‹ La russie et l'Orient: Mariage d'un tsar au VaticanChapitre 18 sur 22 · I. Viaggifatti da Venetia alla Tana, pp. 87 à · texte numérisé non relu

I. Viaggifatti da Venetia alla Tana, pp. 87 à

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sodés résumaient toute la poésie des sentiments; les beaux-arts se bornaient à la reproduction scrupuleuse des anciens types hiératiques. La lutte avec l'infidèle aurait pu, comme en Espagne, retremper des âmes guerrières; mais le Moscovite n'avait pas la fibre du Cid Campeador, et le souffle chevaleresque n'a jamais remué les couches profondes de la Russie. A part quelques exploits héroïques et la défense brillante des villes assiégées, on combattait les Tatars plutôt par la politique que par les armes. Les grands-kniaz marchaient habilement vers un but bien déterminé, le peuple n'entendait rien à ces calculs subtils.

Plongé dans la misère, payant un lourd tribut, exposé aux incursions mongoles, n'ayant personne pour le guider et l'instruire, il ne voyait autour de lui que ténèbres et retombait dans ses mœurs grossières.

Pour rendre à Moscou la place qui lui revient de droit dans le monde, il fallait avant tout, l'unité territoriale étant à peu près faite, s'affranchir du .

joug odieux de l'infidèle, et après avoir refoulé les barbares en Asie, respirer l'air vivifiant de la Renaissance qui

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traversait TEurope. L'unique moyen de regagner le temps perdu et de se remettre au pas avec l'Occident, c'était d'aller à son école et de profiter de ses progrès, sitôt que la liberté nationale eût été reconquise. A ces deux points de vue, le pariage d'Ivan avec Sophie a eu une importance considérable qui se laisse saisir sur les faits.

Les circonstances de l'époque ont admirablement servi le cnef de ce Kniajestvo qui portait dans ses flancs les germes d'un empire colossal. En effet, tandis qu'Ivan pétrissait de ses mains fermes et habiles l'unité nationale, que les apanages disparaissaient de gré ou dé force, que Moscou devenait le foyer central de la vie russe, un travail contraire de dissolution et de décadence se manifestait chez les Tatars, dont l'organisation rudimentaire ne pouvait résister à l'épreuve du temps. Les Gengiskhan et les Tamerlan avaient su dominer ces masses formidables de guerriers nomades.

Mais, non plus que les grands hommes, la nature ne prodigue pas ces barbares de cruel et farouche génie.

Les successeurs abâtardis de ces Titans sentirent le pouvoir s'effondrer

dans leurs mains au milieu des san-

fflantes convulsions que provoquent es discordes intestines. Profondément secouée , la Horde d'Or se démembra peu à peu : Kazan, la Crimée, d'autres khanats encore se détachèrent de Saraï, n'emportant avec eux que la haine des anciens maîtres. Sur le déclin du XV* siècle, l'empire naguère si menaçant se voyait frappé au cœur et entouré de mortels ennemis sortis de son propre sein.

Malgré la faiblesse des Tatars, Ivan hésitait à s'engager avec eux dans une lutte ouverte. Réunir une vaillante armée comme Dmitri Donskoï, s'élancer sur l'ennemi, lui livrer bataille, f)ayer de sa personne, n'était pas le ait d'un prince timide qui préférait les intrigues à l'éclat, et aux grandes journées les escarmouches. Les desseins hostiles furent donc habilement dissimulés. Sans aller lui-même à Saraï, Ivan payait encore le tribut, mais il se lia d'amitié avec le khan de Crimée. L'alliance qui s'en suivit était entre ses mains comme un glaive à deux tranchants, dont il se servait contre Saraï et contre la Pologne, car Mengli-Guireï poursuivait de la même

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haine le khan Mohammed et le roi Casimir. Aussi est-ce à cette époque que se rapportent les désastreuses mcursions des Tatars de Crimée dans les provinces polonaises et lithuaniennes. Rassuré sur les frontières de rOuest, Ivan aurait pu tenter la fortune du côté de Saraï, mais il n'avait garde de rien précipiter. Même après rheureuse issue de la campagne de 1472, dont il a été question plus haut, les anciennes relations ne tardèrent pas à se rétablir, et lorsque le grandkniaz, au pied des autels, tendit la main à Sophie, il n'était encore qu'un vassal des Tatars.

