‹ La russie et l'Orient: Mariage d'un tsar au VaticanChapitre 20 sur 22 · EN RUSSIE · texte numérisé non relu

EN RUSSIE

(Voir l'Appendice n° IX).

A question d'Orient, dans le sens actuel de ce mot, ne date en Russie que de- la fin du xv^ siècle. Jusque-là, on avait lutté contre les Mongols à l'écart, pour ainsi dire, de l'Europe. C'est au moment de secouer un joug odieux, et d'entrer en scène en Occident, que le grand-kniaz de Moscou se vit en mesure de prendre position vis-à-vis du sultan.

Depuis la moitié du siècle, l'Orient, nous l'avons dit, apparaissait aux Latins dans des clartés sinistres. Les

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peuples slaves de la presqu'île balkanique avaient été subjugués par les Turcs. La cité naguère florissante de Constantin servait de capitale au padischah. L'Europe se voyait menacée d'une invasion musulmane. Le lion ailé de Saint-Marc tremblait pour son commerce levantin. La Hongrie, la plus exposée aux attaques, réclamait des secours en hommes et en argent. Mais ceux qui avaient autrefois exhorté les peuples à délivrer le saint Sépulcre, — les papes, — élevèrent de nouveau leur voix pour arracher les chrétiens aux étreintes de rislam. Dès que Moscou fut mieux connue en Europe, on espéra de toutes parts trouver dans le grand-kniaz un allié contre les Turcs. Des vues élevées servaient uniquement de basé à ces calculs. Les intérêts d'un ordre inférieur échappaient à des hommes

3ui ne connaissaient la Russie que e nom.

Ivan III se rendait parfaitement compte de la situation. Il tira parti avec un art consommé des avantages qu'elle présentait. La ligne de conduite qu'il adopta est empreinte d'une dissimulation savante et d'une arrière-

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pensée utilitaire très accentuée. Cette politique à double face restera longtemps en honneur au Kremlin. A cet égard Moscou était aussi avancée que la seigneurie de Venise ou la France de Louis XI.

En face des allures provocantes des Turcs, Ivan comprenait qu'il y avait un devoir chevaleresque à remplir :

les croyances religieuses s'alliaient aux souvenirs historiques pour exciter en lui l'horreur du bousourmajte. Aussi passait-il volontiers pour un adversaire décidé du croissant, prêt à le terrasser avec l'épée de Dmitri Donskoï. A Rome et à Venise, les ambassadeurs russes encourageaient l'ardeur belliqueuse des papes et des doges. On eût dit que le prince orthodoxe n'attendait que 1 occasion de sonner la charge contre l'ennemi du nom chrétien. En réalité, cet enthousiasme de parade et ce zèle d'emprunt ne servaient qu'à dérouter l'opinion, les promesses de croisade étaient illusoires. Ivan frayait avec les Turcs et ne songeait pas à rompre cette amitié suspecte. La politique et le commerce l'engageaient à la cultiver.

En effet, au sortir de la tourmente

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mongole, Moscou n'avait d'autre objectif dans sa politique extérieure que la revendication des provinces englobées dans la Pologne et la Lithuanie.

Les alliances étrangères convergaient vers le même but, et celle de Mengli- Guireï, dont il a été question plus haut, n'était pas la moins appréciable.

Or, depuis la conquête de la Crimée par Bayezid, le khan tatar n'était plus qu'un vassal de la Porte. C'eût été compromettre l'ancienne amitié que de se brouiller avec le nouveau suzerain, maître désormais de la mer Noire. Ivan était d'autant plus porté à ménager les Turcs que ceux-ci pouvaient à leur tour devenir pour la Pologne un danger et une menace. L'entente avec le padischah se présentait donc sous des auspices séduisants.

