‹ La russie et l'Orient: Mariage d'un tsar au VaticanChapitre 21 sur 22 · UN MARIAGE MIXTE · texte numérisé non relu

UN MARIAGE MIXTE

'année 1495, le grand- duc de Lithuanie, Alexandre Jagel- Ion, contracta un mariage essentiellement politique avec la princesse Hélène, fille d'Ivan III et de Sophie Paléologue. L'amour, Tinclination, les sympathies mutuelles, n'y entraient pour rien. Initié aux secrets de l'humanisme par Bonaccorsi, Alexandre, en dépit de ses médiocres talents, était un homme de la Renaissance. Il he devint jamais ni lettré passionné, ni grand capitaine > ni habile administrateur , mais les goûts délicats et le tour d'esprit ingénieux lui restèrent pour la vie. Comment se fût- il épris d*un€ princesse moscovite^ sous^

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traite aux regards indiscrets, gardée au fond du térem, étrangère à la haute culture intellectuelle? C'est q^ue la raison d'Etat, au xv* siècle, primait les affectionsjdécidait à son gredes unions princières. Et, comme le monde slave souffrait déjà des plaies dont il saigne encore, les sages essayèrent, pour le guérir, du remède suprême de Thyménée. Le mal ne fit qu'empirer.

Un coup d'œil fugitif en arrière s'impose ici pour mieux préciser les griefs séculaires de Moscou contre la Lithuanie. Tandis cjue les Russes fléchissaient sous le joug des Mongols, parmi les Lithuaniens, dans les forêts vierges du Niémen, surgit un homme d'élite. Des récits légendaires entourent le berceau de Guédimine. Doué d'une énergie surprenante, il avait le génie des conquêtes et le prestige mystérieux des fondateurs de dynastie.

Son bras de fer sut réprimer promptement les discordes intestines , et l'union devint le principe d'une force nouvelle. Secondant l'humeur aventureuse de ses bandes guerrières, Guédimine s'empara de quelques provinces russes limitrophes, érigea une superbe capitale sur les bords pittoresques de

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la Vilia, et répandit les premières notions de culture parmi ses compatriotes à demi sauvages. Ce règne nt épo- Îue et servit longtemps de programme, ,ts successeurs de celui qui s'arrogeait fièrement le titre de grand-duc de Lithuanie et de Russie reprirent plus d'une fois sa marche en avant et achevèrent la conquête de l'Ouest et du Midi de la Russie. Une ère plus

Îacifique fut inaugurée par Vladislav agellon, lorsqu'il réunit la. Lithuanie à la Pologne en épousant la jeune et poétique Hedwige, héritière de la couronne des Piast. Désormais il y eut aux avant-postes de Moscou un Etat puissant et rival, mais rien moins qu'homogène. La Pologne faisait contraste à la Lithuanie, celle-ci n'était elle-même qu'un agrégat de Lithuaniens et de Russes. Cependant l'union entre « les fils du soleil » et « les fils de Tombre » des rhapsodes slaves fut durable, sauf quelques séparations intermittenteset éphemères.Ainsi, après la mort de Casimir IV, en 1492, l'un de ses fils, Jean-Albert, devint roi de Pologne, tandis qu'un autre, Alexandre, ceignit la couronne grand-ducale de Lithuanie.

Ivan III crut alors le moment favorable pour faire valoir ses prétentions avec plus de vigueur qu'auparavant.

Le calcul et la force aveugle des choses l'armaient contre Alexandre. Guédimine avait été le contemporain d'Ivan Kalita, et si l'un arrachait des provinces aux descendants de saint Vladimir, l'autre leur léguait en héritage une politique savante d'unité nationale et de sourde hostilité contre les Tatars. Dès lors on eût pu prévoir des guerres de revendication sitôt que le joug de la Horde aurait été secoué et la lutte intestine apaisée. En effet, à peine rendus à eux-mêmes et à leurs destinées historiques, les Russes de Moscou se préoccupèrent des Russes de Lithuanie. Des liens ethniques et religieux les rapprochaient les uns des autres, et la séparation n'avait pas éteint les sympathies mutuelles. Assurément les utopies panslavistes ne hantaient pas encore les cerveaux, mais la réunion de tous les Russes sous l'hégémonie de Moscou était déjà Tidéal politique des grands-kniaz* Les deux puissants leviers de l'orthodoxie et de la nationalité leur assuraient d'avance des avantages consi-

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dérables sur la Pologne catholique, sur la Lithuanie en passe de s'assimiler à la Pologne. Ivan III, bien au fait de la situation, en profitait largement. Il entretenait des intelligences secrètes dans le pays, favorisait les rébellions, attirait vers lui les mécontents , et préparait de la sorte, avec une âpre constance, le terrain pour l'avenir.

