‹ La Russie et la civilisation européenneChapitre 10 sur 18 · MU · texte numérisé non relu

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on ne distingue pas très-aisément le morose de Ten- 9ormi.

« Arcadi Pavlytch a un parler doux et onctueux; il

scinde sa phrase de pauses assez fréquentes, et it écoule

voluptueusement chaque mot^ en le perlant entre ses

belles moustaches soufflées. Il assaisonne volontiers son

. dialogue de quelques expressions françaises, telles que :

T^SiMais c'est impayable! Mais comment donc! A^oilà qui

est merveilleux ! enchanté, charmé, ravi » et autres.

Malgré tout cela, je ne me sens pas, moi du moins, attiré vers lui, et n'étaient les coqs de ses bois et de ses bruyères et les perdrix de ses champs, il y a grande vraisemblance que nous nous oublierions Tun l'autre; Une vague inquiétude s'empare de vous dans sa maison; le comfort même dont on y est entouré semble importun,' et chaque soir, quand un valet de chambre, frisé et pommadé, vient, avec sa livrée bleue à boutons blasonnés, vous tirer gentiment vos bottes, vous vous sentez gêné devant cette figure pâle et mignarde. Vous seriez plus à Taise si vos yeux venaient à rencontrer les larges et vermeilles pommettes, le nez incroyablement épaté d'un vigoureux jeune gars, à peine tiré de sa charrue et déjà parvenu... à faire craquer les coutures du cafetan de nankin étrenné la surveille, fallût-il pour, cela courir le risque de sentir sous la rude main du drôle votre botte éclater et votre jambe s'endolorir jusqu'aux hanches.

((Malgré mon peu de sympathie pour Arcadi Pavlytch, il m'arriva une fois de passer la nuit chez lui. Le lendemain de bonne heure, je fis mettre les chevaux à ma ca- • lèche, mais il ne voulut pas que je partisse sans avoir déjeuné avec lui à l'anglaise, et il m'entraîna pour cela dans son cabinet. Avec le thé on nous servit des côtelet-

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tes, des œufs mollets, du beurre, du miel, du fromage de^ Suisse, etc. Deux valets, gantés de blanc, prévenaient en silence et très-prestement nos moindres désirs. Nous étions assis sur un divan de Perse. Arcadi Pavlytch avait * sur lui un très-large charovar* de soie, une veste de velours noir, un élégant fez' à gland bleu et des pantoufles jaunes à la chinoise, sansiquartier. Il prit le thé, grignota quelque chose, rit, regarda. ses ongles, fuma, ramassa ' un coussin sous son aisseUe^t. et en général se montra dans une excellente di^dsltœil d'humeur. Bientôt il attaqua sérieusement le^dMélettesiiet le fromage, et, après avoir vaqué en homme à eette opération, il se versa un verre de vin rouge, le pôrtsa à ses lèvres et fronça les sourcils.

« — Comment le vin n'a-t-il pas été réchauffé? dit-il d'une voix sèche à Tun des valets.

(f Celui-ci se troubla, pâlit, et demeura pétrifié.

« — Çà, je t'ai interrogé, mon cher, reprit avec un calme étudié le jeune seigneur, les yeux braqués grands ouverts sur le pauvre homme, qui, pour tout mouve-^ ment, tordit légèrement la serviette qu'il tenait en main, et, sous le poids de la fascination, resta hors d'tftat d'ar- f ticuler un monosyllabe. ,•/» ^' '

« Arcadi Pavlytch abaissa le front et continua f&fA^ v vement à regarder le malheureux, mais en dessous^ ;

« — Pardon, mon cher, me dit-il avec un aimable «o»^

rire, en me posant tout amicalement la main sur le genou;

« Et il regarda de nouveau en silence le valet.

« —Eh bien, va, dit-il enfin en relevant les sourcils et en touchant la bascule d^un timbre à ressort, qui fit

* Pantalon ample qui parfois chausse le pied et se perd dans la pantoufle. ' Coiffure légère k ^orientale.

entrer un gros homme brun au front bas et aux yeux

striés.

- f — Fais tes dispositions pour Fédor, lui dit, en moins

de mots encore, Arcadi Pavlytch, parfaitement libre de

lui-môme.

n L'homme trapu s'inclina et sortit.

ff — Voilà, mon cher, les désagréments de la campagne, me dit rieusement Arcadi. Mais où allez-vous donc? Restez, restez, mettez-vous ici.

<( — Non pas ; il faut que |e voos quitte, il est temps.

a — D'aller à la chasse? tou}ours à la chasse! voilà une passion! De quel côté comptez-vous aller?

« — A quarante verstes d'ici, à Reabovo.

« — A Reabovo! Eh mais alors, j*irai avec vous. Reabovo est à cinq verstes de ma terre de Chipilovka, et il n'y a que trop longtemps que je diffère de m'y rendre ; je n'ai pu jusqu'à ce moment trouver un jour libre. Cela tombe à merveille. Vous chasserez à cœur joie à Reabovo, puisque tel est votre projet, et, le soir, vous êtes chez moi. C'est charmant! nous souperons bien; je prends avec moi le cuisinier, et vous trouverez un lit tout prêt pour vous recevoir. Bravo! bravo! ajouta-t-ii 'sans attendre ma réponse. C'est enlevé, c'est arrangé! Hé, quelqu'un ! vite, qu'on attelle la calèche verte ! Vous n'êtes pas encore allé à Chipilovka... Au fait, je devrais me faire un cas de conscience de vous proposer une nuit à passer dans le logement de mon bourmistre * ; mais je sais que vous êtes très-accommodant, et qu'à Reabovo vous auriez couché certainement dans un hangar à foin : aussi, je me rassure, et nous allons partir.

* Bourmistre est le mot allemand hur§mi9ier altéré.

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tf Sur quoi, il fredonna je ne sais quelle romança fçinçaise.

' ït — Çà, vous ne savez peut-être pas, reprit-il en se' balançant d'une jambe sur Tautre, que, dans Tendroif;' mes moujiks sont tous redevanciers... constitution I comment arranges-tu tout cela? J'avoua que je les au* rais, de bon cœur, mis de préférence au travail de la terre trois journées par semaine comme chez vous, mais là il n'y a presque pas de terre arable... Ils me payent exactement la redevance; vrai, il est incroyable qu'ils parviennent à mettre les deux bouts ensemble... Au reste, ma foi, c'est leur affaire. J'ai là, il faut le dire, un bourmistre forte tête, un petit homme (TEtat, parole d'honneur! Vous verrez, vrai, j'ai eu de la chance,

« Il n'y eut pas à s'en défendre; il en résulta qu'au lieu de partir à neuf heures, ce fut à deux de l'aprèsmidi que nous sortîmes. Arcadi Pavlych aimait, disait-il, à se dorloter; il prit avec lui un tel ramas de linge, de vivres, d'habits, de coussins, de parfums et de divers nécessaires, que, pour un Allemand économe, maître de lui-même, il y aurait eu de quoi s'en faire honneur et plaisir une année entière. A chaque descente, Arcadi Pavlytch tenait à son cocher un langage aussi bref qu'énergique, d'où -je conclus involontairement que mon compagnon d'excursion était tant soit peu poltron. Au reste, le voyage s'accomplit d'une manière fort heureuse; seulement, sur un petit pont réparé depuis^peu, le chariot qui portait le cuisinier fut renversé, et l'une des grandes roues lui foula l'estomac. Arcadi Pavlytch, voyant cette cruelle chute du Vatel né, nourri et formé sous son toit, s'effraya grandement, et fit à l'instant demander si les bras et les mains étaient intacts ; ce ne fut qu'après avoir

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reçu à cet égard*une réponse affirmative, qu'il reprit complètement le calme et la sérénité dont il n'aimait PÉI$ à se départir. Les chevaux étaient bons, et pourtant nous cheminions lentement. J'étais assis dans la calèche d*Arcadi Pavlytch, qui se plaît à ne montrer de hâte en aucune occasion; à la fin du trajet, j'avoue que j'étais en proie à l'ennui, d'autant plus que, depuis quelques heures, mon interlocuteur était en veine de confidences dont je n'avais que faire, et qu'il commençait à se poser en ami des libertés publiques. Enfin, nous arrivâmes, non pourtant à Reabovo, où je voulais aller, mais en plein Chipilovka.

a Le cuisinier nous avait précédés de quelques minutes; je crus remarquer qu'il avait déjà fait des dispositions, et surtout averti celui qui avait le plus d'intérêt à être prévenu. A la barrière même du village, nous vîmes venir à nous le starostd (V ancien ou sénieur), fils du bourmistre ou bailli, paysan vigoureux et roux, haut de six pieds, à cheval et sans chapeau, vêtu de son meilleur armiak dégrafé et ballant.

« — ^ Et où est Sophron? )) demanda Arcadi Pavlytch.

« L'ancien, avant tout, s'élança à bas de sa monture, s'inclina très-bas et marmotta :

il — Salut, père, seigneur Arcadi Pavlytch. »

« Puis il releva la tête en agitant ses cheveux pour les remettre à fil droit, et dit que Sophron était à Pérof, mais qu'on était déjà parti pour le ramener promptement.