Dans la revendication complète de la liberté nationale, une large part d'initiative revient, d'après les chroniques, à l'altière Byzantine. La fille des césars conservait la fierté de sa race, elle avait grandi dans l'horreur de l'islam, la chute de Constantinople lui permettait d'apprécier la valeur de Tindépendance. C'est elle qui aurait excité son épouxàbriserle joug humiliant des Tatars, à rendre aux Moscovites une complète autonomie. Joignant l'exemple à la parole, elle aurait moitié par force , moitié par ruse , expulsé du

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Kremlin les agents de la Horde. Une église votive s'éleva sur l'emplacement occupé naguère par les Tatars qui ne purent jamais rentrer dans l'enceinte sacrée. Un coup plus sensible fut porté à ces âpres collecteurs de rançon, lorsqu'ils durent se convaincre que Moscou désormais n'enverrait plus ses trésors à Saraï : le petit-fils de Donskoï, docile aux conseils de Sophie, relevait enfin sa tête trop longtemps courbée.

Mohammed s'mdignait que la proie des Gengiskhan et des Baty s'échappât de ses mains. Il lui tardait de revoir les grands -kniaz se prosterner à ses pieds, et lui offrir de l'or, des pelleteries, des étoffes précieuses. Aussi se laissa-t-il, vers 1480, facilement gagner par Casimir IV à l'idée d'une nouvelle attaque simultanée contre Moscou. Les événements reprenaient le même aspect qu'en 1472 : en lutte avec Novgorod, brouillé avec ses frères, le grand-kniaz prêtait le flanc à l'ennemi.

Le succès de l'invasion dépendait de sa rapidité. Les atermoiements de Mohammed laissèrent à Ivan le loisir de faire la paix avec ses adversaires, de resserrer l'alliance avec Mengli-Guireï et d'achever ses préparatifs militaires,

Arrivés sur les bords de TOka, les Tatars trouvèrent occupés et bien défendus tous les passages guéables. Ils se replièrent alors sur TOugra, mais ce ne fut que pour y rencontrer les mêmes obstacles.

Un moment solennel, on le sentait d'instinct, s'annonçait dans l'histoire.

Le peuple s'apprêtait à défendre ses foyers et ses temples, la haine de l'infidèle cherchait une issue, c'était le moment de frapper un grand coup.

Mais Ivan n'était pas à la hauteur de la situation. Il se repentit d'avoir eu un élan de courage, quitta l'armée, revint à Moscou, envoya sa femme et ses trésors dans le Nord, et se tint tranquillement à distance de l'ennemi. A cette vue, les Moscovites, frémissant d'indignation, élevèrent des plaintes violentes. L'archevêque de Rostov, Vassian de Rylo, confesseur du prince, traita hardiment son fils spirituel de fuyard. Le vénérable vieillaril s'offrait pour commander l'armée, pour porter à l'ennemi sa couronne de cheveux blancs, et il reprochait à Ivan de craindre la mort, comme si un mortel pouvait l'éviter. Ces franches récriminations troublèrent le grand-kniaz. Ne

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se croyant plus en sûreté au Kremlin, il se retira dans les environs de la capitale, où il tergiversa encore pendant quelques jours. Obligé enfin de calmer 1 effervescence populaire, il se rapprocha de l'armée, mais au lieu de tirer bravement Tépée, il envoya des émissaires demander grâce à Mohammed, lui ofiFrir desprésents, le supplier d'épargner son fief. Cette nouvelle bassesse mit le comble à la mesure. L'archevêque Vassian reprit sa plume, et adressa à son pénitent une pathétique objurgation, lui prêchant la hardiesse, lui promettant la victoire. Et comme Ivan se retranchait derrière ses scrupules, il le délia de ses serments : un prince orthodoxe, disait-il, n'est jamais obligé de livrer des chrétiens aux Tatars, pas plus qu'Hérode n'était obligé de décapiter saint Jean-Baptiste.

Cette page vibrante fait honneur à Vassian. L'anathème biblique de « chien muet » ne saurait l'atteindre. Peu d'évêques en Russie ont tenu ce langage de voyant. Mais toutes ces ardeurs s émoussaient dans les hésitations d'Ivan.

Il savait s'entourer à propos de conseillers pusillanimes, « riches et ventrus , dit la chronique , traîtres aux

chrétiens, amis des mécréants, ne demandant qu'à prendre la fuite, car le diable parlait par leur bouche. » Le grand-kniaz, accessible à ces suggestions sataniques, garda la défensive et laissa marcher les événements.