Aussitôt après la mort de Casimir, aux menées souterraines succédèrent des hostilités ouvertes : le khan de Crimée et rhospodar de Moldavie reçurent des avis belliqueux; les armées moscovites firent de fréquentes incursions, incendièrent de petites villes limitrophes et s'emparèrent de quelques forteresses.

Le grand-duc Alexandre n'était pas d'humeur à tirer l'épée, ni de force à résister aux ennemis conjurés contre lui. La paix avec Moscou lui souriait davantage. Pour l'obtenir dans de bonnes conditions, il rêvait un mariage avec une fille d'Ivan III. Le rival transformé en beau-père eût servi de bouclier contre la Moldavie et la Crimée, peut-être eût -il même accordé des subsides contre les Turcs. Si peu fondées que fussent ces espérances, elleç

n'en fascinèrent pas moîns le pacifique Alexandre qui se mit à l'œuvre immédiatement.

Les négociations matrimoniales commencèrent en 1492 et durèrent plus de deux ans, sans préjudice des opérations militaires. Les pans ou seigneurs de Lithuanie furent les premiers à faire des ouvertures aux boïars de Moscou. L'entrée en matière ayant réussi à souhait, des envoyés officiels reprirent l'affaire vers la fin de la même année. Leurs allures se ressentent des mœurs de l'épo- Ïue : chargés d'annoncer la mort de lasimir et l'avènement du nouveau maître, ils n'abordèrent la question délicate du mariage que lorsque le vin leur eut délié la langue. Les Moscovites, qui n'avaient pas encore vu le fond de leurs verres, répondirent sagement que mieux valait se préoccuper de la paix. A la vérité, on désirait des deux côtés la fin de la guerre et même l'alliance matrimoniale ■: Alexandre se sentait militairement inférieur, Ivan préférait aux batailles les intrigues et les pourparlers. Si le grand-kniaz montrait peu d'empressement, c'est qu'il prenait

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position pour la lutte diplomatique imminente.

Malgré les tracasseries de détail, et dans 1 espoir de s'entendre, une ambassade arriva à Moscou, en janvier 1494. Le projet de mariage fut réservé pour la fin, les Moscovites réclamèrent la priorité en faveur des questions politiques. Si animées qu'elles furent, les discussions ne durèrent pas longtemps, car les Lithuaniens fléchirent sur toute la ligne. Ils se résignèrent à d'importantes cessions territoriales :

Viazma passait à Ivan cjui bénéficiait tout seul des rectifications de frontières. Le point d'honneur fut aussi sacrifié, et le titre de « souverain de toutela Russie » reconnu au Moscovite, pourvu qu'il renonçât aux prétentions sur Kiev, berceau sacré de la nationalité russe. Des adversaires si conciliants méritaient de devenir des amis, et rien n'empêchait plus leur prince de se porter gendre d'Ivan, qui ne lui offrait en revanche que des promesses peu coûteuses de pacification avec la Crimée et la Moldavie. Le 2 février, les ambassadeurs demandèrent, au nom de leur maître, la main d'Hélène, fille aînée du grand-kniaz, « afin, disaient-

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ils, de contracter une amitié éternelle et une alliance de famille à l'épreuve des siècles ». Formules hélas! plus pompeuses que véridiques. La réponse fut naturellement affirmative et pénétrée d'une pieuse soumission aux ordres de la Providence. Quatre jours après, le 6 février, à l'occasion des fiançailles, lesdélégués virent Hélène pour la première fois. La veille, le grandkniaz avait stipulé que sa fille garderait « la foi grecque », et qu'elle n'aurait à souffrir, en matière religieuse, aucune contrainte. Les Lithuaniens jurèrent sur leurs têtes qu'il en serait ainsi.