Les intérêts matériels rapprochaient aussi les deux peuples. Les Russes non moins que les Turcs tenaient à avoir des débouchés mutuels de commerce. Leurs caravanes marchandes savaient bien le chemin de Kafta et d'Azov, où s'échangeaient les cuirs de la Russie, les soies de la Perse, les étoffes et les épices des Indes. Les intéressés désiraient vivement le main-

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tien de ces centres mercantiles que les Génois avaient naguère rendus si florissants. Aussi, lorsque les Russes, se croyant lésés dans leurs droits, désertèrent ces marchés, les Turcs furent-ils les premiers à réclamer, à les prier de revenir. On fut très heureux à Moscou de ces réclamations, car Ivan ne demandait pas mieux que de continuer un commerce lucratif pourvu ^ue les Moscovites ne fussent pas sujets à des taxes vexatoires.

S'imaginer le grand-kniaz sacrifiant ses avantages pour bien mériter de l'Occident c'eût été se tromper étrangement sur le caractère d'un prince avant tout utilitaire. Il pratiquait d'une manière inconsciente peut-être le système de la non- intervention.

L'Europe avait laissé les Mongols s'em-

Earer de la Russie, aucune armée liératrice ne vint au secours des opf)rimés qui ne durent qu'à eux-mêmes 'indépendance reconquise. Quoi d'étonnant si le sentiment de solidarité avec la grande famille chrétienne n'existait plus? Cette indifférence s'étendait même aux Slaves des Balkans malgré l'unité du rite, la communauté de la langue et des origines. L'idée

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panslaviste sommeillaitencore au fond des consciences et attendait pour paraître son heure historique. Le grandkniaz donna donc des promesses rassurantes et de bonnes paroles aux ennemis des Turcs ; de fait, il se servit de Mengli-Guireï pour se mettre au mieux avec Bayezid. Aux correspondances par lettres succédèrent les ambassades. Le premier messager turc fut, en 1493, arrêté à Kiev et ooligéde rebrousser chemin. Gardiens jaloux des frontières, les Lithuaniens simulaient la répression de l'espionnage, au fond c'était l'isolement de Moscou qu'on avait en vue. Cette petite victoire n'eut d'autre suite qu'un retard de plusieurs mois, Ivan sut s'y prendre plus adroitement que Bayezid, et le représentant russe parvint jusqu'au Bosphore. C'était un nomme encore jeune, de trente-cinq ans environ, Mikhaïlo Plechtcheïev, imbu de prétentions et d'une rare ténacité. Il affectait un su-* prême dédain pour les taxes et n'admettait pas de distinction entre ses bagages et ses marchandises, au grand scandale des douaniers peu complaisants. Les pachas et les vizirs ne lui inspiraient qu'un médiocre respect.

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Précurseur de Menchikov, il se croyait assez grand personnage pour traiter directement avec le Chef des croyants, sans s'assujétir à l'humiliante étiquette de rOrient. Ces étranges procédés choquèrent Bayezid, il s'en plaignit amèrement à l'ami commun Mengli- Guireï, mais pas un mot de reproche ne fut adressé à Ivan. Au contraire, la réponse ottomane ne respire que bienveillance, et, surprise flatteuse pour le Kremlin, les titres sont octroyés avec une profusion orientale, capable de satisfaire les plus hautes ambitions,

A partir de cette. époq^ue jusqu'au règne d'Alexis Mikhaïlovitch, qui fut témoin d'un complet revirement, les rapports avec la Turquie restèrent toujours pacifiques. Ivan IV, Fédor, Boris Godounov, voire Mikhaïl Romanov, marchant sur les traces d'Ivan III, fraternisaient avec Stamboul, et ne poussaient des cris de guerre que pour édifier l'Occident. Les sultans ne les entendaient pas ou , s'ils les entendaient, ne s'en troublaient pas outre mesure. Pressentant un danger dans le Nord, la finesse orientale ne se hâtait pas de provoquer des tempêtesi

Les Moscovites paraissaient, en effet, formidables aux Turcs, car les populations balkaniques orthodoxes étaient toutes à la dévotion du « tsar blanc », leur coreligionnaire; et le tsar blanc disposait en maître absolu de ses sujets, de leurs biens et de leur vie.

Telle était l'opinion des plus sages vizirs, ils ne s'en cachaient pas devant les ambassadeurs de Venise qui nous ont livré le secret.