« — Eh bien! passe derrière la calèche et suis-nous. »

« L'ancien mena, par convenance, son cheval à dix pas de nous sur le bord du chemin, remonta et se mita trottiner derrière nous, le bonnet à la main. Nous fîmes

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notre entrée dans le village. Nous rencdhtrâmes quelques moujiks revenant de la grange, accroupis dans leurs chariots vides, les jambes en l'air, le nez de même, et chantant, quoique secoués de tout leur corps; mais la vue de notre calèche et du staroste leur coupa la musette. Ilsôtèrent leurs bonnets d'hiver (qu'il est triste de leur voir sur la tête en été, mais dont ils se font alors un oreiller), retinrent Télan de leurs bêles, s'alignèrent à peu près, se tenant bien roides sur leur séant et semblant attendre des ordres. Arcadi Pavlytch daigna leur sourire et les saluer de la!;iiillin. Tout le village s'anima comme s'animent nois siUirçto; les femmes, en tabliers à carreaux, lançaient ^taoiti'non&ets aux chiens, dévoués sans doute, mais peiïsagaii^s. en cette occasion; un vieux boiteux, orné d'une barbe qui lui descendait depuis les yeux jusque dans la poitrine, arracha un cheval de Tabreuvoir voisin du puits, lui porta sans raison appréciable un fort coup de pied dans le flanc, et, après cet exploit, s'inclina devant notre portière ; les enfants, en longue chemise, s'enfuyaient en braillant vers leur chaumière, se jetaient à plat ventre sur le seuil, et rampant, la tête basse et les pieds en Tair, franchissaient de la sorte l'obstacle de la porte; et, retirés ainsi dans l'obscure entrée comme dans un fort, ils ne se montraient plus. Il n'yévaît pas jusqu'aux poules qui ne se livrassent à un furieux train de galop pour gagner le dessous des portes cochères. Un brave coq, qui aVait une poitrine d'un noir lustré à faire honte à nos gilets de satin, et une queue rouge dont les fiers anneaux semblaient s'élancer de sa crête même, tant sa pose était mâle, patni vouloir tenir le milieu de la route et nous faire une bonne querelle sur l'insolence des invasions. ^^ mais

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tout à coup il se troubla lui-même et lâcha pied comme une poule.

(T La chaumière du bourmistre était située à Técart des autres, au milieu d'une grasse et verte chènevière. Nous nous arrêtâmes à l'entrée de la cour. M. Péenotchkine se leva, rejeta pittoresquement son manteau, et sortit de là calèche en regardant sereinement autour de lui. La femme du bourmistre vint au-^ievanit de nous, très-inclinée en avant, droit à la main du maître. Celuici se laissa baiser la main tant qu'il plut à la bonne femme, et monta les trois marchés du perron. Dans un MÎn obscur de la pièce d'entrëè^it restée la femme de Vancien ; elle aussi se tenait fort incfinée, mais sans oser, celle-là, aspirer un seul instant aux honneurs de la main. Dans etqu'on appelle la chambre froide, à droite de la pièce d'entrée, étaient deux autres femmes trèsoccupées; elles emportaient de là toute sorte d'objets, des brocs vides, de vieux touloups, des pots à beurre, une barcelonnette où, dans un fouillis de chiffons, repo* sait un marmot, à ce qu*il me sembla; puis elles tassaient les balayures au moyen de fines branches de bouleau pourvues de leurs feuilles. Leur travail fini, Arcadi Pavlytch les chassa bien vite pour aller se placer sur le banc, juste au-dessous des saintes images qUeTliomme du peuple ne manque jamais de saluer en se signant lorsqu'il entre dans une chambre quelconque. Les cochers apportèrent alors les coffres, lés caisses et les cassettes, et il va sans dire qu'ils s'efforçaient, avec des précautions infinies, d'amortir le bruit de leurs pas.

«Pendant cette opératibn, Arcadi Pavlytch questionnait l'ancien sur la moisson, sur les semailles et autres objets d'économie locale. L'ancien faisait des réponses calculées

pour satisfaire son seigneur; mais il parlait lentement, lourdement, et boutonnait son caftan comme s'il eût eu les doigts gelés. Il se tenait contre la porte, tachait de paraître le moins embarrassé possible; mais il devait bien sans doute regarder derrière lui, afin de livrer passage aux allées et venues de M. le valet de chambre. Dans un des moments où il se rangeait de côté, il m'arriva de voir la bourmistF^se pincer et frapper sans bruit je ne sais quelle autre femme, qui n'eut pas la hardiesse de crier. Tout à coup on entendit le roulement rapide, soudainement interrompu, d'une télègue qui s'était arrêtée devant le perron , et nous vîmes entrer le bourmislre.

« L'homme d'État dont m'avait parlé Arcadi Pavlyteh était petit, trapu, large d'épaules et grisonnant, nez rouge, petits yeux bleus et barbe en éventail renversé. Notons en passant que, depuis que la Russie existe, on n'y a pas encore vu un seul exemple d'hommes devenus riches sans qu'il leur ait poussé en même temps une large barbe. Il est tel d'entre eux qui a porté toute sa vie une barbe juive pointue comme un coin; un jour vous le regardez... sa barbe s'est élargie, elle s'écarte, elle brille en rayons ; ce luxe de crins, pour apparaître, avait donc dû attendre ce jour-là, et ce changement d'extérieur devient ainsi l'indice d'un changement de fortune.

« Il est à croire que le bourmistre avait largement arrosé son dîner à Pérof ; il avait un visage ruisselant de transpiration, et sentait le vin à dix pas.

. « — Ah ! vous, nos pères, vous, nos bienfaiteurs* ! dit

* Le boarçiisirc ne parle qu'à son maître seul, mais en Russie trois hommes sur mille, f|fll tutoient tout le monde etioujours, poussent au contraire la politesse du Mff» bien au delà de ce qu'exigent la bienséance et l'usage ; ils dirout : « H. le commandant sont venus. »

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raigrefin avec une bizarre cantilène, et un tel air d'attendrissement que je m'attendais à chaque seconde à le voir fondre en larmes , vous vous êtes à la fin décidé à venir ! Votre main, père, votre main, ajoutait-il en allongeant d'avance ses grosses lèvres.

« Arcadi'Pavlytch se fit baiser la main et lui dit d'une voix toute caressante :

(( — Eh bien, frère Sophrom, comment les affaires vont-elles chez toi ?

« — Ah ! vous, nos pères, repartit Sophron, et comment iraient-elles mal, les affaires? Comment iwai? Jedis bien, quand vous, nos bienfaiteurs, nos pères, vous daignez par votre venue éclairer notre pauvre petit village.... Oh ! me voilà heureux pour jusqu'à la tombe... grâce à Dieu, Arcadi Pavlytch, grâce à Dieu tout va bien, bien, bien, tout vient bien à Votre Grâce.

(( Après une minute de silence consacrée à la muette contemplation, l'homme d'État soupira d'enthousiame, et, comme emporté par un élan irrésistible (et ou une dose un peu forte d'esprits fermentes était peut-être pouf quelque chose), il sollicita encore une petite fois la main seigneuriale, etchanta avec plusd'entrainqu'aupafavant:

(( — Âhî vous, nos pères et bienfaiteurs... et i oh... quoi donc! Dieu du ciel, vrai la joie me rend fou... je regarde, je vois, je ne puis croire mes yeux... c'est que vous êtes là, nos pères, nos...

* C'était bien joué. Arcadi Pavlytch me regarda, fit un petit rire, et me dit en français : « N'est-ce pas que c'est touchant ? )>

<{ — Ah ! Arcadi Pavlyclh, reprit le bourmistre, qu'allez-vous devenir ici? A présent, je pense, vous m'affligez tout à fait, vous ne m'aviez pas fait savoir que vous vien-

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driez... Gomment passerez-vous cette nuit, Dieu du ciel? ici, c'est poudreux, c'est malpropre... .

« — Ce n'est rien, Sopbron, ce n'est rien, répondit en souriant Arcadi Pavlytch ; ici c'est bien.

« — Bien! nos pères chéris, bien, oui, mais pour qui? Pour nous autres manants,, c'est bien... Mais pour vousl... Ah! nos pères, ah! nos bienfaiteurs, pardonnez à un pauvre imbécilcMpui, quoi, j'ai l'esprit tourné à l'envers, Dieu du ciel, a Tenvers; je suis fou de tant de bonheur.

« On servit le souper; Arcadi Pavlytch se mit à souper. Le vieillard fit vite sortir son fils, qui exhalait une odeur champêtre trop forte, à ce que disait le père même, qui se tenait comme un automate à quelques pas de la table.

<i — Eh bien, vieux, en as-tu fini avec les voisins, pour la limite? dit M. Péenotchkine.

« — Fini, bârine, fini, grâce à toi, à ton nom. Avanthier nous avons signé l'accord. Les Khlynovski y ont d'abord fait bien des façons. Ils demandaient et ci et ça, et encore, et Dieu sait quoi. Des braques, les pauvres gens, des sots ! Mais, nous, père, grâce à ta générosité, nous avons... satisfait Nicolas Nicolaévitch. Nous avons agi selon tes instructions, bârine; comme tu as dit, nous avons fait; oui, nous avons tout arrangé et terminé selon ce que nous a rapporté de ta volonté Égor Dmitritch.

« — Egor m'a fait son rapport, dit majestueusement Arcadi Pavlvtch.

« — Et comment donc autrement, bârine? Égor Dmitritch sait ce qu'on doit faire.

« — Çà, maintenant, vous êtes content?

t Sopbron n'attendait qu'un mot pareil pour entonner de nouveau ses :

« — Âb ! vous, nos pères, nos sauveurs et bienfaiteurs, ah ! vous nous comblez, gardez-nous vos bonnes grâces; car nous prions le Seigneur Dieu, la nuit et le jour, pour vous, qui êtes nos pères... Sans doute, nous avons bien peu de terre ici...

' « — Bien, bien, Sophron, dit Péenotchkine; Je sais que tu es un serviteur dévoué. Et... que rend le battagej

« -*- Le battage?... il n'est piKlout a fait satisfaisant. Mais permettez-moi, nos bons pères Ârcadi Pavlytch, de vous annoncer une petite affaire qui nous est tombée sur les bras.

a Ici il s*approche de H. Péenotchkine, se penche obliquement en clignant d'un œil, et dit :

«f — Un corps mort a été trouvé sur notre terrain.

