‹ La russie et l'Orient: Mariage d'un tsar au VaticanChapitre 16 sur 22 · ZOÉ PALÉOLOGUE A MOSCOU · texte numérisé non relu

ZOÉ PALÉOLOGUE A MOSCOU

(Voir l'Appendice, no VI).

ORSQUE les empereurs et les princes se rendaient dans la ville éternelle par la Toscane, ils descendaient de Florence par Sienne, Radicofani et Acquapendente jusqu'à Viterbe : c'est, à rebours, le chemin de nos voyageurs.

Une tradition aussi ancienne qu'invraisemblable fait de Viterbe le berceau des Paléologues. Les chroniques locales ne tarissent pas sur cette légende. Dans la salle du conseil municipal, la place d'honneur est réservée au portrait de Michel Paléologue. Par une étrange ironie du sort, les archi-

vcs de la ville ne possèdent pas le moindre document sur le passage de Zoé. Un seul chroniqueur, et encore n'est-ce pas le plus autorisé, en a conservé le souvenir. Il raconte brièvement que, célèbre par sa beauté et sa haute naissance, la princesse fut demandée en mariage par le « roi de Russie » avec promesse de reconquérir la Morée sur les Turcs, et qu'elle traversa Viterbe pour se rendre auprès de son époux.

Le 29 juin, Zoé arrivait à Sienne.

On se rappelle que Bessarion avait longtemps à l'avance recommandé la princesse aux compatriotes de sainte Catherine. Sixte IV leur avait aussi adressé un bref qui n'a pu être retrouvé. Ces augustes démarches ne restèrent pas sans résultat. Le jour même de 1 entrée de Zoé dans la ville, les ref)résentants de la « cité magnifique », convoqués en nombre suffisant, votèrent par cent vingt-quatre voix contre quarante-deux une somme de cinquante florins pour couvrir les frais de réception et d'hospitalité. La princesse fut logée dans une maison attenante à la superbe cathédrale. On lui prodigua les plus grands honneurs.

Allegretto Allegretti Tatteste dans son journal.

Les traces des voyageurs se perdent ici pour quelque temps. Florence était sur leurcnemin. Les Médicis s'intéressaient à la souveraine dont ils avaient payé la dot. L'hellénisme était en vogue dans ce foyer de la Renaissance.

Les Grecs chassés de Constantinople y séjournaient volontiers. L'académie platonicienne comptait de nombreux adeptes dans son sein, et Lorenzo, entouré de philosophes et de poètes, célébrait chaque année, comme au temps de Porphyre, une fête en l'honneur de Platon. Démétrius Chalcondyle, succédant à Argyropoulos, enseignait, aux frais de la commune, les lettres grecques. La jeunesse se pressait en foule autour de sa chaire, il étonnait ses auditeurs par son érudition, il les charmait par son éloquence, sans que les travaux de l'esprit refroidissent en lui la sève vitale : à soixantedix-sept ans, il devenait l'heureux père d'une dixième progéniture. Tous ces Grecs et ces grécisants eussent reçu, le cas échéant, avec une vénération patriotique le rejeton des césars byzantins, mais il n'en reste, que nous

sachions, aucun souvenir contemporain. Les entreprises militaires de Tannée 1472, les troubles intérieurs préoccupaient davantage les chroniqueurs.

C'est à Bologne, le 10 juillet, cjue nous retrouvons la princesse. Virgilio Malvezzi, un des principaux seigneurs, lui fit un splendide accueil dans son palais. Toute la ville eut plus d'une fois roccasion d'admirer Zoé. D'une taille peu élevée, elle paraissait avoir vingt-quatre ans; les flammes de l'Orient brillaient dans ses yeux, la blancheur de sa peau trahissait la noblesse de sa race. En vérité, s'écrient avec enthousiasme les annalistes de Bologne, en vérité, elle était ravissante et Délie, comme s'ils eussent voulu donner un démenti à Pulci et nous mettre en garde contre ses sarcasmes. Lorsqu'elle se montrait en public, un manteau de brocart et d'hermeline, recouvrant sa robe écarlate, flottait sur ses épaules; une coiffure étincelante d'or et de perles ornait sa tête ; une piefre précieuse montée en agrafe et attachée au bras gauche attirait tous les regards.

Les plus nobles jeunes gens faisaient cortège à l'illustre orpheline. On se disputait l'honneur de tenir la bride

de son cheval. Une pompe extraordinaire fut déployée lorsqu'on se rendit à l'église de Saint-Dominique, où reposent les glorieuses cendres du fondateur des frères prêcheurs. Zoé assista pieusement à la messe célébrée sur le tombeau du patriarche. Les spectateurs restèrent édifiés et émus.

Cependant pourgagner l'Allemagne, car Volpe n'entendait plus s'aventurer dans la Lithuanie, il fallait traverser le territoire de Venise, Si l'ingénieux voyageur évitait avec soin le siège du terrible conseil des Dix, à cause des comptes embarrassants qu'il aurait eu à y rendre, ses plus chers souvenirs l'attiraient vers Vicence, sa ville natale, où la voix populaire le faisait passer pour « trésorier et secrétaire du roi de Russie ». Le grand-kniaz Ivan eût été sans doute plus étonné que tout autre si ces titres pompeux fussent parvenus à sa connaissance.

