I. Bibl. de Saint -Marc, Latini, Classe X, n* 174, p
chelonnaient le long de cette route et l'espoir de rencontrer des compatriotes guidait peut-être les voyageurs. Chemin faisant, ils renseignaient les Italiens sur Moscou, et, diplomates doublés de négociants, ils se livraient activement au commerce jet se chargeaient volontiers de commissions. Un petit billet du marquis de Mantoue, daté du 10 mai 1499, nous porte à croire qu'il s'y mêlait parfois un peu d'indiscrétion. Démétrius Ralev, en tournée à cette époque en Italie, se crut obligé d'annoncer au marquis son procham départ pour Moscou, de lui offrir ses services, en proposant soit de se rendre lui-même à Mantoue soit d'envoyer un remplaçant. Francesco Gonzaga répondit par un refus si catégorique et des souhaits si empressés de bon voyage qu'ils dissimulent à peine l'invitation de ne pas venir ^
Les chroniqueurs contemporains n'ont pas esquissé le portrait des ambassadeurs grecs et moscovites du grand-kniaz au xv^ siècle : la différence devait être frappante. Les uns avaient eu l'occasion de s'approprier
î. Giornaîe araldico, août 1888, p. 49.
plus OU moins le vernis d'Occident, les autres ressemblaient probablement aux Chévriguine et aux Molvianinov, ou bien à leurs collègues du xvue siècle qui ont tant scandalisé le russophile Krijanitch.
A défaut de plus amples renseignements, il ne sera peut-être pas inutile de réunir ici en un seul tableau les traits épars en maints endroits sur les ambassades' russes en Italie jusqu'en i5o5. Ce sont celles qui ont laisse les traces les plus durables, car elles ont fait prendre le chemin de Moscou à des nommes de valeur.
Semen Tolbouzine ouvre la marche des diplomates. Le 24 juillet 1474, il futenvoyé à Veniseencompagnie d'Antoine Gislardi déjà connu du lecteur.
Ivan avait gracié Trevisan et l'avait expédié à la Horde d'Or. Tolbouzine annonça ces bonnes nouvelles à la seigneurie, et s'occupa de faire une levée d'étrangers. Comme il avait apporté des zibelines, le sénat décida, le 27 décembre 1474, d'envoyer en échange au grand-kniaz des draps d'or
Cour la valeur de deux cents ducats, blbouzine fut lui-même gratifié d'une robe de drap d'or, son « notaire »
d'une robe de damas, ses domestiques eurent des robes de drap écarlate.
Tous ces vêtements avaient déjà fait de grands voyages. Ils revenaient de Perse où l'occasion avait manqué de les distribuer à la cour d'Ouzoun- Hassan. Le Kremlin fut plus favorisé.
Tolbouzine, après avoir poussé jusqu'à Rome, regagna Moscou en mars 1475. Son ambassade restera à jamais célèbre pour avoir valu aux Russes un Italien d'impérissable ménîoire.
Rodolphe Fioravanti degli Alberti, connu sous le nom d'Aristote, était urne des gloires artistiques de sa patrie.
Un juge compétent en cette matière, M. Muntz, n'hésite pas à le nommer le plus fameux ingénieur et un des plus insignes architectes d'Italie au xv^ siècle. Natif de Bologne, il se fit connaître d'abord à Rome, où il transporta d'immenses colonnes monolithes de la Minerve au Vatican. En 1454, il risqua dans sa ville natale un véritable tour de force en déplaçant, sans la démolir, une tour monumentale dite délia Ma^ione. Le cardinal Bessarion, alors légat pontifical, donna cinquante florins à l'audacieux
ingénieur. Doué d'une activité surprenante, Fioravanti se signala tour à tour à Naples, dans le Milanais, en Hongrie, enfin de nouveau à Rome, où Paul II voulait redresser l'obélisque de granit qui ne cédera qu'à Tinjonction de Sixte-Quint. La réputation d'Aristote était si oien établie que le gouverneur de Bologne disait de lui :
personne ne sait en architecture ce que Fioravanti ignore. Appelé en même temps par le sultan Bayezid et le grand- .kniaz Ivan, il préféra le Kremlin au Bosphore, et s en vint à Moscou avec son fils André. Grâce à lui , la cité des tsars vit surgir des églises comme celles de l'Assomption et de Saint-Michel et des palais dont elle est encore fière aujourd'hui. Fioravanti resta en relations avec Sforza. Il envoyait à Milan des faucons et des gerfauts que le duc payait largement avec des ducats et des étoffes. En 1479, les conservateurs de Bologne réclamèrent le renvoi de leur compatriote ; on ne donna pas de suite à leur désir. Plus tard, Fioravanti lui-même, effrayé par la justice sommaire et sanglante du grandkniaz, médita la fuite, mais il fut contraint de rester.