« — Comment cela?

tf — Âh! nos pères, je me la ëemande aussi; il faut que cela nous vienne d'un ennemi. C'est encore un bon« heur que ce soit à la lisière de notre terrain, près d'un champ qui est à d'autres. J'ai lestement fait transporter le cadavre, pendant qu'on le pouvait, sur la terre du voisin, j'ai aposté à distance une sentinelle, et j'ai recommandé le silence le plus absolu. Puis je me suis rendu chez le préposé de police et l'ai informé à ma manière, et je lui ai laissé un petit gage de reconnaissance pour le mal qu'il ne nous fait pas. Dame, bârine, bien m'en a pris, le corps mort est resté sur le cou du voisin. Vous savez qu'en pareille occasion deux cents roubles ne font pas plus d'effet qu'un petit pain de fleur de farine sur un affamé.

« M. Péenotchkine rit de l'exploit de son bourmistre, et me dit en français, à plusieurs reprises, en me le montrant par un mouvement de tetc :

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a -r- Quel gaillard! hein !

« CSri|piendafit, la nuit était survenue. Âro|di Pavlytch fit enlever la table et apporter du foin. Le valet de chambre distribua les deux couches, étendit des draps de lit et pliça les oreillifs; nous nous mîmes à la légère. Arcadi PavljFleh se coucha et congédia Sophron, en lui faiaiDt ses recommandations pour le lendemain matin, et, avant de i^endormir, il me Féloge des qualités admirables du paysan russe, ajornant que, depuis que Sophron était son régisseut, il n'avait jamais perdu un sou du revenu de cette terre.

f Un garde de nuit frappait sur une planche suspendue à deux bretelles de corde ' ; un jeune enfant, ignorant encore le saint devoir de la résignation, piaillait dans quelque recoin.de la chaumière... Nous nous endormîmes.

« Le lendemain, nous nous levâmes d'assez bonne heure. Je m'étais bien proposé d'aller à Reabovo ; mais Arcadi Pavlytch témoignait un grand désir de me montrer sa propriété, et il me décida à rester. J'avouerai que» j'étais curieux de voir de mes yeux les preuves de toutes les grandes qualités de l'homme d'État qui avait nom Sophron le bourmistre. Celui-ci parut. Il était encore en armiak bleu et en ceinture rouge. Il parlait moins qiib la veille, il regardait son maître avec une attention pénétrante, il répondait habilement et en bons termes. Nous nous rendîmes ensemble à la grange. Le iils de Sophron, Tancien, le géant, en qui tout révélait un nigaud fieffé, était aussi de la partie, et la marche était fermée par l'édilité, personnifiée dans le vieux Fé-

* Signal en usage dans les campagnes et qni remplace le cri des walchmen.

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docéitch, ancien soldat qui, à des moustaches d'un développement prodigieux, joignait une expression dé visage des plu« étranges. On eût dit qu'ayant rencontré un jour un sujet d'effarement extraordinaire, cet homme n'avait jamais pu en revenir tout à fait J» Nous inspectamas les granges, la bergerie, les hangars et les magasins, le moulin à vent, les étables, les jardins potagers, les chèuevières; tout cela était réeUMrnent très-bien tenu. Les figures hâves des paysans Aaient en vérité la seule chose qui m'eût choqué jusque-là. Saphron savait même joindre l'agréable à Futile. Tous les fossés étaient bordés de jeunes aubiers ; sur Taire, entre les monceaux réguliers de gerbes, étaient tracés de petits sentiers sablés ; au-dessus du moulin à vent pivotait une girouette représentant un ours qui de son affreuse gueule laissait pendre une longue langue écarlate; au milieu delà façade extérieure des étables, Sophron avait fait exécuter une espèce de fronton plus ou moins grec, sous lequel était une inscription en grosses lettres blanches, • d'une orthographe ébouriffante, mais rappelant au fond que C/O clos des étables et des écuries avait été construit en 1840.

« Àrcadi Pavlytch était heureux ; il m'exposa en français les avantages du système de Yobrok (des redevances), et il se mit à donner des conseils au bourmistre sur la manière de planter la pomme de terre, sur la préparation du breuvage des bestiaux, etc. Sophron écoutait avec attention et parfois se permettait des objections, car il n'employait plus les louanges adoratives de la veille, et en revenait toujours à dire que le terrain faisait faute et qu'il en faudrait acheter.

a — Eh bien, répondait à cela Arcadi Pavlytch, réu-

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nissez vosmoyenf et ac]|f4ez des champs. .. sous mon nom, je ne m'y oppose pas.

a C'étaient là das paroles auxquelles Sophron ne répondait qu'en fermant sHencieusement les yeux et en se caressant la barbe.

« — Çà! me dit M. Péenotchkine, il faudrait aller au bois.

fl On nous amena des chevaux de selle, et nous fûmes bientôt plongés dans les profondeurs d'épais fourrés remplis de gibier, ce qui fil qu'Arcadi Pavlytch remercia Sophron et lui frappa de petits coups affectueux sur l'épaule. M. Péenotchkine, à l'égard de la sylviculture, s'en tenait aux idées russes; ilme raconta même un trait, qui lui semblait fort plaisant, d'un gentilhomme campagnard et facétieux, qui, pour bien faire comprendre à son garde forestier qu'il n'est point vrai que plus on ôle plus il repousse, lui avait arraché d'un coup presque la moitié de sa barbe.

« Au reste, je dois dire qu'en d'autres choses Arcadi Pavlytch et Sophron n'avaient ni l'un ni l'autre de parti pris contre les innovations. A notre retour au village, le bourmistre nous mena voir un moulin à vanner récemment importé de Moscou. Ce van fonctionna facilement sous nos yeux; cependant, si Sophron eût pu prévoir le désagrénent qui l'attendait en cet endroit, lui et son maître, il nous eût certainement privés de ce dernier spectacle.

« Voici ce qui arriva à notre sortie du hangar où était la machine. A quelques pas de la porte, près d'une mare où naviguaient et s'ébattaient quelques canards, se tenaient deux paysans, l'un vieillard septuagénaire, Vautre garçon de vingt ans, tous deux en chemises faites de

pièces et de morceaux, tous éêik ayant une corde pour ceinture et les pieds nus. L'édile loc24 Fëdocéitch se donnait un grand mouvement autour d'eux, et il est probable qu'il les aurait décidés S^ s'éloigner, si nous étions restés plus longtemps dans le hangar : mais en nous voyant sortir, il se mit aussitôt au port d'armes et fut changé en une froide statue, de grand gesticulateur qu'il était. En ce même endroit s'étiriit aussi Yancien, la bouche béante et les poings convulsivement indécis. Arcadi Pavlytch fronça }f» sourcils, se mordit la lèvre et marcha droit au groupe. Les deux paysans se jetèrent à ses pieds.

« — Que voulez-vous? parlez, » dit-il d'une voix sévère et tant soit peu nasillarde.

« Les pauvres gens échangèrent entre eux un coup d'oeil et ne purent proférer un mot ; ils clignotaient comme par l'effet d'un éblouissement, et leur respiration était précipitée.

• (( — Eh bien, qu'est-ce donc? reprit Arcadi Pavlytch ; et aussitôt, se tournant vers Sophron : De quelle famille sont-ils?

« — De la famille Toboléïef, répondit lentement le bourmistre.

«f — Çà, qu'est-ce que vous voulez donc? êtes-vous sans langue, quoi? Parle, toi, vieux, qu'est-ce qu'il »te faut? ajouta-t-il en s'adressant au vieillard. N'aie pas peur, imbécile.

(( Le vieillard tendit en avant son cou de bronze tout ridé, souleva gracieusement une grosse lèvre bleue et dit d'une voix chevrotante :

« — Viens-nous en aide, mon, seigneur !...

« Et de nouveau il tomba le front contre terre ; le

jeune homme e* fît à peu près autant. Arcadi Pavlytch regarda gravement leurs nuques inclinées, puis changeant la pose de ses jambes et de sa tête, il dit :

« — Qu'est-ce que c'est donc? contre qui. as-tu à porter plainte? voyons.

« — Grâce, mon seigneur ; un moment pour respirer. Nous sommes torturés... nous...

« — Qui donc ici te martyrise?

« — Sophron Jakoviitcb, le bourmistre.

« — Ton nom? dit mon com]^gnon après un bon moment de silence.

a — Anthippe, mon seigneur.

a — Et celui-ci ?

(k — C'est mon fils, mon seigneur.

Arcadi Pavlytch garda de nouveau le silence et se tordit la moustache; puis il ajouta :

(( — Eh bien , en quoi t'a-t-il donc si fort tourmenté?

« Et il regardait le malheureux de très-haut, d'entre les crocs de sa moustache.

« — Mon seigneur, il nous a tout à fait dépouillés et ruinés ; il a donné, contre toutes règles, deux de mes fils au recrutement, et voilà qu'à présent il m'enlève le troisième. Pas plus tard qu'hier il m'a enlevé ma dernière vache, et Sa Grâce, Vancien, qui est bien son fils, a battu ma ménagère. Ah! bon seigneur! ne permets pas qu'il nous achève.

(( H. Péenotchkine était fort embarrassé ; il toussa plusieurs fois; puis, d'un air assez mécontent, il demanda à voix basse au bourmistre ce qu'il devait penser d'une pareille allégation.

^ — C'est un ivrogne, monsieur, répondit le bour-

mistre avec une certaine assurance, un ivrogne et un paresseux ; il ne fait rien ; il ne peut pas, depuis cinq ans, payer son arriéré, monsieur.