Volpe n'était pas homme à s'effaroucher de si peu. Il se dirigea hardiment vers la cité de ses ancêtres, pittoresque et élégante, mais vierge encore des beaux édifices de Scamozzi et de Palladio. Une première halte eut lieu aux environs, dans la villa de Nanto qui

appartenait àTrevisano Volpe, cousin de Gian Battista. En souvenir de la visite, le propriétaire du château reçut le privilège de porter dans ses armes Taigle byzantine avec la couronne. Le 19 juillet, deux heures avant le coucher du soleil, Zoé fit son entrée dans la ville. Leonardo Nogarola lui offrit rhospitalité dans son palais. Elle y passa deux jours, le 20 et 21 juillet, au milieu des fêtes et des banquets.

En son honneur, on promena dans les rues la fameuse ruota de 'notaji, tour ambulante d'une hauteur de vingttrois mètres, remplie de figures allégoriques, portée sur les épaules vigoureuses de nombreux athlètes, et soutenue des deux côtés par trois longues perches. Au milieu, à la place d'honneur, est assis un jeune homme, en costume blanc de femme, représentant la justice, avec une couronne sur la tête, la balance et le glaive dans les mains. Deux hérauts, préposés à sa garde , se tiennent immobiles à ses côtés. Au-dessus plane Taigle byzantine à deux têtes, tenant dans ses serres le globe et l'épée. Un autre panneau plus grand, mais placé plus bas, porte les armoiries de Vicence, de

gueules à croix d'argent. Au sommet deja tour, un adolescent s'abrite sous une ombrelle multicolore et agite un drapeau rouge. En bas, la plate-forme est occupée par des hérauts à pied et à cheval. Quelques degrés mènent à une autre estrade où des Turcs balancent gravement trois berceaux mobiles, qui contiennent chacun deux grands enfants. L'humeur naïve de nos pères se complaisait dans ces exhibitions bizarres, on les réservait pour les plus grandes solennités. Le collège des notaires, propriétaire de la ruota qui portait son nom, se flattait sans doute d'avoir bien mérité de Zoé. Les Vénitiens s'associèrent aux manifestations de Vicence. Ils envoyèrent, paraît-il, des cadeaux de prix et se chargèrent des frais de voyage sur tout leur territoire.

Ces magnifiques réceptions furent les derniers adieux de l'Italie à la fille des césars. Zoé ne devait plus revoir ni le ciel azuré, ni le brillant soleil du Midi; elle ne devait plus respirer son air tiède et embaumé. Bientôt les gigantesques gardiens du monde germanique, les Alpes, se dressèrent devant la caravane avec leurs cimes couvertes

de neige. D'ordinaire on les passait à l'endroit nommé Piano délia Fugazza pour descendre ensuite vers Rovereto et Trente. Trissino fera ce chemin lorsqu'il viendra offrir ses produits littéraires à Charles-Quint. Nos voyageurs durent aussi toucher Innsbruck et Augsbourg, mais c'est à Nlirnberg seulement, à notre connaissance, que les chroniqueurs reprennent leur plume. Le lo août, Zoé arrivait dans cette ville ^t y passait quatre jours.

Les autorités lui offrirent une riche ceinture; les matrones, en leur propre nom, un baril de vin et des sucreries. Un grand bal réunit à l'hôtel-deville l'élite de la société. La princesse y assista, mais elle se dit souffrante et ne voulut pas de ses pieds byzantins remuer la poussière allemande. Lorsqu'elle rentrait chez elle, deux habiles cavaliers exécutèrent une chevauchée sur la place du marché : Zoé leur mit au doigt des bagues d'or. Détail curieux : aux yeux des bons Nurembergeois, Ivan passait pour un puissant souverain « qui habitait au delà de Novgorod », et le légat pontifical, écrivaient leurs chroniqueurs, se rendait dans ces contrées lointaines pour lui

donner la couronne royale et pour y prêcher la foi chrétienne. Assurément, nul autre que Volpe n'était Tauteur de ces indiscrétions. Ce sont les premières origines d'une rumeur étrange qui dura plus d'un siècle.

Le 8 septembre, la métropole de la Ligue hanséatique se mettait en frais pour fêter celle qui passait en Allemagne pour la fille de l'empereur de Constantinople. De Llibeck, Zoé se rendit par mer à Revel, où les chevaliers teutoniques lui firent les honneurs de la ville. A Dorpat, des représentants du grand-kniaz vinrent audevant de la future souveraine.

Sur ces entrefaites, la grande nouvelle s'était répandue en Russie. Le peuple voulait prendre part à la joie de son maître et souhaiter la bienvenue à Zoé. Les Pskoviens furent les premiers à la saluer. Le 1 1 octobre, des bateaux de parade s'approchèrent jusqu'à l'embouchure de l'Embach.