Que si la note conciliatrice dominait dans les sphères officielles, d'autres sentiments animaient les masses. La haine des infidèles, aveugle, implacable, enracinée au plus profond des cœurs russes , se confondait chez eux avec le fanatisme religieux. Levier puissant, dont se serviront plus tard les empereurs de Russie dans un but politique, chaque fois que leurs armées marcheront vers le Danube.

Aussi le malicieux lord Brougham s'étonnera-t-il à bon droit du contraste entre les proclamations sentimentales, vibrantes d'orthodoxie, au début des guerres d'Orient, et les traités substantiels qui les terminent.

Il importe de constater ici que le mariage d'Ivan III avec l'héritière

d'un trône renversé par les Turcs n'a exercé aucune fâcheuse influence sur les rapports diplomatiques entre les deux peuples. Le grand -kniaz put même adopter les armes byzantines, l'aigle noire à deux têtes, sans exciter les jalousies ou les soupçons de son puissant voisin. C'est ailleurs que cet événement a provoqué des phénomènes étranges, éclairant ainsi un côté nouveau de la question d'Orient. Le lien spécial qui unissait depuis longtemps Moscou à Byzance s'est resserré avec l'apparition de Sophie en plein pays russe, mais au profit de Moscou, au détriment de Byzance. Les vagues idées de mission orthodoxe qui hantaient les cerveaux des lettrés eurent désormais pour base un fait historique et incontestable. Dès lors, il se forme des courants d'opinion, dont la genèse se laisse surprendre, qui pénètrent par des infiltrations souterraines jusque dans les couches populaires et remontent ensuite vers le trône.

En effet, lorsque Byzance eut, au X* siècle, illumine Moscou des splendeurs du christianisme, lorsque missionnaires et évêques eurent baptisé le peuple dans le Dnièpre, érigé quel-

ques écoles à Kiev et organisé la hié^ rarchie dans le pays, les Grecs acquirent tous un immense prestige parmi les Russes. Les néophytes entouraient leurs apôtres et leurs maîtres d'une profonde vénération. La science et la sainteté semblaient appartenir, sinon exclusivement, au moms d'une manière spéciale, aux Byzantins.

Vers le milieu du xv** siècle, cette croyance populaire fut fortement ébranlée par deux coups successifs :

le concile de Florence, où l'empereur Jean VIII et le patriarche Joseph proclamèrent l'union avec Rome, et la chute désastreuse de Constantinople.

Des bruits sinistres avaient déjà circulé sur les Grecs aussitôt après le concile : on les accusait d'avoir trahi la foi de leurs pères et de s'être livrés aux Latins. Lorsque le croissant remplaça la croix sur le Bosphore, lorsque Sainte-Sophie fut transformée en mosquée, les événements eux-mêmes parurent justifier ces accusations : la prise de Byzance par les Turcs n'étaitelle pas une vengeance du Ciel, un châtiment infligé auxGrecs à cause de leur apostasie? De ces prémisses découlait facilement une conclusion pratique.

Byzance avait autrefois ambitionné l'hégémonie absolue dans le monde.

Résidence de l'empereur, centre de l'administration civile, la jeune et fière capitale aspirait à devenir aussi le centre de la vie religieuse : elle revendiquait en sa faveur la primauté divinement attachée au siège de saint Pierre.

Toutes ces tendances se résumaient dans un mot magique : Byzance est la Nouvelle Rome. Quelque chose d'analogue se répète maintenant à Moscou :

autre scène, autres acteurs, conditions tout à fait différentes, mais la ressemblance des idées trahit leur filiation.

Byzance, se dit-on, a failli à sa mission, celle-ci est dévolue à Moscou, palladium de l'orthodoxie, sans rival dans l'avenir. Philothée, moine de Pskov, a été le premier à formuler la brillante théorie dans des lettres adressées au grand-kniaz Vasili Ivanovitch et au diak Mikhaïlo Mounékhine. Un mystérieux problème tourmentait à cette époque les érudits moscovites : on se demandait si des motifs naturels ou surnaturels avaient causé les malheurs de Constantinople, et on cherchait naïvement la réponse à ces doutes dans la Bible et dans les chronographes,

dans de bizarres combinaisons de nombres depuisAdam jusqu'au xv* siècle et même dans les évolutions sidérales.