« — Sophjon Jakovlitch a payé pour moi, mon seigneur, répondit le vieillard ; voici la cinquième année qu'il paye à ma place, et, comme il paye pour moi, il a fait de moi son gage, son esclave à lui, mon bon seigneur, et...

« — Mais tout cela ne me dit pas d*où provient le déficit, dit avec animation H. Péenotchkine...

«r Le vieillard baissa la tête...

« — C'est que tu bois, n'est-ce pas, tu cours les cabarets?...

« Le vieillard ouvrait la bouche pour s'expliquer...

« — Je vous connais, poursuivit Arcadi Pavlytch; votre vie est de boire et de vous coucher sur le poêle ; et c'est le paysan laborieux qui répond pour vous, pour...

« — Et de plus il est grossier, ajouta le bourmistre, sans crainte d*être grossier lui-même en interrompant son maître.

« — Et grossier ! cela va sans dire, c'est toujours ainsi, et que de fois je l'ai observé! Le paresseux se livre toute l'année à la débauche, aux mauvais propos, et puis, un jour, il se jette aux pieds de son seigneur.

(( — Mon bon seigneur, dit le vieillard avec l'accent d'un affreux désespoir, au nom de Dieu, viens-nous en aide. Et il me dit grossier encore ! Ah ! je vous le dis devant Dieu; je n'ai plus moyen de vivre... Sophron JakovKtch m'a pris en haine; pourquoi? Dieu seul le

sait; mais il m'a ruiné, accablé, perdu Voilà mon

dernier enfant.... eh bien.... (sur les joues jaunes et ri-

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dëes duvieillard roula une larme)..... Au nom de Dieu, mon bon seignreur, viens à notre aide...

(( — Et ce n'est pas nous seul qu'il persécute, dit le jeune paysan.

<r Arcadi Pavlytch prit feu à ce mot du pauvre garçon, qui s'était tenu jusque-là si morne.

« — Et toi, qui t'a interrogé? dis. Si on ne te questionne pas, comment oses-tu parler? Qu'est-ce que c'est donc? Tais-toi!... tais-toi... Ahl mon Dieu ! mais c'est une révolte cela'l Ahl avec moi il ne fait pas bon se révolter; je...

« Arcadi Pavlytch allait faire quelque mouvement trop vif et dont il se serait repenti après, mais probablement il se ressouvint de ma présence, car il se contint et fourra ses mains dans ses poches ; puis il me dit en français : « Je vous demande pardon, mon cher, » avec un sourire forcé en baissant le ton : « c'est l'envers du tissu, le mauvais côté de la médaille. » Et il reprit en russe, s'adres* sant aux paysans, mais sans les regarder :

« — C'est bon, c'est bon ; je prendrai mes mesures... c'est bon, allez... (les paysans ne bougeaient pas). Eh bien, mais je vous ai dit que c'est bien.i. partez donc... Je donnerai des ordres, on vous dit; allez.

«Arcadi leur tourna le dos et murmura: « Toujours des désagréments! » puis il Regagna à grands pas la maison de soil bourmistre; celui-ci le suivait. Comme je n'étais pas disposé à marcher au pas redoublé, je regardai ce qui t'estait du groupe. L'ex-soldat, édile à monstrueuses moustaches, Remuait le tnentoti et avait les yeux hors dé la tête, comme il arrive à certains homtnes d'action au moment d'une expédition lointaine et pressée. L'ancien ^ le sénieur, n'ayant rien de niieux à faire eh ces Cotijond-

tures, se mit à effrayer les canards, à les obliger de gagner Tautre rive de la mare. Les suppliants, après une stupeur de deux minutes, se regardèrent Tun Vautre et prirent leur course vers leur endroit sans regarder derrière eux.

« Deux heures après cette scène, j'étais à Reabof, et là, prenant pour compagnon un nommé Ânpadiste, paysan que je connaissais, je me promis d'être enfin tout au plaisir de la chasse. Jusqu'au moment de mon départ, H. Péenotchkine avait paru bouder Sophron; je ne pouvais m'empêcher de penser que le matin j'avais cédé fort mal à proposé Tinvitation de rester et de voir. J*étais si fort occupé de cefa, malgré moi, qu'en cheminant avec Ânpadiste je* lui dis quelques mots au sujet de H. Péenotchkine et des paysans de Chipilovka, et lui demandai s'il connaissait le bourmistre de l'endroit.

« — Sophron Jacovlitch, quoi !

« — Oui ; et qi:el homme est-ce?

(T — Ce n'est pas un homme, c'est un chien, et un . chien si mauvais que d'ici à Koursk on ne trouverait pas son pareil.

« — Quoi, vraiment!

« — Eh ! monsieur, Chipilovka n'a que l'air d'appartenir à... à ce.. .bah! n'importe ses patrons*.. .à M. Péenotchkine; ce n'est pas ce monsieur-là qui possède : le vrai possesseur, c'est le seul Sophron.

« — Tu crois ?

({— Il a fait de Chipilovka, pour sa vie entière, un domaine à lui ; songez qu'il n'y a pas là un paysan qui

* 1.0 nom do Iiaplèmc et celui du père sont employés ensemble toutes les fois q.ron veut honorer la personne à qui Ton s'adresse ou de qui l'ou parle : leur suppression dans le discours équivaut à une injure.

L'IZBA. \^lh

ne soit endeUé jusqu'au cou à son égard, de sorte qu'il les tient tou3 dans sa main; il les emploie comme il veut, les envoÎQ. où il veut, fait d'eux ce qu'il lui plaît... Ils sont ses souffre-douleurs.

ff — J'ai ouï dire qu'ils sont à l'étroit, que le terrain leur manque.

« — Est-ce que le terrain manque jamais dans nos districts? Sophron loue aux Klilynof quatre-vingts arpents et à ceux de notre endroit cent vingt autres : voilà deux cents arpents tout trouvés. Et il ne trafique pas seulement de terrains ; il fait commerce de chevaux, de bétail, de goudron et de résine, de beurre et de chanvre, et de cent autres articles ; il est habile, très-habile, et comme il est riche, l'animal 1 Mais il a la rage de battre, voyez-vous ; c'est un chien, un chien enragé, ce n'est pas un homme ; je vous le répète, c'est une bête féroce.

« — Pourquoi les paysans ne portent-ils pas plainte contre lui à leur vrai seigneur?

ff — Eh, monsieur! le seigneur touche son revenu; on^est exact, il est satisfait. En cas de plainte, qu'est-ce qu'il fera? Il dira au plaignant : « Va-t'en, va-t'en, va,

sinon il te Eh bien, va donc, sauve-toi, ou tu seras

arrangé, tu sais, comme il a arrangé celui-ci et celui-là.

a Ce propos me rappela Anthippe et son fils, et je dis très-brièvement ce qu'en effet j'avais vu le matin.

(c — Eh bien, à présent, dit Anpadiste, Sophron tnangera le vieillard, il lui sucera jusqu'à la moelle des os. Le staroste, de son côté, ne^lui parlera plus qu'à grands coups de poing. Ah ! le pauvre homme! Et par quoi a commencé sa vie de tourments? Il y a cinq ou six ans, il a résisté à Sophron pour une bagatelle, devant d'autres, et il s'est dit entre eux quelques mots qui sont restés sur

le cœur du bourmistre. Il n'en fallait pas davantage; il a commencé tout d'abord par le gêner, puis il Ta serré toujours de plus près, et à présent il le ronge, il sait sur qui il peut faire litière : il n'ira pas s'attaquer aux vieillards riches d'ongles, de dents, d'argent, de fils et de neveux ; mais là il avait beau jeu. Vous savez qu'il a fait recrues, sans égard au tour de rôle, deux des fils d'Anthippe, Texécrable coquin qu'il est! »

Telle est donc la misère du peuple russe, misère immense, misère sans remède ! Il sera exploité, broyé jusqu'au dernier jour de sa vie; la mort seule l'arrachera à l'oppression. Lugubre dérision du sort! La civilisation elle-même, cette lumière qui vivifie et qui réjouit tous les autres peuples d'Europe, la civilisation se tourne contre lui. Il subit le contre-coup terrible de ces besoins irritants, de cette corruption raffinée que ses maîtres y ont puisés. C'est triste à dire, mais le peuple russe serait infiniment moins malheureux s*il n*avait affaire qu'à des seigneurs franchement barbares. La Russie y gagnerait aussi de son côté, car l'Europe n'aurait plus du moins à tnaudire en elle ce contraste déshonorant de quelques centaines de familles investies de tous les droits de propriété, de tous les privilèges du luxe, et de plus de quarante millions d'âmes déshéritées de tout dfoit et trai* tées en bêtes de snmme.

Nous àvotis, dans ce chapitre, multiplié nos emprunts aux Mêfnoires d'îm seigneur russe; c'est qu'il hous a semblé que la matière que nous avions à traiter he );)ouvait s'àbriifer sous une autorité meilleure. Il était à rtaindire qii'ën nous bornant à produire les résultats de

notre expérience personnelle, on ne nous accusât d'exagération. L'appui d'un témoin russe et d'un témoin aussi modéré, aussi impartial que M. Ivan Tourghenieff sauve notre responsabilité. Ce qui surprendra peut-être, c'est qu'il ait pu écrire de pareilles choses en Russie. La censure impériale est donc aveugle? dira-t-on. Non, certes, elle ne Test pas; et, si M. Tourghenieff eût hasardé la moidre allusion aux abus du pouvoir autocratique, elle n'eût pas manqué de faire jouer ses ciseaux. Hais de quoi s'agit-il dans son livre? Des misères du peuple, des ridicules et des cruautés des seigneurs, des droits de Thumanité méconnus, des sentiments de la nature tournés en ridicule, en un mot de toute cette barbarie cupide et tracassière qui caractérise le régime normal des provinces de l'empire. Sur ce point, la censure devait rester muette. Les Russes ont une manière de sentir et d'apprécier qui ne ressemble en rien à la nôtre ; ils rient où nous frémirions : qu'on se rappelle les applaudissements dont on couvrit à Saint-Pétersbourg le Reviseur de Gogol, cette pièce monstrueuse pour laquelle le public de Paris n'a eu que des sifflets. Laissons donc les Russes à leur destinée ; et, si leur triste naïveté les pousse parfois à lever le voile qui nous dérobe les mystères de leur vie, rendons-leur-en grâce : nous saurons du moins à quoi nous en tenir, et nous n'en voudrons plus aux esprits délicats qui refusent de fraterniser avec eux.