Les dignitaires de Pskov, descendus à terre, présentèrent à la fiancée d'Ivan du pain et du sel avec un verre de vin ; tel est l'usage traditionnel des Russes.

On se remit immédiatement en route.

La traversée des lacs de Peipous 'et de

Pskov dura deux jours. En remontant la Vélikaïa, les voyageurs s'arrêtèrent quelques heures dans Tantique couvent de Sniétogorsk, dédié à la Nativité de la Sainte Vierge.

Dès sa première apparition sur la terre russe, de frappants contrastes se produisirent dans la conduite de Sophie, car c'est ainsi que les chroniqueurs nationaux appellent Zoé et que nous l'appellerons désormais. Dévouée naguère ostensiblement à l'union, considérée du moins par les papes comme leur fille dans la foi, elle semble avoir changé de conviction en changeant de costume, en quittant sa robe virginale»

Lorsqu'elle fut près de Pskov, le clergé de la ville vint à sa rencontre. Tout le cortège se dirigea aussitôt vers la cathédrale. Le peuple acclamait Sophie avec transport. Quant au légat du pape, avec sa robe écarlate, sa mitre, ses gants, son crucifix latin, il excitait l'étonnement général. A la stupeur succéda le scandale lorsque Bonumbre s'avisa de ne pas vénérer les images à la manière des orthodoxes. Sophie intervint pour Ty contraindre. Ainsi s'annonce la rupture avec le passé religieux, à partir de ce

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moment Rome est oubliée, l'orthodoxie russe l'emporte complètement.

A l'issue du service solennel, on se réunit chez les autorités. L'hydromel coula à pleins bords. Les boïars et les principaux marchands ofifrirent à la princesse leurs hommages et un présent de cinquante roubles. Volpe en eut dix autres pour sa part. Ces démonstrations sympathiques touchèrent la pauvre orpheline : l'avenir lui souriait. Sur le départ, après avoir chaleureusement remercié les Pskoviens, elle leur promit ses bons offices auprès d'Ivan.

Même réception splendide, même enthousiasme à Novgorod. La fière république, dont les princes de Moscou ont juré la perte et qui leur oppose parfois le courage du désespoir, tient à conserver les bonnes grâces du redoutable Ivan. Le jour n'est pas éloigné où il enlèvera le beffroi dont les joyeux carillons convoquent le peuple à ses bruyants comices. Les libertés de Novgorod, ses gloires, son indépendance, auront alors vécu. Pour le moment, les tristes prévisions sont écartées, on est tout à la joie. Le métropolite, le posadnik ou gouverneur

de la ville, rivalisent d'empressement, mais Sophie avait hâte d'arriver à Moscou.

Rien n'est curieux comme la description qui va suivre de son entrée dans la cité que les plus fanatiques décoraient déjà du nom prétentieux de troisième Rome. Les chroniques russes, qui sont ici notre seule et unique source, s'expriment à peu près ainsi :

les voyageurs étaient encore à quelques verstes de Moscou, lorsque le grand-kniaz réunit son conseil pour décider un cas embarrassant. Des courriers avaient annoncé que Bonumbre se faisait précéder de la croix; on la portait devant lui comme en triomphe, en vertu d'un privilège accordé au légat par le pape. Cette apparition pouvait choquer les Moscovites, d'autant plus que la croix latine avec le Christ en relief n'est pas tolérée dans l'Eglise d'Orient; d'autre part, les contestations aux portes de la ville semblaient inopportunes. Que faire? à quel parti s'arrêter? Les avis des boïars se partagèrent : les uns se montraient conciliants et consentaient à fermer les yeux; les autres, rappelant l'exemple d'Isidore, redoutaient un scandale. Le

grand-kniaz, hésitant et perplexe, s'adressa en dernier appel au métropolite Philippe. Celui-ci s'opposa énergiquement à cette manifestation latine en pleine Moscovie. De tels honneurs, dit-il au prince, ne sauraient être rendus à un légat pontifical; s'il entre avec sa croix par une porte de ta bonne ville de Moscou, moi, ton père, j'en sortirai par une autre. Ce langage était trop ferme pour ne pas enlever la position. Le boïar Fedor Davidovitch lut dépêché au-devant d'Antoine Bonumbre avec des ordres catégoriques.

Le légat se montra de bonne composition. La plus vive résistance vint de la part de Volpe. Il se prévalait des honneurs rendus à Rome au représentant du grand-kniaz et demandait que l'on traitât l'ambassadeur du pape à Moscou avec les mêmes égards. La chronique donne ici naïvement la clé du mystère : orthodoxe en Russie, rebaptisé selon le rite grec, Volpe avait en Italie soigneusement caché son apostasie, se misant passer sans scrupule pour un ardent catholique ; jusque-là il avait joué double jeu tout à son aise, désormais la comédie menaçait de tourner au tragique. Le boïar

Fedor tint bon, il. fallut céder. Grâce à ce désistement, Tentrée put se faire d'une manière pacifique.