Bientôt un incident de mauvais augure révéla la portée de cet engagement. Trop heureux de voir la guerre terminée, Alexandre ratifia tout de grand cœur, et ne se permit qu'une légère addition dans la pièce relative aux croyances de la fiancée. Si Hélène, ajoutait-il, « voulait spontanément accepter notre foi romaine, elle sera libre de le faire. » Cette restriction se heurta contre la résistance énergique des Moscovites envoyés en Lithuanie pour échanger les cnartes. Ils rejetèrent avec horreur lia rédaction conei-

liante d'Alexandre. Force fut d'en appeler à Ivan lui-même, qui se montra Elus inexorable encore que ses amassadeurs. Le Kremlin n'admettait ni la liberté de conscience, ni le prestige fascinateur de la vérité. La politique renforçait le zèle orthodoxe d'Ivan. Il

f)osa donc impérieusement son diemme : ou rompre le mariage ou supprimer la clause. Alexandre céda de nouveau : le 26 octobre 1494, il signa de sa main et scella de ses armes une charte conforme aux prétentions moscovites et complètement vierge de la clause fatidique.

Lorsque ces concessions eurent écarté les derniers obstacles, les ambassadeurs lithuaniens Olchanski et Zabérejski vinrent à Moscou, en 1496, chercher la fiancée. Les banquets et les fêtes n'empêchèrent pas Ivan de s'entourer de perfides précautions. Il demanda la répétition du mariage selon le rite grec, à Tissue de la cérémonie latine, et llérection à Vilno d'une église orthodoxe à côté du palais dùcal : prétentions arbitraires qui serviront plus tard de griefs et de récriminations. En guise de dot, Hélène ne reçut que des ordres sévères sur la fréquentation des

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églises grecques ; quant aux églises latines, tout au plus pourrait-on, par curiosité, les visiter une fois ou deux.

Les serviteurs orthodoxes de la fiancée ne devaient pas se presser de revenir et s'organiser plutôt à Vilno en courpermanente. Ivan leur octroya des instructions minutieuses sur les préséances, sur les vêtements, sur l'étiquette des visites et des repas : petit chef-d'œuvre de bizarreries que n'eût pas désavoué un mandarin au globule rouge.

Les noces furent célébrées en grande pompe à Vilno, le i8 janvier 1495. Il y eut d'abord un service à l'église orthodoxe. Les boïarines dénouèrent la tresse virginale d'Hélène, ses cheveux flottèrent librement sur ses épaules ; on mit sur sa tête la kika avec le voile, coiffure des mariées; les assistants répandirent sur elle du houblon et le pope la bénit avec la croix. Le cortège se rendit ensuite à l'église cathédrale de Saint-Stanislas, où la bénédiction nuptiale fut donnée, selon le rite latin, par l'évêque de Vilno, Adalbert Thabor. Au grand scandale des Moscovites, le pope put^à peine murmurer ses prières orthodoxes; mêmes diffi-

cultes pour tenir la couronne au-dessus de la fiancée, pour boire les gorgées traditionnelles de vin et fouler ensuite la bouteille aux pieds. Enfin, le jour suivant, chose inouïe ! les jeunes mariés n'allèrent pas se purifier dans un bain.

Pour l'honneur du foyer domestique, il convient de supposer que la lune de miel du couple ducal survécut aux froissements mutuels entre le beaupère et le gendre. Ceux-ci suivirent de bien près la solennité du mariage.

A la vérité, les sacrifices d'Alexandre méritaient des regrets ; mais Ivan, pourquoi n'eût-il pas été satisfait ? Des territoires annexes presque sans coup férir, une orthodoxe sur le trône de Guédimine, un puissant et nouveau lien avec les Russes de Lithuanie, n'étaient-ce pas des résultats brillants obtenus à peu de frais? Mais le petit-fils de Kalita s'inspirait d'une théorie qui ouvrait à son ambition des horizons autrement vastes. Dans l'immense plaine ondulée des Karpathes à l'Oural, de la Baltique à la mer Noire, sans tenir compte de la politique et ne s'appuyant que sur la nationalité, Ivan distinguait trois espèces de « terres » : des terres

polonaises, des terres lithuaniennes et des terres russes. Les origines ethniques constituaient, d'après lui, les limites naturelles des trois Etats, et des limites qui devaient être absolument rétablies. Or, la Lithuanie n'entendait pas renoncer à ses conquêtes sur les Russes. Ivan lui en voulait mortellement de cette résistance, proclamait tout haut ses droits sur l'héritage paternel, et ne convoitait rien moins que Kiev et Smolensk. Il est curieux de constater ici les premières revendications officielles de la Russie. Ce n'était encore que du panrussisme, car la Pologne et la Lithuanie restaient intactes; à plus tard le panslavisme.