Philothéemet ses compatriotes en garde contre les solutions fallacieuses et il leur indique quelle est la seule légitime et sûre : Byzance, dit-il, est tombée pour avoir trahi la vraie foi et embrassé le latinisme. Mais aussitôt il se reprend : Byzance, dans l'acceptation plus élevée de ce nom sacré, Byzance, siège vénéré du pouvoir chrétien, symbole de fusion entre TEglise et l'Etat, la Byzance mystique est-elle réellement tombée? Non, dit le moine de Saint-Eléazar, l'empire orthodoxe n'a

fas disparu, il a été seulement déplacé.

1 est là où palpite le cœur de l'Eglise oecuménique, où se conservent les vivantes traditions des apôtres, où la vraie foi est protégée par un prince puissant et libre. Or, l'ancienne Rome a apostasie, elle n'a plus ni roi ni pontife légitime ; les Turcs ont découronné la Rome Nouvelle pour en faire une cité musulmane ; c'est Moscou désorniais qui réunit les conditions fatidiques, c'est elle qui est la troisième Rome, l'impérissable, brillante comme le soleil, dont rien ne ternira la splen-

deur, car jamaîs ne surgira une Rome quatrième. Et s'adressant au prince avec un accent pathétique, Philothée le salue comme le chef des chrétiens et le maître de l'avenir *.

En parfaite harmonie avec ces hautes visées, le génie populaire forge tout un cycle de légendes qui attribuent à Moscou la principauté universelle, civile et religieuse. Ainsi Comnène est censé avoir envoyé les insignes impériaux de Constantin Monomaque au grand -kniaz Vladimir, surnommé également Monomaque. Cette transmission matérielle, assez douteuse d'ailleurs, devient à la longue une transmission de la souveraineté ellemême, un droit de succession au moment de la déchéance. Très curieuse est aussi la légende bizarre de la tiare blanche, donnée par l'empereur Constantin au pape Silvestre. On essaie à Rome de détruire le présent fatal, mais à la suite d'une vision menaçante, il est expédié à Byzance. De nouveaux dangers surgissent ici : Constantin et Silvestre apparaissent en songe au

I. Pravosl, Sobiésiédniky févr., mai i86i ; janv, 186 3. Kapterev, Khar, otn, Rossii, p. i à 25.

patriarche Philothée et lui suggèrent d'offrir la tiare à l'évêque Vasili de Novgorod : la Russie rentre ainsi en possession du précieux trésor. La légende en conclut triomphalement que « la grâce, rhonneur et la gloire » ont déjà déserté l'ancienne Rome, que Byzânce en sera bientôt privée à son tour, et que toute sainteté, toute grandeur seront divinement concentrées à Moscou. Un contraste entre ces merveilleux récits doit être relevé :si la royauté temporelle émane de Byzance, c'est de Rome qu'on tait jaillir la souveraineté religieuse. Ne dirait-on pas que c'est un écho lointain de la suprématie romaine reconnue jadis même à Byzance?

Renforcée par les sympathies nationales, la fiction hardie de Philothée fera son chemin. Elle paraîtra au Kremlin, lorsque le grand-kniaz Ivan IV, rappelant ses affinités avec les césars de Byzance, demandera aux patriarches d'Orient la confirmation des titres pompeux qu'il s'attribue; lorsque Moscou, déjà résidence du tsar, ambitionnera l'honneur d'être aussi la résidence d'un patriarche. Les évêques byzantins, les moines dU Mont-Athos,

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courbés sous le joug ottoman, viendront en Russie implorer l'intervention du prince, quémander des aumônes, ébaucher des plans de campagne.

L'illusion sera de plus en plus com-

Elète : les gloires de Byzance semleront refluer du Bosphore à la Moskova.