Après cette première ambassade, il y eut quelques années d'interruption.
Ce n'est qu'en 1488 que Démétriuset Manuel Ralev sont chargés d'une nouvelle mission diplomatique en Italie.
Les deux frères appartenaient à une famille grecque établie depuis trois ans à Moscou. Cette fois il y avait un grand événement à faire connaître à l'étranger. En 1487, profitant des discordes qui régnaient à Kazan, le grandkniaz fit marcher ses armées contre la ville tatare, la prit d'assaut, renversa le souverain hostile aux Russes et mit à sa place un fidèle allié. L'annexion complète deKazaneût été prématurée, Ivan se contenta de poser un jalon sur la route de la conquête en prenant le titre de grand-kniaz de la Bulgarie.
D'ailleurs, le fait d'armes étant glorieux, l'occasion parut bonne pour s'en prévaloir en Occident. Les Ralev furent expédiés avec cette nouvelle en Italie. Après un voyage de soixantedix jours, ils arrivèrent à Venise et furent reçus au sénat le 6 septembre 1488. Le point culminant de leur discours fut « l'immense victoire remportée en juin 1487 par leur roi {sic) sur un certain dynaste tatar qui l'avait at-
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taqué avec cent dix mille chevaux. »
Les Vénitiens semblent s'être payés de ces vagues allusions sans chercher à s'éclairer davantage. Les deux Ralev rappelèrent ensuite leurs origines grecques et se professèrent serviteurs très fidèles et très dévoués de la seigneurie ; en foi de quoi, outre les pelleteries du grand-kniaz, ils présentèrent en leur propre nom quatre-vingts zibelines. Ceci leur valut à chacun une robe de drap d'or et cent ducats. Pour rentrer dans leurs frais, les sénateurs vendirent les zibelines aux enchères.
De Venise les ambassadeurs se rendirent à Rome. Le i8 novembre, ils assistèrent à la messe pontificale au Vatican. Lorsqu'on eut chanté le Gloria in excelsis, le pape Innocent VIII appela l'un d'eux sur les marches du trône. Une place d'honneur lui fut assignée, immédiatement après le sénateur qui représentait le glorieux passé de Rome. Le maître des cérémonies, Burchard, de qui nous tenons ces détails, ajoute que l'ambassadeur avait été envoyé pour faire acte d'obédience au pape. (Je renseignement est à noter. On se rappelle que Volpe, à la grande édification des témoins oculai-
res, avait déjà donné des assurances formelles de soumission envers le pape. N'aurait-on pas continué à s'exprimer d'une manière équivoque, et les Grecs n'auraient-ils pas donné à cet égard des preuves de souplesse?
Ceci expliquerait l'opinion favorable que l'on eut longtemps à Rome sur les dispositions de Moscou.
Les Ralev ne rentrèrent en Russie qu'en 1490, amenant avec eux une bande entière d'ouvriers : maçons, armuriers, fondeurs et autres. Parmi les nouveaux arrivants se trouvait un médecin juif de Venise, affublé par la chronique du nom de Léon Jidovine, qui ne prévoyait certainement pas le sort tragique qui l'attendait dans la patrie de son choix. A peine arrivé, on confia à ses soins Ivan, fils du grand-kniaz et de sa première femme Marie. C'était un jeune homme de trente-deux ans qui souffrait, paraît-il, de la goutte. Trop confiant dans son art, maître Léon répondit de la guérison sur sa vie. Le malade succomba, et le médecin eut la tête tranchée.