L'armée moscovite, rien que par le nombre, en imposait à Mohammed.

Risquer un coup décisif avant d'avoir opéré sa jonction avec Casimir lui parut téméraire. Il l'attendit en vain : le roi de Pologne tenu en échec par le khan de Crimée n'arrivait pas. L'allié naturel de Moscou se montra plus fidèle : l'hiver avec son souffle glacial et ses tempêtes de neige surprit les Tatars avant qu'ils se fussent mesurés avec l'ennemi. Mal préparés à cette cruelle épreuve, ils n y résistèrent pas longtemps. Le 1 1 novembre, le signal de la retraite générale fut donné. Il est probable que l'or des Russes ne fut pas étranger à cette décision.

Les pieux annalistes de l'époque expliquent ce fait par un singulier miracle. Lorsque les Moscovites, disentils, épuisés de fatigue, se décidèrent au recul, les Tatars, saisis d'une terreur soudaine, au lieu de les poursuivre, s'enfuirent dans la steppe et s'éta-

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blirent pour l'hiver sur Tembouchure du Donets après avoir ravagé, en guise de représailles, l'infortunée Lithuanie, Quoiqu'il en soit, Tannée 1480 marque la fin du joug tatar. Le khan Mohammed fut tué sous sa tente par un rival audacieux. La Horde d'Or avait vécu : elle s'affaissait d'elle-même sur ses ruines sanglantes. Secouant ses chaînes séculaires, la Russie désormais libre était rendue à ses glorieuses destinées. Lorsque l'armée, victorieuse sans combat, rentra dans ses foyers, les joyeuses envolées des bourdons moscovites annoncèrent plutôt le triomphe d'une adroite politique que celui du courage personnel d'Ivan et de ses conseillers.

Le grand-kniaz n'avait pas attendu ce dénouement suprême pour se rapprocher de l'Occident. Les dernières années de la domination tatare n'absorbaient pas les Russes au point d'em-

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pêcher toute expansion au dehors. Avec un juste sentiment des besoins du pays, Ivan se hâta de sortir de cet isolement dès que le mariage avec Sophie lui en eut offert l'occasion. La prmcesse byzantine avait amené avec elle des Italiens et des Grecs. Quelques-uns d'entre eux restèrent à Moscou. D'autres vinrent ensuite grossir leurs rangs. On se servit principalement de ces étran-

fjers pour se mettre en rapports avec 'extérieur.

L'Europe du xv^ siècle avait beaucoup à apprendre aux Moscovites. La Renaissance coulait à pleins bords en Italie et gagnait de proche en proche les pays avoisinants. La source en était à Rome, depuis que Nicolas V y avait réuni les meilleurs talents et les grands maîtres, fondé la bibliothèque vaticane et donné une impulsion puissante aux lettres et aux arts. Relevée de ses ruines, sillonnée d'artères, la cité d'Auguste reprenait la brillante physionomie de l'âge d'or. Les chefs-d'œuvre d'un Angelico da Fiesole, d'un Melozzo da Forli, d'un Pérugin excitaient l'admiration générale. Les humanistes, pour exprimer leurs éloges, se servaient de la langue de Pétrarque et de

Dante ou, mieux encore, d'un latin classique que n'eussent pas désavoué Cicéronet Virgile. Les idées se répandaient rapidement depuis l'invention merveilleuse de Gutenberg et Faust.

Un monde nouveau s'ouvrait avec la découverte de Christophe Colomb.

Eblouis pa^ ce succès, les navigateurs se lançaient dans l'océan à la recherche de l'inconnu. Les esprits étaient en fermentation, la vie sociale s'élargissait, le commerce et l'industrie prenaient un développement jusque-là inouï.

Les Moscovites n'avaient qu'à franchir la frontière pour contempler de leurs yeux ce spectacle. C'était autrement difficile de remonter jusqu'à ses origines, de s'élever jusqu'aux sources d'où jaillissait la Renaissance et d'y

Euiser le renouveau d'un pays arriére, fn homme de génie eût assumé cette tâche, Ivan n'était pas -de la race des réformateurs. Doué d'un sens pratique pénétrant, mais n'ayant aucune envergure d'esprit, il se renfermait dans des horizons restreints. Trop peu cultivé lui-même pour devenir, comme Haroun-al-Rachid ou Suleyman, un protecteur des lettrés, un ami des sa-