Le 12 novembre, par des chemins couverts de neige, Sophie arriva à Moscou. Cette cité aussi vaste que peu élégante, enveloppée dans son linceuil hivernal, avec ses chétives maisons de bois, ses rangées uniformes de boutiques, ses murs délabrés, son modeste Kremlin, dut paraître monotone et attristante à une princesse habituée aux splendeurs de Rome et de Byzance. Une foule compacte et curieuse se pressait sur le parcours du cortège, surtout aux abords de la cathédrale, où Sophie devait en arrivant faire sa première visite. Le métropolite l'y attendait, paré de ses ornements pontificaux. Il lui donna sa bénédiction et l'introduisit dans les appartements de la princesse Marie, mère d'Ivan. C'est là qu'eut lieu la première entrevue avec le erand-kniaz. Le moment était solennel. Quelle impression a ressenti l'auguste orpheline, sans fortune et presque sans patrie, sur le point de devenir l'épouse d'un grand monarque? L'histoire ne nous a pas livré ce secret, Ivan portait déjà le surnom de

Terrible (^'o^;n^), qu'il eût gardé dans l'histoire sans les cruelles sauvageries de son petit-fils, le tsar terrible entre tous. Il était d'une taille élevée, sans ampleur, mais bel homme. Dans les traits de sa figure il devait avoir quelque chose de farouche trahissant son caractère. La légende, recueillie par Herberstein, prétend que son regard troublait les jtemmes jusqu'à les faire évanouir. Peut-être ce jour-là un rayon de bienveillance et d'amour a-t-il brillé sur son front et permis à Sophie d'espérer un heureux avenir.

L'heure n'était plus, du reste, aux réflexions. On se rendit aussitôt dans le modeste édifice de bois qui remplaçait provisoirement la cathédrale en ruine. Le métropolite célébra les saints mystères et donna la bénédiction nuptiale aux époux. Les détails nous manquent sur la manière dont la cérémonie s'est accomplie. Les chroniques énumèrent sèchement ceux qui s'y trouvaient présents : la mère du grand-kniaz, son fils du premier lit Ivan, ses deux frères André et Boris, les princes et les boïars, le légat Antoine Bonumbre « avec ses Romains», Démétrius Trakhaniote, ambassadeur

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des Paléologues, ainsi que les Grecs arrivés avec lui.

Le lendemain, Ivan donna audience aux représentants étrangers et reçut les présents qu'ils lui offrirent au nom de leurs maîtres.

Bonumbre passa environ onze semaines à Moscou. Un souvenir spécial se rattache à son séjour dans la capitale. On se rappelle que la question religieuse avait été agitée à Rome, des doutes s'étaient élevés sur la foi des Russes, le voyage du légat présentait la meilleure occasion de les dissiper. Nous ne savons pas quelle était la teneur de ses instructions, ni l'étendue de ses pouvoirs. Volpe avait proposé de faire une enquête, assurant que les Russes se laisseraient instruire et corriger volontiers par le représentant du pape. Celui-ci put sans doute se convaincre qu'il y avait des abîmes entre les discours tenus à Rome et la réalité. Cependant, à défaut d'enquête, il y eut une discussion religieuse au Kremlin. La mission de défendre l'Eglise russe revenait naturellement au métropolite. Il se fit assister par un certain Nikita Popovitch en renom de profonde érudition. A en croire la chro-

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nique russe qu'on ne peut guère contrôler par d'autres récits, le triomphe des Moscovites fut aussi brillant que complet. Bonumbre n'aurait pas été de taille à croiser le fer avec le formidable Nikita. Cet habile escrimeur n'aurait pas tardé à désarmer son adversaire : (( Je n'ai pas de livres avec moi , aurait piteusement balbutié le légat, et je n'ai rien à répondre ». Rappelons ici, comme terme de comparaison, qu'un siècle plus ipard les sources russes accorderont les mêmes honneursd'unefacilevictoireàlvanlV dans ses discussions avec Possevino. Les subtils arguments du tsar se réduiront, en 1 582, à ces quatre chefs :

le pape se fait adorer comme un Dieu et porter dans une chaise gestatoire, il se rase la barbe et une croix brille sur « sa botte ». Pris au dépourvu, embarrassé, Possevino aurait essayé en vain de s'expliquer et se serait renfermé dans un mutisme parfait. La défaite ne pouvait être plus humiliante.

Les contemporains l'attestent, et des historiens comme Nicolas Oustrialov répéteront encore longtemps que le tsar Ivan a réduit au silence le plus savant des jésuites.

En dépit des phases plus ou moins pénibles , Tissue des discussions de Bonumbre paraît avoir été pacifique.

Il partit de Moscou le 26 janvier 1473, comblé de présents par le grand-kniaz.

A Vilno, les évêques et les seigneurs de Lithuanie présentèrent au légat un message pour Sixte IV, dont le texte n'est point parvenu jusqu'à nous.

N'ayant pas obtenu de réponse, les mêmes personnages en écrivirent un second,.daté du 14 mars 1476, qui témoigne de leur foi et de leur union avec le Saint-Siège. C'est le seul document où l'on retrouve encore une allusion au légat Antoine. A partir de cette époque ses traces disparaissent complètement.