Ce que pense le peuple russe de sa mission. — Quelle est cette mission. — Formule de M.dellaxthausen. — Manière dont il la justifie. — Conlradiotions.

— Les Russes deviennent fripons en lo&ehant à la civilisation européenne.

— Ils n*en prennent que le poison. — Barbares lécbés. — Conséquence de crci relativement à leur prélendœ mission. ~ La civilisation n*est point une simple afTaire de colportage. -- Conditions pour sa transmission. ~ Discussion avec M. de Haxthausen. — Jugement général sur l'ouvrage de cet écrivain. — Rome et la Russie. — En quoi eiles se ressemblent.

Où va la Russie? Quelle est cette mission dont les tzars la (lisent investie et qu'ils proclament avec tant d*éclat toutes les fois qu'il leur plaît de troubler le monde tj^roblème dont le dernier mot est encore dans les nuages.

Prenons d'abord le peuple. Que pense-t-il de son avenir? Hélas! c'est à peine s'il a la conscience de son présent. Abruti dans son âme, déshérité de tous les biens de la vie, il a fait, ce semble, un pacte éternel avec la misère; son ambition la plus haute ne va pas au delà du piorceau de pain qui le tient suspendu au-dessus de la tombe. On dirait d'une de ces bêtes des bois rudement matées qui vont et viennent dans leur cage, n'osant lever leurs paupières et retenant au fond de leur gorge le hurlement superbe qui naguère était le signe de leur force.

Jusqu'à nouvel ordre, le peuple russe ne saurait avoir (l'autre mission que de se conquérir lui-même et de s'enfanter à rtiumanité et à la liberté.

Mais, s*il en est ainsi du peuple russe, qui donc a inventé cette mission privilégiée qu'on s*obstine à lui attribuer? Ses maîtres, sans doute: cela fait si bien dans leurs fastueux manifestes.

Encore une fois, quelle est cette mission?

Un écrivain allemand, M. de Haxthausen, prétend en donner la formule mathématique : « La mission dévolue aux Russes, dit-il, est de servir de médiateurs entre V Europe et l* Asie, et de transmettre à FOiient la civilisation occidentale * . »

Cette formule ne laisse rien à désirer, ni pour la ^précision, ni pour la clarté. Comment M. de Haxthausen s'y prend-il pour la justifier? La manière est curieuse; nous citons textuellement :

« Nulle part, les dangers qu'entraîne la culture moderne de l'Occident ne se manifestent d'une manière aussi évidente qu'en Russie. Il y a beaucoup de Russes qui, grâce à une éducation parfaite, se sont approprié tous les avafitages de la civilisation européenne, et dont l'esprit, le cœur et le caractère sont parfaitement d'accord . On peut leur appliquer la maxime : La philosophie imparfaite éloigne les esprits de Dieu, tandis que la sagesse parfaite les lui ramène. Mais le contact d'une demi -civilisation exerce sur les Russes une influence éminemment corruptrice. On dit que le Russe, en coupant sa barbe et en quittant .son caftan pour endosser le frac ou la redingote européenne, devient un fripon. On a souvent appelé

< Études sur la situation intérieure^ la vie nalio aie et les institutions rurales de la Russie^ 1. 111, p. 188.

13t) LA MISSION DE LA RUSSIE.

les Russes formés sur Texemple des mœurs occidentales des barbares lécliés. Cette expression est absolument fausse. Les Russes ne sont pas des barbares, mais une race noble, fraîche, pleine de force et d'esprit, dévouée aux . sentiments religieux, aux bonnes mœurs ; mais dès que leur sang est infecté du poison de la civilisation moderne, leurs vertus nationales disparaissent, et il ne reste que ranimai qui est au fond de chaque homme. Alors le Russe apparaît encore plus dégradé que les membres des nations occidentales, qui supportent mieux le poison de la civilisation parce qu'il s'est assimilé depuis longtemps à leurs mœurs *. »

Nous laisserons au lecteur le soin de relever les contradictions de détail que renferme ce passage ; nous ne le considérerons que par rapport à la formule donnée plus haut.

Comment supposer au peuple russe, et cela en termes si dogmatiques, la mission de transmettre à l'Orient la civilisation occidentale, lorsque Ton affirme en même temps que le seul contact de cette civilisation n'aboutit qu'à le transformer lui-même en fripon et qu'à éveiller eu lui les instincts dépravés de l'animal? La transniission d'une civilisation n'est pas cependant une simple affaire de colportage; pour y réussir, il faut en sentir bouillonner en soi la sève, en être imprégné jusqu'au fond de l'àme. « Nemo dat quod non habet, » disaient les Latins.

Il est vrai que M. de Haxthausen semble vouloir no parler ici que d'une demi -civilisation, et sans doute qu'il entend par là la civilisation française, car cet écrivain allemand ne manque jamais l'occasion de donner un coup de griffe à la France. Mais, admise cette hypo-

1 Ouvrage cité plus haut, p. 217.

LA HRSION m LÀ RUSSIE. iSl

thèse, la logique du noble écrivain n'en bronche pas moins. Si le Russe^y'est apte qu'à se civiliser à moitié, si son génie, si ses mœurs sont tels, que, ne pouvant dominer le poison de la civilisation, il s'en laisse nécessairement infecter, comment pourra-t-il la transmettre à d'autres dans son essence pure? Celui que dévore la peste ne porte-t-il pas partout avec lui sa contagion?

Du reste, Touvrage de M. de Haxthausen est plein de ces anomalies, le troisième volume, surtout. Dans les detix premiers, Tauteur est beaucoup plus conséquent. Économiste distingué, il y sort rarement de sa spécialité, et en tous cas c'est presque toujours pour faire quelque découverte utile. C'est lui qui le premier, dans la presse européenne, a tenté d'expliquer la commune russe ; et, bien que notre opinion sur cette institution diffère essentiellement de la sienne, nous ne pouvons nous em* pêcher de rendre hommage à son travail. Quand plus tard M. de Haxthausen a voulu aborder le terrain de la politique, il a été infiniment moins heureux; il s'y fourvoie à chaque pas. Ce n'est plus l'appréciateur judicieux et impartial, c'est l'homme du système, du parti pris. Toutefois, comme iLne peut abdiquer son génie pratique, son rôle d'observateur, les faits continuent de se presser sous sa plume, et c'est là ce qui le perd ; car neuf fois sur dix les faits démentent ses doctrines. Les extraits cités plus haut nous en donnent un frappant exemple. Mais, ce qui perd l'auteur sauve le lecteur. Pour retirer un fruit sérieux de l'ouvrage deM. de Haxthausen, on prendra les faits bruts et on laissera de côté les jugements et les théories qui leur servent de cadre.

Revenons à la mission de la Russie. M. de Haxthausen s'étend sur ce sujet avec complaisance, il en fait le point

m . LA iiSSION DE LÀ Rfl^SIE.

de déport d'une vaste et nuageuse dissertation historique, où il remonte presque jusqu'au déluge. Nous ne le suivrons pas dans cette marche rétrospective ; nous demanderons seulement pourquoi, à propos de la mission de la Russie, ridée lui vient de placer le nom de Rome. Qu'y a-t-il de commun entre Saint-Pétersbourg ou Moscou et la ville aux sept collines?

Quand les Romains débordaient sur le monde, ils laissaient partout sur leurs pas les bienfaits de leur civilisation supérieure ; ils ne recherchaient pas seulemenf la conquête brutale des territoires , il aspiraient surtout à la conquête des esprits. Telles étaient la force et la séduction de leur génie, qu'ils s'assimilaient leurs vaincus aveciiBe facilité extrême. Ceux-ci étaient fiers de vivre sous leur sceptre et de se dire Romains*. Aussi, Rome ne se contentait-elle pas de ranger les peuples conquis parmi ses sujets, elle en faisait encore des citoyens; loin d'éteindre en eux toute vitalité propre , elle y saisissait ce qu'elle y trouvait de fort et de splendide, et en l'associant à son élément national, elle lui communiquait une fécondité plus puissante. Rome n'absorbait pas, elle fusioiinait. Tous les dieux du monde ont eu leur place au Capitole. De là vient le prestige qui a suivi Rome à travers les siècles et qui aujourd'hui encore fait de son génie la pierre angulaire de toute grande civilisation.

En est-il ainsi de la Russie? Examinons brièvement les diverses phases de son développement historique.

LA mS^im DE LA RSaUE.

llarcbe de la Russie dans rtaisloire. — Ses trois routes. — Conqufitcs ruineuses ^Cdotinnes. — Leur rapport avec la mission de la Russie. — Le raît milèriei et l'usage moral. — Pas un peuple conquis par la Russie qui soit fier de se dire russe. — Le citoyen romain. — Ce que la Russie fuit de ses conquêtes. — Leur division en deux classes. — Barbarie maintenue, ciTilisation étouffée. — Asiatiques et Européens. — Pologne et Fin ande. — Provinces baltiques. — Système délétère. — Partout la Russie marche an rebours de sa prétendue mission.