Cette disposition d'esprit d'Ivan se traduisait, à l'endroit de la trêve, par des chicanes continuelles. On eût dit que le traité de 1495 n'obligeait que le

f)lus faible des contractants, tandis que e plus fort poursuivrait ses annexions sans désormais craindre de guerre. En fait, le mariage n'avait pas modifié la situation : le partage ethnique des provinces restait à l'état de chimère, les contestations de détail suivaient leur cours, les alliances ne se déplaçaient pas, le khan de Crimée et Thospodar de

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Moldavie ne désarmaient point. Une occasion quelconque pouvait faire éclater au denors l'hostilité latente. Libre à Ivan de la provoquer, car il s'était ménagé un spécieux prétexte d'intervenir à son gré dans les affaires de son gendre. On se rappelle que, renchérissant sur les clauses du traité, il avait exigé, après les fiançailles, de nouvelles sauvegardes pour la foi d'Hélène.

Alexandre ne les accordait pas, et le champion de l'orthodoxie se promettait bien d'exploiter ce refus en tous points légitime *.

Le cas était d'ailleurs embarrassant et délicat. Catholique du rite romain, le grand-duc avait épousé une orthodoxe du rite grec. Cette cause majeure n'avait pas été portée, comme elle aurait dû l'être, au tribunal du pape; peut-être aussi les conditions nécessaires n'avaient-elles pas été posées assez nettement^ Toujours est-il qu'Alexandre en ressentit de violents scrupules : après cinq ans de mariage^ il songea à se mettre en règlCi

L ambassade d'Erasme Ciolek à

1. Sbornik roussk. ist. 06., XXXV, p. 72 à 3ooi Les divisions territoriales d'Ivan, p. 400;

Rome en fournit l'occasion opportune.

Secrétaire du grand-duc et chanoine de Vilno, plus connu sous le nom latinisé de Vitellius, il s'en allait tardivement faire hommage d'obédience, au nom de son maître, pour la Lithuanie.

Le 1 1 mars 1 5o i , il fit son entrée d'étiquette dans la Ville éternelle, ayant à sa droite le despote André, frère de Sophie Paléologue, et à sa gauche le gouverneur de Rome, Francesco Remolino. Le cortège de l'ambassadeur, où figuraient douze cavaliers et douze enfants en costumes nationaux, excitait, paraît-il, la curiosité. Le pape Alexandre VI, pour ne pas se priver du spectacle, se rendit dans une maison particulière, et contempla à son aise la brillante cavalcade à travers les jalousies d'une fenêtre. En dépit de l'usage, il n'y eut pas de consistoire public, car le pape, dit naïvement Burchard, ne voulait pas se donner la peine de préparer une réponse.

L'affaire du mariage fut abordée avec précaution. Erasme exposa le fait, Ignoré à Rome, de la disparité des cultes ; avoua qu'un serment interdisait la contrainte et que la persuasion n'avait pas de prise sur la grande-duchesse; il

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prétendit même que la liberté était garantie au cas d'une conversion spontanée, quoique cette clause eût été formellement révoquée. Le pape prit la chose de haut, infligea un olâme vigoureux à Alexandre, le délia de son serment et le .mit en face de cette alternative :

conversion d'Hélène ou séparation.

Dans une lettre adressée à Tevêque de Vilno, il inculquait les mêmes avis et enjoignait de recourir aux moyens extrêmes : que le çrand-duc, disaitil, chasse de son lit et de sa maison réponse récalcitrante et que la dot soit confisquée.

Le langage pontifical peut, à bon droit, paraître sévère à 1 excès. Il ne comporte qu'une seule explication plausible : à tort ou à raison, le pape aura supposé que, loin d'être de bonne foi, Hélène résistait plutôt par pure obstination. Autrement les mesures de rigueur, en l'absence d'une conviction, n'auraient pas de raison d'être suffisante. Quels étaient, se demandera-ton, les vrais sentiments d'Hélène?