Sixte IV lui-même semble ne plus avoir eu de rapports directs avec Ivan III. Le nom du grand-kniaz de Moscou ne se rencontre encore qu'une seule fois sous la plume du pape à l'occasion suivante. En 1484, le roi Casimir se laissa persuader que son rival recherchait à Rome le titre ambitieux d'empereur ou de roi « de toute la nation ruthène ». Aussitôt il protesta énergiquement en priant le pape de ne rien décider avant l'arrivée des

ambassadeurs polonais. Cette démarche était prématurée , car personne n'avait encore saisi le Saint-Siège de cette question. Sixte IV s'empressa néanmoins de rassurer le roi de Pologne, et de lui promettre que, le cas échéant, ses droits seraient respectés.

L INCIDENT DE TREVISAN

(Voir l'Appendice n" VII).

A célébration des noces d'Ivan avait été troublée par un incident qui faillit avoir de funestes conséquences, et sur lequel il nous faut revenir. Nous exposerons les faits d'après les données fragmentaires des chroniques russes, en les complétant par les documents de Venise qui n'ont encore, croyons-nous, livré leurs secrets à personne.

On se souvient que la seigneurie avait envoyé Gian Battista Trevisan à Moscou, en avril 1471, avec une double mission : vérifier sur place les assertions de Gislardi et de Volpe, et se

rendre ensuite à la Horde d'Or pour y négocier laguerre. Ce diplomate constate que Volpe ne justifia en aucune façon la confiance que Ton mettait en lui. Ses sentiments patriotiques étaient subordonnés au désir du lucre, et l'alliance tatare devait avant tout lui procurer de gros bénéfices. L'intervention du grand-kniaz eût renversé ces calculs égoïstes, il importait de l'écarter complètement. L'ingénieux Italien s'entoura donc de mystère, et fit passer Trevisan pour un sien neveu, qui venait arranger des affaires de famille.

Il se réservait de l'accompagner en personne à la Horde, mais plus tard, car il devait auparavant se rendre de nouveau enltalie et ramener à Moscou la princesse Zoé. Après le départ de son compatriote, Trevisan se vit réduit à un cruel isolement. Ne sachant pas la langue du pays, se croyant trahi ou livré à titre d'otage, il manifesta ses appréhensions à ses maîtres. Elles, firent impression et parurent d'autant plus fondées qu'au lieu de venir s'expliquer franchement, Volpe, déjà parcourant l'Italie, ne s'aventurait pas jusqu'à Venise. La seigneurie en fut excessivement choquée, et, renonçant

aux pourparlers avec les Tatars, le 27 avril 1472, elle signifia à son secrétaire Tordre de rentrer. Mal lui en prit de n'être point parti immédiatement; il faillit payer ce retard de sa tête. La mission était plus délicate et périlleuse que les Vénitiens ne semblaient s'en douter.

En effet, les relations de Moscou avec la Horde d'Or, désormais sur son déclin, devenaient de plus en plus hostiles. Les princes russes ne prodiguaient plus leurs trésors à Saraï. Des n^ictoires récentes inspiraient plutôt l'espoir de briser complètement le joug des Tatars. En 1472, aigri par des échecs, excité par le roi Casimir, et avide de vengeance, le khan Mohammed, à la tête d'une nombreuse armée, envahit la Russie. Les plus sanglantes rencontres eurent lieu sur les bords de rOka. Privés de l'appui des Polonais sur lesquels ils avaient trop compté, les Tatars furent mis en déroute, et prirent la fuite avec précipitation. Le 23 août, Ivan rentra dans sa capitale, victorieux de l'ennemi, mais sans avoir terminé la guerre. La Horde d'Or ne désarmait pas,Mohammed restait l'adversaire implacable de Moscou. Trai-

ter avec lui, à Tinsu du grand-kniaz, fut-ce même pour une campagne contre les Turcs, était une entreprise singulièrement risquée. Trevisan devait s'en rendre compte et ne révélait à personne Tobjet de sa mission. Ivan ne se doutait de rien lorsqu'une fatale indiscrétion déchira tous les voiles.

Vers la fin de Tannée 1472, à peine rendus à Moscou avec Sophie Paléologue, les Italiens et les Grecs de sa suite furent très surpris des procédés de Trevisan. Il y eut des querelles, des contestations, et les nouveaux arrivants dénoncèrent le Vénitien au grand-kniaz :

Trevisan, lui dirent-ils, est envoyé par le doge Nicolô Trono auprès du khan de la Horde d'Or pour lui offrir des présents et soulever les Tatars contre les Turcs. Les documents de Venise concentrent sur un seul coupable les reproches de trahison et indiquent sourdement le motif qui Ta fait agir.

Gênes rivalisait toujours avec Venise, or révêque Antoine Bonumbre était Génois : « l'astuce ou plutôt la perfidie de ce légat apostolique » aurait révélé aux Russes les desseins des Vénitiens.