Jusqu'au milieu du neuvième siècle, la Russie est moi;te pour Thistoire : isolée au fond de ses steppes, elle se débat avec des hordes inconnues qui tour à tour Tasservissent ou Tabandonnent. En 862, Rurik, appelé par elle, commence à la mettre en relief; le monde apprend qu'il y a par delà les brumes du Nord une race nombreuse dont un chef étranger se prépare à exploiter la force. En effet, bientôt les Russes entrent en campagne : Kieff, ville polonaise, tombe en leur pouvoir; Constantinopleles vbit4>oindre au Bosphore : deux grandes routes désormais ouvertes et que les Russes ne quitteront plus. Pierre le Grand leur en ouvrira plus tard une troisième.

Ainsi , le signal des conquêtes est donné : les Russes étendent leurs mains à l'horizon , et partout ils saisissent une nouvelle proie. La Livonie, TEsthonie et la Courlande; Tlngrie, la Caréiie, la Finlande, la Lithuanie et la Pologne; les pays des Cosaques, la Grimée, la Géorgie et la Bessarabie, l'Oural et la Sibérie, viennent successivement s'ajouter à leurs domaines. Par eux le monde est mis en coupe réglée, et s'ils veulent être fidèles à la voix du plus grand de leurs monarques, ils

ne se reposeront que lorsqu'ils Tauront complètement asservi, et qu'ils se seront placés eux-mêmes au sommet de rhumanité *.

Assurément il y a dans tout ceci un immense spectacle, e\, sous ce rapport, la Russie n*est pas sans analogie avec Rome. Mais, pour établir la mission qu'on lui attribue, il faut considérer autre chose que le fait matériel de ses conquêtes, il faut voir rusage moral qu'elle en a fait.

De tous les peuples que la Russie a ralliés sous son sceptre, en est-il un seul qui s'en applaudisse, un seul qui soit fier de pouvoir dire : a Je suis sujet du tzar? m Non, pas un seul. Plus que jamais, le Polonais, le Lithuanien, le Finlandais, FAUemand des provinces baltiques, le Cosaque, le Tatar, le Turc, le Samoyède même, tiennent à leur nom originel. Leur dire : <i Vous êtesRuss^, » c'est leur jeter l'injure à la face.

Ceci est significatif. Quand an demandait au tributaire de Rome qui il était, il redressait la tête et répondait avec majesté : « Siim civis romanus! »

Pourquoi cette répugnance des peuples conquis par la Russie à s'avouer Russes? On conçoit qu'à des vaincus toute qualification rappelant la perte de leur indépendance soit odieuse; mais enfin, quand ils ont affaire à un vainqueur noble et généreux, à un vainqueur qui les associe fraternellement à sa force et les rend solidaires de sa gloire, il arrive toujours un moment où ils oublient leur malheur et où ils se félicitent de leur destinée. L'Alsace et la Lorraine déchireraient-elles aujourd'hui les traités qui les ont inféodées à la France?

Qu'est-ce que la Russie fait donc de ses conquêtes?

4 Voir notes i.

Ici les échos de Thistoire rendent un son lugubre.

Deux sortes de peuples ont été conquis par la Uussie : des Asiatiques et des Européens; les premiers païens ou musulmans, les seconds chrétiens.

Disons-le tout d'abord, entre les Russes et les Asiatiques Tanalogie est flagrante : même caractère, mêmes penchants, à la liberté près, lisse rapprochent également par le génie religieux ; leurs fétiches seuls diffèrent. Le paganisme des Sibériens a son pendant dans le culte matérialiste que les Russes rendent à leurs empereurs et à leurs saints; le fanatisme musulman, dans le fanatisme orthodoxe. Un écrivain de la Revue des Deux-Mondes appelait dernièrement la religion russe un mahométismC' chrétien. Ce mot est juste. S'il existe une différence entre les Asiatiques et les Russes, elle n*est pas même à l'avantage de ces derniers. Nous préférons les schamanes de Sibérie dansant devant leurs idoles aux popes de Russie courbés aux pieds de leur tzar ou de leur saint Nicolas. L'ignorance étonne et provoque le zèle, l'abrutissement indigne et soulève la colère. Comparons aussi le fatalisme du Tatar aii fatalisme du moujik, Tun s*inspirant du dogme religieux, l'autre d'une résignation servile. Qui ne votera pour le Tatar?

Ceci posé, on se demande en quoi la domination russe a pu profiter aux peuples d'Asie *.

Trois instruments servent ici à son action î le soldat^ l'agent de police et le pope.

Le soldat maintient le vaincu dans l'effroi ; il l'etti» pêche de déserter ou de se révolter.

' Rappelons encore qu'il ncsauruil elre queslion ici dMrifluciicc de pcujile à people, et par conséquent de mission nationale : c'est le gouvenicuicnl seul qui est et qui peut être en scène.

15r, LA FISSION DE LA RUSSIE.

lj*ageut de police le rallie au centre gouvernemental et l'organise : en même temps, pour rester fidèle à ses mœurs natives, il le pille et le vole.

Le pope le convertit; à quoi? On ne saurait trop le dire.

Le pope, envoyé en mission, bourre £a besace de tabac et de flacons d'eau-de-vie ; voilà son Évangile! Il parcourt avec lui les déserts de TOural et de la Sibérie: au besoin, des soldats à la moustache redoutable, des argousins armés du knout, le protègent et lui servent d'auxiliaires.

(( Qui veut se faire barptiser? )•

Les idolâtres accourent. A chaque immersion un paquet de tabac et un verre d'alcool.

La grâce opère, les néophytes y cèdent à Tenvi; d'un pope ils vont à un autre pope et reçoivent ainsi une foule de baptêmes.

Ceci paraît burlesque, rien n'est plus vrai pourtant; nous tenons le fait de personnes sûres; nombre de voyageurs, et de voyageurs 'consciencieux. Tout d'ailleurs raconté.

Et, pendant ce temps-là, le gouvernement russe publie avec fracas dans ses journaux les miracles de son action civilisatrice. A l'entendre, les idoles tombent en poussière à la voix de ses missionnaires, les eaux du baptême coulent à flots, et de tous les coins de l'Oural et de l'Altaï, les païens convertis se pressent dans le giron de l'Église orthodoxe. Est-il sincère? nous l'ignorons. Toujours est- il qu'il soustrait ses envoyés religieux à toute rivalité, à tout contrôle. Malheur au prêtre catholique ou au pasteur protestant qui briguerait l'honneur de partager leur tâche! Chacun de leurs succès tournerait à leur défaite, et ils resteraient comme proscrits dans

LÀ MiSSiOI^ DE LÀ RUSSIE. 157

ces mêmes lieux qui les avaient vus arriver comme apôtres. Hors des lois du saint synode point de salut.

Ce qui prouve cependant que le zèle de la fol orthodoxe et la passion d'y convertir les infidèles tiennent beaucoup moins au cœur du gouvernement russe qu'il ne voudrait le faire croire, c'est que toutes les fois que sa politique y trouve quelque intérêt, il n'hésite pas à fc déclarer le champion des cultes ennemis. Voici un fait :

II existe dans les écoles de cadets de Tempire un certain nombre d* enfants amenés du Caucase, soit comme prisonniers, soit comme otages. Nicolas les fait élever dans le but de les renvoyer un jour, après qu'ils auront été initiés aux mœurs russes, parmi leurs sauvages concitoyens; il espère qu'ils réussiront à affaiblir par leur influence cette haine nationale contre laquelle ses armes échouent constamment. On s'imagine sans doute qu'un des premiers soins de Nicolas, à l'égard des jeunes Caucasiens, est de les faire instruire dans la foi orthodoxe. On se trompe. Nicolas, qui tient avant tout à ce qu'ils soient bien accueillis de leurs parents, ordonne qu'ils soient élevés dans la religion de ces derniers, c'est-à-dire dans la religion musulmane. Cet ordre est tellement rigoureux, que si quelqu'un de ces enfants demande de lui-même à recevoir le baptême, on le lui refuse impitoyablement.

Nous citerons encore un autre fait qui intéresse également la question qui nous occupe. Dans un document publié naguère, le gouvernement russe, voulant justifier l'évacuation et la démolition de ses forts du littoral de la mer Noire, nécessitées par le besoin où il était de concentrer ses moyens de défense, allègue que, ces forts n'ayant été construits que dans le but d'empêcher le commerce

des femmes, pratiqué de temps mémorial entre les Circassiens et len Turcs, ils devenaient superflus du moment où Tintervention de la flotte anglo-française pouvait y suppléer efficacement. Or, rien n'est plus faux. Sans doute, à l'origine de sa conquête, le gouvernement russe mit des entraves au trafic des Gircassiennes. C'était un moyen de capter les applaudissements de l'Europe; c'était aussi enlevée aux chefs du pays leur plus grande source de richesse. Mais ceux-ci ayant réclamé plus tard contre une telle mesure, il ne se fit aucun scrupule de la retirer. Ce fut même là un des premiers actes par lesquels le prince Woronzoff signala sa prise de possession de la viçe-royauté du Caucase. On espérait ainsi disposer les Tscherkesses en faveur de la Russie. Remarquons en passant que cette même puissance, qu'effarouche si peu la traite des blancs, témoigne le plus vif empressement à mettre son nom au bas des traités qui ont pour but l'abolition de la traite des noirs. Cela fait compensation.