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vants, il n'en était pas moins frappé des avantages de la science, il voulait bien en profiter dans le présent, sans songer toutefois à préparer l'avenir :

c'était un Pierre le Grand au petit pied. Ainsi, les Moscovites ne parvenaient pas à bâtir des églises en pierre ; avant d'être achevées, elles s écroulaient avec fracas. Personne ne savait fabriquer les armes, exploiter les mines, construire les ponts, nécessités pressantes qui se faisaient sentir de plus en plus. On demandera donc à l'Occident des ingénieurs , des fondeurs, des architectes, des ouvriers de toute espèce. Les nouveaux venus feront des merveilles, on admirera leurs œuvres, on en tirera parti, mais aucun effort ne sera tenté pour réveiller l'esprit national, pour rivaliser avec l'étranger. Ivan n'a jamais pensé à fonder une école, à répandre l'mstruction, à introduire l'imprimerie, à changer le cours des idées, à former une génération nouvelle. La culture extérieure de l'Occident apparaissait à Moscou, le souffle q^ui avait produit cette culture n'atteignait pas les Moscovites.

On cueillait des fleurs et des fruits qui avaient germé ailleurs, mais le

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terroir restait vierge de la semence féconde. Il en résulta un manque d'équilibre, une fâcheuse habitude de s'en remettre à autrui, une défiance mal placée dans sa propre initiative, qui n'était au fond qu'une fatale paresse d'esprit. Parturition laborieuse, cette époque ne produisit presque rien d'original, elle ne révéla aucune des forces créatrices de la nation.

Chose étrange! les mêmes Grecs qui ont érigé en Italie des chaires d'éloquence et de philosophie, commenté Platon et Aristote, Homère et Démosthène, n'ont pas seulement essayé d'enseigner la grammaire à Moscou.

Sans doute, le terrain était autrement bien préparé en Occident, mais il est à présumer qu'en Russie on ne leur a même pas demandé ce genre de services. Des fonctions plus brillantes et plus lucratives les attendaient au Kremlin.

En effet, c'est à cette époque, si Ton fait abstraction des voyages de Volpe et de Gislardi, que se rapportent les premières ambassades russes en Europe, D'ordinaire le titulaire ou le chef de la bande était un Grec, il avait pour collègues des Moscovites qui faisaient

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Tapprentissage du métier diplomatique. Leur but principal, souvent unique, était l'embauchage des ouvriers, des artistes, voire des médecins, et leur transmission à Moscou. On ne faisait guère de la politique qu'avec les Habsbourg, en Italie elle se réduisait à des promesses platoniques au sujet de la ligue anti-ottomane.

Les pleins pouvoirs de ces envoyés devaient être d'autant plus étendus que leurs lettres de créance étaient brèves mais significatives. Pour donner une idée de ce formulaire qui se répète invariablement, citons le message d'Ivan adressé à Alexandre VI, dont l'original se conserve à Venise :

« Au pape Alexandre VI, pasteur et docteur de l'Eglise romaine, Ivan, par la grâce de Dieu, souverain [gosoudar) de toute la Russie et grandkniaz de Vladimir, Moscou, Novgorod, Pskov, Tver, lougor, Viatka, Bulgarie et autres. Nous avons envoyé auprès de toi nos ambassadeurs Démétrius Ivanov, fils de Ralev, et Métrophane Karatchiarov.

Et ce qu'ils te diront de notre part, tu n'as qu'à le croire. Ce seront

nos vrais discours. Ecrit à Moscou, Tan 700^ *. »

On voit que le grand-kniaz ne marchandait pas sa confiance à ses envoyés, et ceux-ci, à .certains égards au moins, ne s'en rendaient pas indignes. Etait-ce un reste de barbarie ou un signe de progrès, un souvenir de Byzance ou un 'caprice du Kremlin, mais ces diplomates improvisés se montraient intraitables sur l'étiquette.

Ils ambitionnaient partout la première place, préféraient ne pas se produire que céder le pas à un autre, et défendaient leurs prétentions avec une insistance qui tenait du grotesque. Les présents qu'ils offraient aux souverains consistaient en fourrures précieuses, telles que martres et zibelines, et en dents de poisson. A Venise, on ne se gênait pas de vendre ces objets aux enchères. Ailleurs, il est probable que pareil affront leur était épargné. Le plus souvent ces ambassades se dirigeaient vers l'Italie et touchaient barre à Milan, à Venise, à Florence, à Rome età Naples. Des colonies grecques s'é-

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