Quelles que soient les responsabilités, ce qui se dégage avec la dernière

évidence, c'est que le grand-kniaz ne savait rien jusque-là de la mission tatare, et que le mystère fut éventé par les compagnons de Sophie. Comment Tont-ils pénétré eux-mêmes î L'ont-ils deviné, ou bien a-t-on ourdi d'obscures intrigues? Autant de questions qui restent indécises.

Qu'on se figure Tétonnement et l'indignation du despotique Ivan, lorsqu'il apprit qu'un envoyé étranger nouait à sa cour et à son insu des relations équivoques avec le mortel ennemi de Moscou ! N 'était-ce pas abuser de l'hospitalité, méconnaître le droit des gens, provoquer des représailles? Une enquête fut ordonnée. Elle confirma en tous points l'exactitude des révélation s, et fit encore connaître au grand-kniaz que Volpe, initié à ces agissements, se proposait de conduire Trevisan en secret à la Horde. Cette affectation de mystère autorisait tous les soupçons.

Enflammé de colère, dit la chronique!, Ivan exila à Kolomna le trop entreprenant Volpe. Sa femme et ses enfants furent gardés à vue, sa maison livrée au pillage. Un sort plus cruel" attendait Trevisan : il fut condamné à la peine capitale, et, sans l'intervention

de Bonumbre et des autres étrangers, rinfortuné Vénitien Teût certainement subie. Le grand-kniaz se laissa fléchir par ces énergiques représentations et consentit à interpeller le doge. Trevisan, chargé de fers, fut, en attendant, confié à la garde de Nikita Beklémichev.

Fidèle à sa parole, Ivan adressa à la seigneurie un message conciliant et courtois, mais d'une entière sincérité.

A en juger d'après la réponse, car la pièce elle-même est peraue, Trevisan était accusé d'intelligence secrète avec les Tatars. Pour porter le pli à sa destination, on fit choix de ce même Antoine Gislardi qui avait, le premier, soulevé cette grosse aft'aire à Venise, mais sans se compromettre au Kremlin et sans en rien laisser transpirer.

Les sénateurs de la république n'eurent pas de peine à comprendre que l'incident de Moscou méritait un examen sérieux et approfondi. Ils se firent renseigner par les Italiens qui avaient séjourné dans ces régions lointaines.

Gislardi, après sesexcursions de Rome et de Naples, fut interrogé à nouveau, et les chefs dii conseil des Dix, chargés des ambassades d'Orient, se virent

autorisés à traiter avec lui. Aussi intrigant que son oncle, il avait su tirer parti des loisirs que lui donnaient les longues discussions du sénat, et se rendant auprès du pape, il avait annoncé à celui-ci que les Russes désiraient ardemment le reconnaître comme chef de TEçlise et successeur de saintPierre, ce qui lui valut d'importantes commissions pontificales pour Ivan III, ainsi que l'atteste Sixte IV lui-même dans sa lettre du i"" novembre 1478 aux Nurembergeois.

Avec Tâpre persistance qu'ils mettaient dans la poursuite de leurs projets, les Vénitiens revinrent à l'idée de l'alliance avec les Tatars. Ils ne voulaient pas renoncer à ces belliqueux auxiliaires, et l'entente semblait d'autant plus facile à établir que Gislardi était prêt à faire lui-même les démarches nécessaires. QuantàTrevisan, le sénat fut d'avis d'écrire au grand-kniaz pour disculper le. malheureux secrétaire, obtenir sa grâce et l'autorisation de se rendre avec Gislardi auprès de Mohammed. Cesdécisionsfurent adoptées, le 20 novembre 1473, à une très fortemajorité. Les termesmêmes, dont on se servit à cette occasion, sont rç-

marquables. Nous proposons, disaient les sénateurs, d'écrire au « duc de Moscou » et de déclarer que la mission de Trevisan avait plutôt pour but d'éloigner lesTatars de la Russie, de les diriger vers la mer Noire et la Valachie, afin de les lancer contre l'ennemi commun des chrétiens, l'envahisseur de cet empire d'Orient, « lequel, à défaut d'héritiers mâles, revient au duc de Moscou par suite de son illustre mariage ». Il est curieux de voir les droits de la Russie sur Byzance proclamés, au xv^ siècle, par les grands tenanciers du commerce levantin. Une lacune à noter, c'est le silence au sujet de Volpe : pas un traître mot en sa faveur, Venise semble se désintéresser de lui.

A la suite des décisions du sénat, Gislardi reprit le chemin de Moscou, chargé de présents pour le grand-kniaz et le khan Mohammed, d'un sauf-conduit pour les Russes qui viendraient à Venise, d'une lettre de la seigneurie pour Ivan, d'une autre pour Trevisan, avec copie incluse de la précédente et des pleins pouvoirs pour traiter avec la Horde d'Or. De toutes ces pièces nous n'avons retrouvé que les deux

messages du 4 décembre 1473 adressés à Ivan et à Trevisan. Vis-à-vis du grand-kniaz, la seigneurie se répand en éloges, en assurances de la plus sincère amitié, en remerciements d'avoir ménagé celui qui passait pour coupable. « Nous vous mettons au premier rang de nos amis, disent les Vénitiens à Ivan, et nous voulons vous honorer en conséquence. » Pour justifier le secrétaire suspect, il suffisait de* révéler la vérité pure et simple sur sa mission ; ce qui permettait, en outre, de faire des allusions flatteuses au mariage avec Zoé et auxdroits éventuels sur Byzance.