Nous n'avons indiqué que sommairement cette marche des idées, mais le seul fait de leur apparition suffit

f)our notre but. On comprend dès lors 'importance d'un mariage qui, élargissant tout à coup les horizons, donnait des droits non plus fictifs mais, en apparence du moins, réels sur l'héritage convoité également par le prince et par le peuple. Il nous reste à examiner la base historique de ce droit, non f)as précisément au point de vue de la égislation byzantine, mais selon l'opinion qui dominait alors en Europe.

Après le grand désastre de 1453, il ne pouvait plus être question ni de comices nationaux pour élire un prince, ni de sénat pour confirmer l'élection.

Toutefois le sens politique d'Occident s'inclinait encore devant des titres, rigoureux ou non, de convenance et de )ustice:

On n'a pas oublié que, dès Tannée 1473, le sénat de Venise, toujours prudent et compassé dans ses affirmations, n'en reconnaissait pas moins, de sa propre initiative, les droits d'Ivan III sur Tempire de Byzance, à défaut de succession mâle dans la lignée des Paléologues. Cette conviction était si sincère que le doge ne craignait pas de l'exprimer ouvertement dans ses lettres au grand-kniaz. Une déclaration si catégoriq^ue, arrivant de Venise, dans la disposition d'esprit où se trouvaient les Russes, dut sans doute produire sur eux une vive et profonde impression, d'autant plus que l'hypothèse, prévue par la seigneurie, n'était pas complètement chimérique et pouvait même se réaliser à une époque plus ou moins rapprochée.

En effet, la princesse Sophie n'avait

Îue deux frères, André et Manuel, leur éducation s'était faite à Rome sous la haute et paternelle surveillance de Bessarion. Ni l'un ni Tautre ne répondit aux espérances du cardinal, désireux de voir les jeunes princes Sorter dignement leur nom illustre, lanuel, doué d'un caractère actif et entreprenant, fatigué peut-être du rôle

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3u'il jouait à Rome, échangea la cour u pape contre celle du padischah et, renonçante l'Evangile, embrassale Coran. Ses rêves de grandeur et de fortune, s'il en caressait, ne se réalisèrent pas. Mohammed II lui fit un accueil gracieux, lui attribua des revenus, lui donna quelques esclaves, mais sa bienveillance n'alla pas au-delà de ces médiocres aumônes ; Manuel ne parvint jamais ni aux grandes charges de la cour, ni aux grades supérieurs dans l'armée. Sa position ne laissait pas d'être triste : les Turcs ne montraient à son égard aucun empressement; aux yeux des chrétiens, son apostasie équivalait à une déchéance absolue. De ses deux fils, Jean mourut dans la vraie foi sans laisser de postérité, André fut circoncis par ordre du sultan Sélim et prit du service dans ses armées. Ainsi disparaissent tous les droits sur Byzance du côté de Manuel.

La question est plus compliquée par rapport à André. Représentant légal, à titre de frère aîné, de toute la d}^nastie, n'ayant jamais pactisé avec les Turcs, il se croyait en possession d'un droit personnel sur le trône de ses pères. Kîen ne prouve cependant qu'il

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ait songé à se faire justice par les armes ou demandé sérieusement des secours militaires en Occident. Peu considéré à là cour du Vatican, portant parfois la traîne du pluvial pontifical, son ambition semble avoir été plus modeste et même quelque peu sordide : il parcourait TEurope pour battre monnaie avec la vente de ses droits héréditaires.

Et d'abord, André a visité Moscou à deux reprises, en 1480 et 1490. Son séjour a été chaque fois de courte durée. Les chroniques remarquent sèchement qu'une de ces visites a coûté beaucoup d'argent à la princesse Sophie. Aurait-il, à cette occasion, traité avec sa sœur? et, nouvel Esaii, aliéné, moyennant finances, son droit d'aînesse? Les documents connus jusqu'ici ne donnent pas de réponse, mais les procédés d'André vis-à-vis des rois de France et d'Espagne autorisent quelques soupçons.