Deux influences contraires se disputaient l'empire sur elle. La cour lithuanienne désirait la voir catholique, des évêques et des moines lui offraient

dans ce but l'appui de leurs lumières.

D'autre part, Ivan, toujours en garde contre le prosélytisme, s'épanchait en paroles de feu : Plutôt la mort, écrivait-il à sa fille, que l'apostasie, et il fulminait d'avance des anathèmes, auxquels Sophie Paléologue joignait ses exhortations maternelles. Qu'on se figure les angoisses d'Hélène au milieu de ces conflits ! Toute dévouée à l'orthodoxie orientale , elle ne consentit jamais à se dire persécutée à cause de sa foi, malgré les eftbrts d'Ivan pour lui extorquer cet aveu. Dans ses lettres les plus secrètes, elle affirme n'avoir jamais subi aucune contrainte, tout au plus la redoutait-elle après la mort de son époux.

Nous avons devancé quelque peu les événements afin de ne pas interrom*, pre brusquement le récit. Les négociations avec Rome s'engageaient en i5oi, que déjà, depuis deux ans, Alexandre et Ivan se faisaient la guerre.

Leurs querelles devaient fatalement aboutir à une collision sanglante. Lorsqu'il eut épié le moment favorable, renforcé par les princes de Tchernigov-Séversk, le grand-kniaz ressentit un nouvel élan d'apostolat irrésistible.

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Sous prétexte de défendre la cause sacrée de la foi, il reprit à Timproviste ses incursions en Lithuanie : telle fut sa déclaration de guerre.

Au point de vue militaire, cette campagne ne présente qu'un intérêt médiocre. Le seul fait marquant fut la brillante victoire des Moscovites à Védrocha, le 14 juillet i5oo. Ils jonchèrent de cadavres le champ de bataille et firent de nombreux prisonniers, parmi lesquels le prince Constantin d'Ostrog, le Scipion slave de Tépoque. Par contre, en i5o2, les vainqueurs assiégèrent en vain la forteresse de Smo* lensk, ils durent renoncer à l'espoir de la prendre. Encore moins de succès eurent-ils dans le Nord, où les Livoniens, alliés d'Alexandre, leur firent rudement expier à Pskov et à Izborsk quelques avantages éphémères.

En dehors de ces faits d'armes, la guerre dégénérait en escarmouches. Le besoin de la paix se faisait de plus en plus sentir. Les provinces limitrophes^ sans cesse exposées au pillage, la demandaient à grands cris; Alexandre lui-même la désirait vivementi Les suf^ frages des Polonais l'avaient appelé, en i5oi, sur le trône vacant par la mort

de son frère Jean-Albert. Les temps de Casimir revivaient ainsi, la Pologne et la Lithuanie se réunissaient sous le même sceptre, mais l'ardeur guerrière des peuples ne se réveillait pas.

D'ailleurs, le pape renouvelait ses mstancespour la conversion d'Hélène, le clergé polonais se révoltait à la seule idée d'une reine orthodoxe,les magnats n'admettaient pas qu'elle fût couronnée. Malgré ces griefs, c'est bien sur elle que se reportèrenttous les regards, sitôt qu'il s'agit de trouver un intermédiaire pour conclure la paix.

Hélène entra bien dans son rôle conciliateur. Elle tailla sa plume et écrivit de prolixes messages à son père, à sa mère, à ses frères : epanchements naïfs d'une Moscovite au cœur affectueux, mais rudement dressé aux affections de famille. Toutefois, les calculs des Polonais portèrent à faux.

Ivan aurait cru déroger à sa dignité en traitant avec une femme, fut-ce même avec sa propre fille. Il déclina cette intervention et répondit par ses formules favorites sur les vexations des orthodoxes.

Les propositions avantageuses de paix le trouvèrent plus accessible.

Lorsqu'il eut obtenu de larges concessions, il signa une trêve de six ans, du 25 mars i5o3 au 25 mars i5o9.