Après cela, Venise se croit autorisée à demander l'envoi de ses agents auprès de Mohammed. Rien, dit-elle, rien ne saurait être plus méritoire devant le Dieu tout-puissant, plus glorieux pour le prince de Moscou, plus agréable à ses meilleurs amis, les Vénitiens. En cas d'obstacle imprévu, que Trevisan soit au moins rendu à la patrie et à la liberté. Prévoyant hardiment une heureuse issue de ces négociations, le sénat donne d'avance à son secrétaire des instructions pour Mohammed. Le langage des sénateurs devient ici singulièrement chaleureux : c'est qu'il

s'agit de communiquer à d'autres une ardeur belliqueuse qui servira les intérêts de Venise. .

Antoine Gislardi partit en compagnie de Paolo Ognibene, qui se rendait en Perse pour maintenir Ouzoun- Hassan dans son hostilité contre les Turcs. On se sépara à Cracovie, en février 1474. L'historien polonais Dlugosz amrme aussi, à cette occasion, que Gislardi était muni de commissions pontificales pour Ivan III.

A Moscou, le succès de Tenvoyé de Venise fut complet, et il obtint pour son compatriote tout ce que désirait le sénat. Délivré de ses fers et rendu à ses fonctions, Trevisan se vit encore gratifié d'un présent de soixante-dix roubles. Tous les empêchements disparurent comme par enchantement.

Le prisonnier de la veille, redevenu diplomate, partit, en juillet 1474, pour la Horde d'Or avec le diak Dmitri Lazarev et un envoyé de Mohammed qui regagnait Saraï.

D'après les sources russes, Lazarev revint à Moscou avec la nouvelle que Trevisan n'avait pas réussi à établir l'alliance projetée. Ces renseignements ne devaient se vérifier que plus tard.

pour le moment on pouvait se promettre mieux.

En elBet, Trevisan rentra à Venise, en 1476, accompagné de deux ambassadeurs tatars, Thaïr, envoyé par Mohammed lui-même, et Brunacho Bathir, qui venait de la part de Tamir, capitaine favori du khan de la Horde.

Ces diplomates d'Orient proposèrent aux Vénitiens d'être les amis de leurs amis, les ennemis de leurs ennemis ; ils se disaient tout prêts à marcher contre les Turcs et réclamaient, selon l'usage cher aux barbares, des dons en bijoux, en vêtements, et surtout en monnaie sonnante. La seigneurie savait à l'occasion se montrer généreuse.

Pour s'épargner des défaites, elle prodiguait volontiers des présents. Les propositions des Tatars furent acceptées avec joie. Le lo mai 1476, on vota une somme d'environ deux mille ducats pour satisfaire les convoitises orientales. Un courrier s'en alla prévenir Mohammed que ses ambassadeurs rapporteraient des réponses favorables.

La seigneurie reprenait ainsi ses négociations avec la Horde d'Or, qui avaient failli naguère avorter. Cette

fois, ce n'est plus à Moscou, mais en Pologne que s'établit le centre d'action. Le roi Casimir IV s'était jusque-là montré très bienveillant. Ne fallait-il pas présumer qu'un souverain catholique favoriserait les projets dirigés contre l'islam? Vers le milieu de la même année 1476, Trevisan fut appelé à reprendre ses lointaines missions. Il devait accompagner les ambassadeurs tatars à travers la Pologne et la Lithuanie, et s'arrêter ensuite à Vilnopour combiner les mesures ultérieures à prendre. Soucieux de ne pas effaroucher Casimir, le doge Vendramin enjoignait à son mandataire d'insister surtout sur ce point cjue les Tatars ne toucheraient jamais ni la Pologne ni la Lithuanie, et que leurs bandes indisciplinéesmarcheraientpar d'autres chemms sur Constantinople.

Précaution judicieuse, mais inutile :

tandis que Trevisan, fidèle à la consigne, ébauchait ses projets en Pologne, un envoyé de Casimir engageait le sénat de Venise à se désister de l'alliance tatare. Ce représentant polorîais n'était autre que Philippe Bonaccorsi, plus connu sous le nom de Callimachus Experiens, l'ancien ami de Pom-

ponius Laetus, un des coryphées de racadémie romaine des humanistes.

Gravement compromis dans la conjuration de 1468 contre le pape, s'échappant de la prison où 1 avait jeté Paul II, après avoir longtemps erré en pays étrangers, il avait fini par trouver un brillant accueil à la cour de Casimir IV, qui lui confia l'éducation de ses enfants et l'employa dans des missions diplomatiques.