Ainsi donc, disons-le hautement, les peuples de l'Asie n'ont rien gagné en civilisation à la domination russe. On nous objectera peut-être l'ordre, l'industrie, le commerce. Nous ne reconnaissons point Fotdte là où la police agit exclusivement. Quant à l'industrie et au commerce, il est douteux que les peuples dont nous parlons n'eussent pu les élever, sans le concours de la Russie, au point où ils sont aujourd'hui. D*ailleurSj qui en a recueilli les fruits?

Nous arrivons aux conquêtes européennes, aux peuples chrétiens. Si la Russie s'est montrée si impuissante pour le bien en Asie, en revanche, elle a déployé en Europe une habileté triomphante pour le mal. Et ici, faous ne voulons pas parler des violences sans nom, des ivresses

de barbarie qui accompagnent toujours les premiers moni^nts de son occupation; c'est la fatalité inévitable de la guerre. Nous prenons cette occupation en pleine paix et aux époques où rien n'en vient troubler la jouissance normale.

Comment la Russie a-t-elle traité les provinces baltiques? comment a-t-elle traité la Finlande et la Pologne?

C'est en vertu de ^ capitulation de Riga, en 1710, et de la paix de Nystad, en 1721, que la Livonie et TEsthonie ont passé sous le sceptre des tzars. Plus tard, en 1795, la Courlande vint partager leur sort. Il fut stipulé formellement pour les deux premiers pays que la foi luthérienne et les institutions germaniques y seraient maintenues. Catherine accorda spontanément au troisième les mêmes conditions. Serments éphémères! Aujourd'hui, les provinces baltiques sont livrées sans pudeur à toutes les tortures du régime russe. Des employés russes, des prêtres russes y pullulent de toutes parts. S'il s'y révèle quelque talent, défense à lui de se produire, sinon au bénéfice des chancelleries russes. Le code russe luimême, le Stt;od, prévaut presque universellement dans les trois provinces. Leurs collèges sont fermés à tout enfant qui ne sait pas le russe; il en est de même de l'université de Dorpat, spécialement fondée cependant pour le maintien et la propagation de la science allemande. Les droits des facultés y sont mis à néant ; le ministre des cultes nomme directement leurs professeurs. Quant à la religion, d'odieuses attaques ont été dirigées contre elle dans ces dernières années. Elles ont échoué; mais le gouvernement russe n'est pas à bout; il reprendra quand il le voudra son œuvre infernale, et alors, dit un écrivain allemand, ces b^ftux* domaines de

la Baltique, antique et glorieux théâtre du dfisme ailemand, absorbés dalK la barbarie moscovite, seront perdus à tout jamais pour le renom germanique.

Que dirons-nous de la Finlande? Alexandre s'était engagé vis-à-vis d'elle» comme ses prédécesseurs l'avaient fait vis-à-vis des provinces baltiques, à respecter sa religion et sa constitution nationales ^ A son avènement au trône, Nicolas publia un manifeste ç>ù il contracta le même engagement.

Il s'exprimait ainsi r

ff Puisque par la mission de la Providence nous recevons en héritage le gouvernement du grand-duché de Finlande, nous déclarons confirmer la religion du pays, ses lois fondamentales, ainsi que tous les droits et privilèges dont jouissent tous les habitants dudit duché depuis le premier jusqu'au dernier, et nous promettons de con-

1 Alexandre notiûa cet engagement aux peuples de la Finlande dans un manifeste daté du 37 mars 1809, manifeste qu'il conQrma ensuite, le ai février 1816, par un ukase dont il importe de rappeler les termes : a Convaincu que la constitution et les lois, qui, par leur accord parfait avec le caractère, les mœurs er la civilisation du peuple flnlandais, ont été depuis longues années le fondement de la paix et de la tranquillité du pays, ne peuvent être supprimées ou altérées sans danger pour celle paix et cette tranquillité, nous avons, dès les premiers moments de notre domination sur la Finlande, approuvé et maintenu solennellement, non-seulement les mêmes constitutions et lois, ainsi que tous les privilèges qui en découlent pour chaque citoyen, mais encore, après en avoir conféré préalablement avec les états rassemblés, établi une administration spéciale, qui, sous le nom de notre conseil d*Ëtat, conseil formé de Finlandais, administrera en notre nom les affaires civiles du pays, et, dans les ctioses criminelles, jugera en dernière instance, indépendamment de toute autre puissance que de celle des lois suivant lesquelles nous mômes, en qualité de souverain, réglons aussi notre administration. Et, par cette notification, nous voulons faire connaître quel a toujours été et quel sera toujours notre principe de conduite à regard 'de nos sujets de Finlande, et qu'à perpétuité nous confirmons la parole qu'ils ont reçue de nous, touchant le maintien de leur constitution particulière, sous notre règne ei celui Ce nos successeurs. »

LA MISSION DE LA RUSSIE. Ui

server eds droits et lois sans atteinte dans toute la pléni* tude de leur force. »

Nicolas, il faut le dire, affecta' pendant un certain temps une fidélité coiiseiencieuse à son serment. Telle est la marche habituelle du gouvernement russe : il ne rompt jamais brusquement en visière, il prépare d'abord son terrain ; mais il ne perd rien pour attendre.

Convaincu qu'il n'arracherait jamais du cœur des Finnois leur antique affection pour la Suède, et qu'il tenterait vainement de les identifier à la Russie, Nicolas tourna la difficulté en s'efforcant de réveiller en eux rinstinctpurement national: système habile qui, en effet, devait avec le temps unir la conquête à la niétropole, et, par suite, créer entre elles une mystérieuse solidarité. Comment les Finnois eussent-ils pu refuser leurs sympathies à ceux qui les relevaient de la tombe et qui leur rend^iient Tusage de leur vie propre?

Mais le système inauguré par Nicolas ne devait pas tardera subir des modifications profondes. Dans tout acte du gouvernement russe, il y a toujours un principe d'égoïsme brutal. Or Tégoïsme est fécond en injustices et en violences. D'ailleurs, en usant de ménagements à l'égard des peuples de la Finlande, en. favorisant Tessor de leur nationalité, le gouvernement russe jouait un jeu essentiellement faux. H faisait rayonner aux yeux de ces * peuples, comme un but suprême, ce qui dans son intention n'était qu'un simple moyen. Oue lui importait la nationalité delà Finlande? Il la redoutait plutôt. Ce qu'i] lui fallait, c'était une assimilation.

La Finlande devina cette tendance dès le début; elle en fut vivement impressionnée. Quoi donc ! s'assimiler à la Russie! un pays où le premier des seigneurs est moins

civilisé cent fois, au fond de Tàme, que le dernier des paysans finlandais! La Finlande résista sourdement, ou plutôt elle s'enveloppa dans son stoïcisme impassible, et ramassant du champ de la patrie toutes les gerbes de bon grain, elle n'y laissa à glaner aux agents de l'autocrate que des plantes parasites et des épis déjà pourris.

Irrité de son insuccès, le gouvernement russe changea de plan : de Tassimilation il visa à l'absorption.

Le travail qu'il entreprit dans ce but s'est poursuivi et se poursuit encore, avec une ténacité effrayante. Chaque jour arrache une ligne de plus au texte de ce serment, qui avait garanti à la Finlande son antique constitution. Les ukasesdébordent; tout plie sous leur flot. Plus de représentation nationale ; un sénat, comme à Saint- Pétersbourg ; plus de liberté de la presse, une censure slupide et abrutissante* ; plus de respect pour la langue

I La censure flnlaudaise csl lailiée sur le même modèle que la censure russe. Cependant, si elle était complètement abandonnée ù elle-même, elle s(raii loin de se signaler par les mêmes absurdités, les mêmes sottises. Le censeur linlandais n*est pas encore abruti à ce point; aussi le gouvernement russe le tient-il dans une perpétuelle dépendance. Dès que la chose qui lui est soumise offre quelque importance, il ne peut en décider sans prendre préalablement l'avis d'un comité établi ad ho& à Saint-Pétersbourg, dans les bureaux mêmes du prince Menschikoff, qui est, comme ou sait, gouverneur général de la Finlande. Il résulte de là que le censeur Anlandais est d'une réserve, d'une timidité dont on ne saurait se faire une idée; tout l'effarouche. C'est assez dire que les esprits distingués désertent de plus en plus cette institution ; depuis quelques années surtout, le gouvernement russe lui a imprimé un caractère si odieux, que ceux-là mêmes qui tiennent le plus aux appointements qui y sout aiuichés, n'osent avouer qu'ils en font partie. En 1S50, un censeur ayant donné sa démission, on ne trouva pour le remplacer qu'une espèce de scribe subalterne bon, tout au plus pour faire un manœuvre.

II serait curieux, du reste, de produire ici quelques-uns des exploits de la censure russe. « On ferait des volumes, dit un auteur, avec les facéties grotesques auxquelles elle se livre si souvent. Dans une fjblc intitulée le Coq^ elle biffe le mot tyran qui se trouve là sans malice. Le mot polonais wolnosc, qui

indigène; toutes les faveurs à ceux qui parlent russe ; plus de légalité; de Tarbitraire. Naguère encore le peuple pouvait appeler à la cour suprême du sénat des abus

signifie liberté, la pénètre d*horreur;eIle le poursuit jusque dans des phrases proverbiales comme celle-ci : Cet homme a beaucoup de liberté dans ses allures; à la place de liberté elle fera mettre agiljtté. »

La proscription du mot liberté entraîne jusqu'à celle des adjectifs et adverbes qui en découlent. Un professeur de maihématiques ^yant présenté dernièrement à la censure de Saint-Pétersbqlirg le manuscrit d*un ouvrage de mécanique, il se trouva qu'en dé&iUssant une machine, il disait d'elle que ses rouages devaient tourner UbreMent. La censure biffa le mot librement. On lisait dans le même manuscrit que la ligne droite s'étend dans un espace infini et sans bornes; la censure eCfoça les mots sans bornes. Qui donc en Russie, autre que l'autocrate, a le droit de ne pas être borné ?