De tous les souverains de l'époque le plus facile à séduire était le roi très chrétien, qui tenait à justifier son titre d'honneur, et dont maître Guilloche, de Bordeaux, prophétisait les conquêtes en Terre-Sainte. C'est avec lui

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qu'André Paléologue engagea ses premières négociations. En 1491, il se rendit à Tours auprès du jeune roi qui lui accorda, le 3 1 octobre, une pension de sept cent vingt-trois livres « pour le récompenser de partie des grans fraiz et dépens qu'il a faiz à venir du dit pais de Constantinoble devers nous pour aucun graves affaires touchant le bien de notre royaume en attendant que l'ayons mieulx fait appointer et récompenser ». A ce premier versement succéda, le 1 6 novembre, un second de trois cent cinquante livres « pour soy en retourner à Romme devers notre Saint-Père le pape. » André offrait de son côté un autour blanc, présent royal, très estimé des connaisseurs et qu'il avait probablement rapporté de Moscou. Après cela les traces de correspondance disparaissent jusqu'à l'année 1494 qui fut témoin d'un acte important. Charles VIII se

f)réoccupait alors plus que jamais de a conquête de Naples, première étape de l'empereur futur d Orient sur la route de Byzance. Dans l'hypothèse de si vastes desseins s'entendre à l'amiable avec le prétendant légitime était de bonne politique. Le cardinal Ray*

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mond Perrault se chargea de l'affaire.

Le 6 septembre 1494, il se rendit à Saint-Pierre in Montorio et y célébra la messe du Saint-Esprit. A Tissue du sacrifice, sur l'endroit même où la légende place le martyre du chef des apôtres, en présence de deux notaires, André Paléologue céda tous ses droits sur l'empire de Constantinople et de Trébizonde ainsi que sur la Servie à Charles VIII, roi de France. Le cardinal promit, au nom de son maître, une pension annuelle de quatre mille trois cents ducats d'or, un commandement de cent lances, une propriété foncière rapportant cinq mille ducats, l'alliance militaire pour reconquérir la Morée, l'appui moral afin d'obtenir le versement régulier de la pension accordée parSixte I V sur les fonds de lacroisade.

Ce traité bilatéral devait être soumis à la sanction du roi et considéré comme nul et non avenu jusqu'au moment de la ratification formelle. Celle-ci a-t-elle été vraiment octroyée? A en croire Raynaldi, Charles VIII aurait déclaré au pape Alexandre VI qu'André Paléologue lui avait cédé tous ses droits sur Constantinople, ce q^ui implique naturellement la ratification. D'autre

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{)art, par son testament du i avril 1 5o2, 'héritier des césars a lègue ces mêmes droits à Ferdinand d'Espagne et Isabelle, disposition incompatible avec la cession en faveur de Cnarles VIII.

D'ailleurs, marié à une femme de basse extraction, André mourut sans laisser de postérité. Le 17 juin i5o2, sa veuve Catherine reçut du pape la somme modeste de cent quatre aucats « pour les obsèques du despote » . La double vente que celui-ci s'était permise, lors même que cet étrange commerce eût été lé^ gitime, rendait la transmission de ses droits d'autant plus problématique que Sophie n'avait jamais renoncé au trône de Byzance.

Aux yeux des contemporains, la souveraine de Moscou, la dernière survivante des Paléologues, devait passer pour l'héritière présomptive de l'empire d'Orient. Nous avons entendu les doges de Venise exprimer cette opinion officiellement. Les pontifes romains tiendront parfois le même langage, lorsqu'ils inviteront les tsars à marcher sur Constantinople, leur ancienne hoirie. C'eût été curieux de constater l'opinion de Sophie elle-même à cet égard. Dénuée

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de ressources et vivant jadis de charité, aurait-elle considéré Byzance comme sa dot éventuelle et inspiré à son époux des convoitises analogues?

Malheureusement les données qui nous restent sur Sophie sont si fragmentaires et si rares qu'il est difficile à l'historien de reconstituer les traits exacts de cette physionomie et tout à fait impossible de trancher les questions de détails. Les chroniques russes ne sont guère tendres pour la princesse. Herberstein et Kourbski ont confirmé les jugements sévères des annalistes. Contarini n'a rapporté que des faits peu importants. A peine nous reste-t-il une silhouette gue nous essaierons cependant de saisir.