Trois ans après le retour des Ralev, en mai 1493, c'est un Grec doublé
d'un Russe, Manuel Doxa avec Daniel Mamyrev, qui se dirigent vers l'Italie.
Au mois de novembre, lorsqu'ils vinrent à Milan, une chasse fut organisée en leur honneur dans la vallée du Tessin. Elle réussit à merveille. Par contre, le mariage de Bianca Sforza avec Maximilien I" donna lieu à un fâcheux incident. Les envoyés d'Ivan refusèrent d'y assister pour ne pas accorder la préséance aux représentants du Saint-Empire, d'Espagne ou de France. Les bonnes raisons ne manquaient pas aux récalcitrants. Sans compter la noblesse de sa race, disaient-ils, notre maître est plus puissant que les rois de Hongrie, de Bohême, de Pologne, pris ensemble. Ils restèrent inflexibles, mais cette fierté ne leur fit aucun tort. Ludovico Sforza, tuteur du jeune duc de Milan, se montrait très satisfait de l'ambassade russe et voulait rester en correspondance avec Ivan. Un envoyé spécial, Bocalino de Mantoue, devait même se rendre au Kremlin pour resserrer les liens d'amitié. Si l'ambassade s'est effectuée, elle n'a certainement pas laissé de traces. Le 29 décembre 1498, les Russes se présentèrent au sénat de
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Venise, et, Tannée suivante, ils revinrent à Moscou accompagnés d'étrangers qui s'engageaient au service du grand-kniaz. De ce nombre était l'architecte Alvise et l'armurier Pietro.
Le renfort venait à propos : le 22 novembre 1493, Pietro Antonio Solari était mort, laissant après lui un grand vide. Il avait bâti des tours et des murs et pris part à la construction du célèbre palais à facettes.
En 1499, Démétrius Ralev est de nouveau chargé d'une mission à Venise, Rome et Naples, non plus avec son frère, mais avec un Russe, Métrophane Karatchiarov. Nous avons reproduit plus haut la lettre de créance dont ils étaient munis pour le pape et le billet équivoque du marquis de Mantoue. Le commerce leur créait des embarras, même à la douane de Venise on fut étonné de leurs nombreux paquets. Le 11 mars i5oo, ils furent présents à Rome au consistoire où Alexandre VI prêcha la croisade contre les Turcs. De retour à Venise, invités à une procession solennelle, ils s'abstinrent d'y prendre part sitôt que la place d'honneur fut dévolue aux Français. La seigneurie ne réclama
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f)oint et se montra indulgente. Il falait ménager les alliés présumés contre rislam. On préféra donc les entretenir de cette question brûlante et les encourager à la guerre contre les Turcs; un message dans ce sens fut libellé pour Ivan. A l'occasion de cette ambassade se montrent les rivalités nationales qui reparaîtront dans les siècles suivants : un Lithuanien traversait ritalie à la même époque, et il s'offrait partout pour rectiner les récits des Moscovites.
Telles sont à peu près les ambassades envoyées en Italie par Ivan III.
Trakhaniote a été aussi à Rome, on ignore dans quelles circonstances. En général, les Russes pouvaient se féliciter des résultats ootenus : les Fioravanti , les Solarî, les Debossis ont laissé des traces durables de leur passage; le Kremlin leur doit ses plus beaux édifices, où le style byzantin est souvent réservé pour Tintérieur tandis
3u'au dehors s'étalent les influences e la Renaissance. La politique restait de côté. Ivan, à cet égard, n'avait rien à espérer de l'Italie, et il ne se pressait pas d'offrir lui-même ses services contre les Turcs.
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Les missions diplomatiques des Russes en Autriche et ailleurs sont trop connues pour qu'il soit opportun d'y revenir. Ces relations multiples avec rOccident n'empêchaient pas le grand-kniaz de tenir le regard fixé sur Byzance. Pendant son règne se laissent surprendre en Russie les origines de la question d'Orient.
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