Moscou gardait ses récentes conquêtes et acquérait en outre un grand nombre de villes, de bourgs et de villages. Fidèle à son système, Ivan revint encore sur les questions religieuses. Il exigeait de nouvelles garanties pour la foi d'Hélène : les simples promesses ne suffisaient pas, il lui fallait des chartes signées par le roi et les évêques de Pologne. Alexandre essaya de se soustraire à ces formalités gênantes par un autre moyen : il proposa d'envoyer des deux côtés des amoassadeurs à Rome. Ivan refusa net et la question resta ouverte. Du reste, la trêve elle-même n'était qu'apparente; le Kremlin conseillait en secret au khan de Crimée de reprendre les hostilités contre la Lithuanie.

Les doléances moscovites, en se renouvelant, loin de calmer les scrupules d'Alexandre, ne faisaient que les exciter davantage. En i5o5, il confia ses peines à Jules II, successeur de Borgia sur le trône pontifical. La réponse romaine du 22 août de la même année passe chez quelques historiens

pour une ratification absolue du mariage royal. Évidemment, ils n'ont pas saisi le latin de Jules II qui marche fidèlement sur les brisées d'Alexandre VI. Le pape n'accorde la dispense que sur le rite avec la condition expresse qu'Hélène se conformerait au concile de Florence; c'est-à-dire, il approuve le mariage d'un catholique du rite latin avec une femme du rite grec, pourvu que celle-ci professe les mêmes dogmes catholiques. Si tel n'est point le* cas, la dispense est déclarée d'avance nulle et non avenue.

Or c'était précisément le concile de Florence et les doctrines catholiques qu'Hélène refusait d'admettre : elle tenait non seulement à son rite grec, * mais aussi à sa foi orthodoxe. Le bref de Jules II n'a donc en rien modifié la situation : Alexandre ne voulait pas rompre avec Hélène et il ne réussissait pas à la convertir. Nous ne saurions dire dans quelle mesure il a ultérieurement obtempéré aux ordres f)ontificaux. Il est certain qu'il expira, e 19 août i5o6, dans les bras de son épouse qui lui était sincèrement attachée.

Hélène resta jusqu'à la fin fidèle à

ses croyances. Ardente protectrice de ses coreligionnaires du vivant de son mari, elle dut ensuite tempérer son zèle, et songea même à se retirer à Moscou. La mort la surprit à Vilno, dans les derniers jours de janvier i5i3'.

Ainsi le mariage qui devait unir la maison de Guédimine à celle de Vladimir et rétablir la paix parmi les Slaves ne servit qu'à porter le trouble dans le foyer d'Alexandre et qu'à fournir à Ivan des prétextes spécieux de guerre. La politique resta en dehors des sentiments. Avant comme après l'hvménée de sa fille, Ivan ne cessa d'aspirer à la réunion de toutes les « terres russes » sous le sceptre de Moscou, invoquant à cet effet le principe encore peu en usage de nationalité. Alexandre ne voulut jamais, si ce n'est forcé par les armes, renoncer aux conquêtes de ses ancêtres.

L'avenir se réservait de résoudre ces questions brûlantes dans les conseils des souverains et sur les champs de

I. Theiner, Vet. mon. Pol., II» p. 2;|7 à 200, !!•• 299, 309 à 3 12; Burchardi uiarium, III, p. 120 à 124; Macaire, ht. roussk. Ts., IX, p. 84 a 161.

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bataille, au milieu des intrigues et dans des flots de sang slave.

Tandis que la conversion d'Hélène préoccupait les esprits et qu'elle se négociait comme une affaire d'État entre Rome et Vilno, la question turqua mettait le pape Alexandre VI en contact direct avec Moscou.

Cette fois la sincérité du champion orthodoxe ne fut pas mise à l'épreuve.

A mesure que le Nord s'apaisait, l'expédition d'Orient devenait de plus en plus problématique. Fatigué de la lutte, Vladislav se résigna, le 20 août i5o3, à une trêve de sept ans avec les Turcs. Dix jours auparavant la république de Saint-Marc avait aussi accepté une paix plutôt utile que glorieuse. La défection des Hongrois et des Vénitiens privait la cause chrétienne des deux auxiliaires plus menacés par le croissant. Encore moins pouvait-on compter sur ceux qui se croyaient à l'abri d'une attaque : la question d'Orient redevenait stationnai re.

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