Sophie était une Paléologue de la décadence. Les discordes sanglantes de famille, les privations, les malheurs, avaient peut-être aigri son caractère et développé les instincts moins généreux du cœur. Quittant l'exil pour le trône, entourée d'étrangers dans sa nouvelle patrie, elle n'a jamais été sympathique aux Russes.

Aussi la représente-t-on comme une femme fière et hautaine, intrigante, souverainement astucieuse. Elle sem-

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ble, par moments du moins, avoir exercé une influence appréciable sur Ivan qu'elle aurait décidé à rompre avec les humiliantes traditions de vasselage mongol. Un autre changement d'ordre intérieur ne saurait passer pour une simple coïncidence : à la cour patriarcale presque grossière de Moscou paraît une étiquette fastueuse

aui rappelle de loin celle de Byzance :

e nouvelles charges sont créées, une sévère hiérarchie les coordonne, la contrainte remplace les anciennes libertés, le souverain devient moins accessible et se recueille dans sa majesté.

Le prince Kourbski, boïar d'ancienne rocne, observe avec aigreur qu'Ivan ne consultait plus son entourage et qu'il faisait tout par lui-même : évidemment le grand-kniaz moscovite jouait à l'autocrate byzantin. Sophie de son côté ouvrait les portes infranchissables du térem, accordait des audiences aux étrangers et envoyait des messages à la seigneurie de Venise :

autant d'innovations jusque-là à peu près inouïes.

Au point de vue religieux, la princesse byzantine se pose à Moscou en fervente orthodoxe. Faut-il la déclarer

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coupable d'apostasie ou bien agissaitelle de bonne foi, c'est là une question qui échappe nécessairement à ceux qui ne peuvent pas scruter les replis de la conscience. Quoiqu'il en soit des dispositions de l'âme, aucun doute ne subsiste sur les pratiques extérieures et sur la nouvelle profession de foi. A en croire les chroniques, Sophie aurait été presque une miraculée. Un fils manquait à la joie du foyer, l'épouse désolée fit un pèlerinage au couvent de Saint-Serge, et, dans l'extase d'une vision, obtint la grâce tant désirée. Une autre preuve de sa ferveur sont les conseils qu'elle donnait à sa fille Hélène, mariée à un souverain catholique. Des bruits de conversion se répandaient de temps en temps, Sophie ne manquait jamais, — nous le verrons bientôt, — de plaider la cause de l'orthodoxie.

La plus obscure des phases dans la vie de cette princesse, c est sa disgrâce éphémère auprès d'Ivan. Elle se rattache principalement aux compétitions de succession au trône. Le fils aîné d'Ivan III, l'héritier direct, était mort en léguant tous ses droits à son petit orphelin Dimitri. Lorsque So-

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phie donna le jour à un fils, on comprit qu'un rival dangereux venait de naître. Il y eut des complots, de sourdes conjurations. Des voix accusatrices flétrirent les ambitions de la jeune mère. Une enquête fut ordonnée. Elle coûta la vie à quelques boïars réputés coupables et à quelques femmes aue Ton fit passer pour des sorcières. Sophie elle-même avec son nouveau-né Vasili fut tenue à l'écart. La disgrâce semblait irrévocable, si bien qu'Ivan, comme pour lui imprimer un dernier sceau, fit couronner son petit-fils avec une pompe inaccoutumée. Mais le Kremlin avait encore ce trait familial de ressemblance avec Byzance, qu'il s'y passait des révolutions de palais dont les résultats éclataient au grand jour tandis que les détails restaient impénétrables. En dépit de toutes les prévisions, le jeune Dimitri fut disgracié à son tour; Sophie reprit son ancienne place sur le trône, et c'est à son fils Vasili que furent décidément confiées les destinées de Moscou. Si l'orpheline des césars ambitionnait des royaumes, son rêve s'est accompli.

Malgré toutes ces affinités byzantines qui auraient dû les rendre hostiles

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