'avons comblée d'honneurs à titre de fille préférée entre toutes.

Elle se rend maintenant auprès de répoux auquel elle a été récemment fiancée par nos soins, [nobis aiictoribus), le cher fils, noble seigneur Ivan, grand-duc de Moscou, Novgorod, Pskov, Perm, etc., fils de feu le grand-duc Basile, d'illustre mémoire.

Nous, qui portons la même Zoé, d'origine si illustre, dans les entrailles de la charité, nous désirons qu'elle soit partout reçue et traitée avec bienveillance, et, par les présentes lettres, nous exhortons dans le Seigneur Ta Noblesse, au nom du respect dû à nous et au dit Siège, dont Zoé est la pupille, {cujus ipsa alumna est)^ àt la recevoir avec humanité et bonté dans tous les endroits de tes Etats par où elle passera. Ce sera digne d'éloge et nous donnera la plus grande satisfaction. »

Le même jour dont le bref est daté eut lieu l'audience de congé. Sixte IV

reçut la princesse Zoé dans les jardins du Vatican. Volpe, toujours traité d'ambassadeur, était présent. Les souvenirs du concile de Florence ont sans doute été évoqués à cette occasion; Rome ne désirait pas autre chose que de rappeler à la vie ce pacte solennel.

Malheureusement les ambassadeurs milanais qui seuls ont mentionné ce fait n'entrent pas dans les détails. En réalité, Tannée 1472 marquait plutôt des phases d'éloignement que de rapprochement : un synode convoqué à Constantinople par le patriarche Siméon rejeta formellement les décrets de Florence; à Moscou, on décerna l'honneur des autels au métropolite Jonas, ennemi acharné de Rome et grand thaumaturge, pour avoir guéri un malheureux de ses maux de dents en lui appliquant un vigoureux soufflet. En même temps, un grand deuil frappa tous les partisans sincères de la paix religieuse : le 18 novembre, mourut à Ravenne le cardinal Bessarion, le plus noble, le plus actif, le plus vénéré représentant de l'union.

Le départ de Zoé fut fixé au 24 juin.

Jamais encore Rome n'avait vu sortir de ses murs une caravane si hétéro-

gène. L'aigle byzantine n'avait fait qu'un bref séjour sur les bords du Tibre, elle reprenait maintenant son vol vers le Nord. A sa suite marchaient des Grecs, à la recherche de la fortune et des honneurs ; des Italiens qui allaient battre monnaie ou faire de la théologie; des Moscovites, fiers de leur conquête, et rêvant .peutêtre l'empire d'Orient. Nous suivrons la princesse d'étape en étape, guidés par nos documents, pour la plupart inédits.

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