En 1477, dépêché vers Sixte IV, le proscrit désormais gracié s'arrêta à Venise pour y exposer les idées de son maître sur l'alliance avec les Tatars. Celle-ci fut dépeinte sous les plus sombres couleurs. A trois reprises l'éloquent humaniste en releva les nombreux inconvénients; à trois reprises on lui donna l'assurance que, dans aucun cas, les Tatars ne franchiraient les frontières de la Pologne.

Cependant pour ne pas contrarier une puissance amie, avec l'exquise prudence dont il ne se départait jamais, le sénat de Venise consentit à temporiser et, le 18 mars 1477, Trevisan fut rappelé. Les négociations analogues, reprises plus tard, n'aboutirent à aucun résultat pratique.

Les traces de Trevisan disparaissent avec son départ de Pologne, si ce n'est que le grand-kniaz Ivan lui garda une profonde et invariable rancune. Il n'en fit pas mystère à Contarini, lorsque le sort amena celui-ci à Moscou. L'illustre patricien, investi de la confiance de ses compatriotes, avait été envoyé en Perse la même année que Paolo Ognibene, mais avec des commissions plus importantes pour Ouzoun-Hassan. A cette époque, un voyage aussi lointain était une rude épreuve. Ambrogio Contarini s'y prépara comme on s'apprête à la mort. Il fit sa confession, s'approcha de la Sainte-Table, et puis accompagné d'un chapelain qui lui servait de chancelier, d'un interprète et de deux serviteurs, il se mit bravement en route. Les privations, les souffrances, les périls, ne lui manquèrent pas.

A travers l'Allemagne, la Pologne, la Petite- Russie et la Tatarie, nos voyageurs parvinrent à KafiFa, traversèrent la mer Noire en bateau et reprirent le voyage à cheval par la Mingrélie, la Géorgie et l'Arménie jusqu'en Perse, à Tauris et au-delà. Après avoir terminé ses pourparlers avec Ouzoun-

Hassan, Contarini reprit la même voie pour regagner l'Italie. Quel ne fut pas son embarras, lorsqu'il apprit à Fazis, aujourd'hui Poti, que les Turcs s'étaient emparés de Kaffa, colonie naguère florissante des Génois !

L'itinéraire projeté devenait impossible. Il fallut rebrousser chemin. A bout d'expédients, l'intrépide Vénitien se résigna à faire un long détour jusqu'à Moscou. Marco Rosso, envoyé russe avec lequel il s'était rencontré à Tauris, l'accompagnait. Ils traversèrent ensemble la mer Caspienne, « le grand désert de la Sarmatie d'Asie », et, le 26 septembre 1476, ils arrivèrent heureusement à Moscou par Riazan et Kolomna.

• Au Kremlin, l'ambassadeur de Venise fut reçu, sinon avec les honneurs, au moins avec les égards dus à son rang. Toutefois, dès la première audience, tandis qu'il remerciait avec effusion le grand-kniaz, celui-ci l'interrompit brusquement et, changeant de visage, se répandit en plaintes amères contre Trevisan. Quelques jours après, les boïars revinrent sur les mêmes griefs et répétèrent les mêmes discours. Contarini n'en dit pas plus

lOO LA RUSSIE ET l'oRIENT

long dans sa relation de voyage, mais il nous est facile maintenant de deviner le motif des colères d'Ivan : les Polonais lançaient parfois les Tatars contre Moscou et payaient au poids de Tor leurs sanglantes incursions; le grand-kniaz aura appris que Trevisan continuait en Pologne ses négocia-, tions avec la Horde, et cette circonstance, en réveillant les anciens soupçons, a dû les confirmer puissamment.

Cependant ni la sérénissime république, ni son représentant échoué à Moscou, n'eurent à souffrir des méfiances, d'ailleurs mal fondées, de l'ombrageux grand-kniaz. Contarini eut toutes les facilités désirables pour payer les dettes contractées en route.

Il fut comblé de présents et admis à l'audience de Sophie Paléologue, qui se montra prévenante et.gracieUvSe à l'excès. A l'occasion du festin d'adieux, Ivan, plus affable que d'ordinaire, causa longuement avec son hôte, lui fit admirer ses pelisses de drap d'or doublées de zibelines, et poussa la bienveillance jusqu'à le dispenser d'une pénible formalité. A la fin du repas, on présenta au convive déjà saturé de mets et de boissons une

énorme coupe d'argent remplie d'hydromel. L'étiquette exigeait qu'elle fût vidée d'un trait à la santé de l'amphitryon. Le sobre Vénitien était incapable de cette prouesse bachique, à peme parvint-il à absorber le quart de la mesure fatale. Ivan lui fit grâce du reste et lui donna la coupe.

La réception bienveillante de Contarini devait servir à un but plus élevé et encourager ses compatriotes à se diriger vers le Notd. A la veille de secouer le joug mongol et de parfaire l'unité territoriale, Moscou sentait le besoin de se rapprocher de TOccident.

C'est grâce principalement aux étrangers, appelés de toutes parts à grands Irais, qu'un rayon de la Renaissance a pénétré dans la « sainte Russie. »

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