LA RENAISSANCE A MOSCOU
(Voir l'Appendice, n" VIII).
ES voyageurs qui ont parcouru la Russie au xv* siècle sur les _____ traces de Ghillebert de Lannoy et de Giosafat Barbaro n'ont pas été prodigues de renseignements sur ce mystérieux pays. Le mieux qualifié de tous pour le faire revivre sous sa plume, Contarini, après avoir passé quatre mois sur les bords de la Moskova et vu de près les hommes et les choses, ne nous a laissé qu'une es-
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quisse reflétant à peine l'impression d'un Occidental dans le Nord.
L'aspect extérieur de Moscou ne pouvait frapper un enfant de Venise revenant des profondeurs pittoresques de l'Asie. La modeste capitale n'avait encore ni ses innombrables clochers, ni ses flèches hardies, ni ses dômes bulbeux et éclatants, rien de ce qui lui donne de loin, aux rayons du soleil couchant, les apparences fantastiques d'une ville des Indes. La résidence des grands-kniaz se réduisait à un amas de chétives habitations, construites à peu de frais et sans aucune prétention artistique. L'hiver leur imprima cependant un cachet original. Recouvertes d'un voile de neige, ornées d'une parure de glace, elles semblèrent élégantes et presq^ue gracieuses.
Un foyer nouveau d'activité surgit sur les flots engourdis de la Moskova: lorsqu'elle fut sufiîsamment prise, vers la fin d'octobre, de nombreuses boutiques s'élevèrent sur la glace, et la rivière se transforma en bazar. Le marché des vivres présentait le plus curieux spectacle : des centaines de vaches, de porcs, de moutons, tous gelés, dressés sur leurs pieds, comme
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une armée rangée en bataille, attendaient des acheteurs. Aux affaires succédaient les plaisirs : courses de chevaux, luttes corps à corps et autres divertissements plus ou moins périlleux.
Ce pays aux froids rigoureux, aux neiges profondes et à la glace épaisse, était habité par une race bien faite et robuste. Hommes et femmes sont beaux, dit Contarini, mais, ajoute-t-il, c'est un peuple abruti, gente bestiale.
Une plaie hideuse rongeait toutes les classes de la société. Le démon de la bouteille semblait être le démon familier de Moscou. On rencontrait partout de <( grandissimes ivrognes » qui .se vantaient de l'être et méprisaient les tempérants. La boisson d'ailleurs excellente mais capiteuse qui faisait tant de victimes était l'hydromel. Des mesures sévères en limitaient la fabrication. Sans quoi les Moscovites, au gré du Vénitien, eussent été constamment ivres et se fussent entretués comme des fauves. L'indolence des commerçants Tétonnait aussi : jusqu'à midi on les voyait au marché ; passée l'heure fatale, ils s'en allaient boire et manger. Plus d'affaires, plus de tra-
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vail, impossible d'obtenir le moindre service '.
Si la silhouette tracée de main rapide n'est pas flatteuse, c'est qu'elle n'est pas non plus complète. Les Moscovites ne manquaient pas de qualités maîtresses qui ont échappé au crayon de Contarini : ils étaient énergiques et endurants, essentiellement colonisateurs, doués du don d'imitation.
Lorsque le christianisme eut frayé le chemm aux lumières, du temps de laroslav dit le Sage, une première éclosion de progrès autorisait de belles espérances pour l'avenir. Le développement normal de la vie intellectuelle fut d'abord entravé par de sanglantes discordes intestines, et ensuite complètement arrêté par le joug presque trois fois séculaire des Tatars. Les mœurs et le caractère national se ressentirent de ces funestes événements. Le peuple croupissait dans une profonde ignorance. A peine quelques moines écrivaient-ils, au fond des couvents, des légendes et des annales; les épopées rustiques des rhap-