Assurément de telles niaiseries sont bien misérables ; le tort en retombe tout entier sur le gouvernement russe. Au milieu des obsessions' et des tracasseries dont il poursuit sans cesse ses malheureux agents, leur esprit perd tout aplomb. Un des censeurs de Moscou, homme de sens , qui avait parfaitement compris sa position, et qui voulait s'en épargner les ennuis, s'était arrêté à un parti décisif, au parti le plus sage, celui de ne rien laisser passer du tout. Comme on lui demandait si l'oraison dominicale ne trouverait pas au moins grâce devant son tribunal : « Ah! ah! répondit-il, cela dépend; il y a là certains mots passablement suspects. Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien frise singulièrement le socialisme, et ce verset r^v^ votre règne arrive! ne dirait-on pas que l'on est peu satisfait de celui dont on jouit? » (Voir encore notre Question rtisse, 2^ édit., p. 23 et suiv.)

Pendant notre dernier séjour en Finlande, charmé d'une magnifique soleimité académique qui avait eu lieu à Hel&ingfors, nous entreprîmes die U décrire et de faire imprimer notre travail dans le pays. La censure finlandaise, à laquelle il devait être soumis, l'accueillit d'abord avec plaisir, et d^ elle " 'vjV allait donner son imprimatur^ quand tout à coup le souvenir du comité Hens- »' ' chikoff se réveilla dans son esprit. Elle eut peur et envoya notre manuscrit à Pétersbourg. Obligé nous-même de partir aussi pour la même irille, nous y arrivâmes presque en même temps que lui. La chose nous paraissait si peu imporante, que nous croyions n'avoir qu'à nous présenter à la chancellerie du comité pour la terminer immédiatement. Nous nous trompions: des pourparlers furent engagés, des objections mises en avant; bref, celte simple relation d'une fête académique, que nous nous étions amusé à écrire, avait pris les proportions d'une affaire d'État. Pour en finir, nous retirâmes notre manuscrit des mains de la censure, jurant bien de ne jamais plus briguer l'honneur de faire gémir les presses russes.

d'autorité des gouverneurs. provinciaux; maintenant ce droit lui est retiré; les gouverneurs ne relèvent plus que du pouvoir central ; c'est assez dire qu'ils sont inviolables. Conformément à la constitution qui lui a été garantie, ce même peuple devrait être au courant de remploi des deniers de TÉtat et des motifs pour lesquels sa dette nationale s'allège ou s'aggrave. Il n*en sait rien. La seule opératiob au su|et de laquelle des explications lui ont été données, est Vempratit des deux millions de roubles destiné à fonder la bniqae de Finlande. Ce n'est que par accident (Ja'il àpj^nd, par exemple, que la forteresse russe des îles d'Àlahd a été construite à ses frais, qu'il en est de même des hôpitaux militaires et des casernes russes qui s élèvent dans ses villes, et qu'enfin il entre pour une large part dans les pensions. et gratifications que le gouvernement russe distribue journellement aux employés qui Toppriment et à la police qui le trahit. Malheureux pays où tout marche contre la logique et où les principes les plus sacrés sont confondus! Quand la Finlande appartenait à la Suède, les hautes facultés de rintelligence, la dignité du caractère, la moralité de * ' la vie, y étaient en honneur. Il n'en est plus ainsi au- . /joiird'hui. Les faveurs du gouvernement russe recher- ■^i e^eni^ surtout les esprits serviles et les cœurs félons. La % " * Finlande ne manque pas d'hommes de talent, de génie nSême; an les laisse croupir dans l'oubli; le poète Runeberg, un poëte dont tout le Nord chante les vers et célèbre le nom, vit humblement dans la petite ville de Borgo, attaché, comme lecteur, à un gymnase ; l'Étoile polaire de Suède brille sur sa poitrine : mais il attend encore une croix russe. S'en soucierait-il, du reste? Non loin de la ville qu'habite cet homme remarquable,

LA MISSION DE LA RUSSIE. itë

à Wiborg, vivait, il y a quelques années, un garçon de -i^ttque, nommé Gustave Ladau. Ce garçon se fit Tceil aévbué du gouvernement russe, qui Ten récompensa dignement. Après avoir traversé toutes les boues de la police, Gustave Ladau fut élevé au rang de gouverneur de province, puis de membre du sénat, xle directeur général des postes, enfin de conseiller d'État, et décoré, en outre, de la plupart des ordres de Tempire. De riches domaines, des pensions, des donations, vinrent s'ajouter à toutes ces marques d'honneur. Mais ce qui révolte le plus, dans cette odieuse comédie, c'est que l'argent que le gouvernement russe faisait tomber aux mains de son espion émérite était tiré des caisses même du trésor de Finlande. On comprend que des actes de cette nature soulèvent le cœur ties patriotes, même les moins exaltés, et qu'il s'en trouve parmi eux qui s'exilent volontairement d'une patrie où le pouvoir qui gv)uverne ne sait se signaler que par son mépris ou son oubli du mérite et de la vertu et son insultante partialité pour l'intrigue et pour le vice.

Les mauvais jours de la Finlande ont commencé avec le règne de l'empereur Nicolas. Presque toutes les mesures dirigées contre elle datent de 1826, i827, 1828, 1829, 1841, etc. ; mais c'est surtout depuis la guerre de Hongrie que le gouvernement russe fait peser sur ce malheureux pays sa lourde main de fer.

Frères des Hongrois, par la langue et peut-être aussi par le sang, les Finnois n'avaient pu maîtriser leur émotion à la nouvelle du soulèvement de la Hongrie contre TAutriche. Ils enregistraient avec complaisance dans leurs journaux les succès de leurs armes. Tant que Georgey n'eut pas trahi, on les laissa faire ; mais une fois la campagne terminée, la réaction commença.

iACi , LA MISSION DE LA RUSSIE.

Au liet) de respecter ces sentiments fraternels qui, en définitive, n'avaient abouti qu'à des manifestations inoffensives, le gouvernement russe ne voulut y voir que des symptômes révolutionnaires. Il se fit un monstre de cette nationalité finnoise, dont il avait jusqu'alors favorisé l'essor. Il écrasa sous son pied brutal tout ce qui la rappelait même vagsement. La société de littérature finnoise établie à Helsingfors fqt traitée en société secrète ; ses imprimeries furent fermées ; elle n'eut plus le droit de publier, dans la langue nationale, que le catéchisme de Luther et les préceptes de l'économie domestique*. N'avait-on pas persuadé au cabinet autocratique que, s'il laissait échapper du sanctuaire académique de la Finlande la moindre petite ballade, c'en serait fait de la Russie? Telle qu'un brandon enflammé, cette ballade se serait abattue au milieu des Ostiaks, des Wotiaks, des Tschéremisses, des Wogoules, en un mot, de ces deux ou trois millions de Finnois dispersés à l'est et à l'ouest de l'empire, et on les eût vus, se levant comme un seul homme, étouffer dans leur étreinte les trente millions de Slaves, leurs co-sujets et leurs maîtres. Voilà ce qu'on avait persuadé au cabinet autocratique, ou plutôt, parlons sérieusement : voilà le prétexte qu'il mit en avant pour justifier les nouvelles rigueurs dont il avait résolu

i Cette défense de rien imprimer en langue Tinnoise, excepté des choses religieuses on économiques, est poussée à un degré d'exagération vraiment stupide. Pendant Phiver de 1851, le grand-duc Héritier, chancelier de l'Académie de Finiarde, étant venu passer un jour à Helsingfors, les étudiants se réunirent pour le fêler. Des vers fuient chantés en son honneur, entre autri's une ballade finnoise arrangée sur une vieille mélodie nationale. Eh bien! croirait-on que l'impression de cette ballade fut défendue? I^s censeurs prétendirent qu'étant écrite en finnois elle tombait sous le coup de la proscription générale. Tout ce qu'on put obtenir, ce fut d'en publier une traduction suédoise, et eniore sans indiquer que c'était une traduction.

d'accabler la Finlande. Politique de dépit, qui levait enfin le masque, et qui donnait au monde le spectacle odieux d'une barbarie en délire et du plus impudent des parjures.

Passons à la Pologne.

Ici la Russie se surpasse; c'est la tête de Machiavel, le cœur et les griffes du tigre. Nous laisserons parler Michelel; son résumé vaut tous les livres:

« Voici le plus grand des crimes qu'on ait tenté sur la terre. Qu'on se garde de chercher aucun terme de comparaison.

« On a entrepris, non-seulement de tuefi' la Pologne, ses lois, sa religion, $à langue, sa littérature, sa civilisation nationale, — mais de txier les Polonais, de les anéantir comme race, de briser le nerf de la population, en sorte que, si elle subsiste comme troupeau de créatures humaines, elle ait disparu comme population polo. naise, comme vitalité et comme énergie.

« Moi-même, jusqu'ici, je n'avais pas voulu le croire. Je m'étais toujours obstiné à prendre ce mot, tuer la Pologne, pour une pure hyperbole, une exagération de rhétorique. Cependant il faut se rendre. J'ai sous les yeux la série (incomplète encore) des ukases impériaux qui, d'année en année, suivent imperturbablement le plan d'une destruction systématique.

(( Comment se fait il que les Polonais n'aient pas enti'epris ce simple travail de réunir, d'imprimer le texte trop significatif de ces effroyables lois, d'élever à leur ennemi ce grand monument funèbre, qui l'aurait mieux caractérisé que toute déclamation? Un conquérant tatar se plut à élever à sa gloire une pyramide de cent mille têtes de morts dans la plaine de Bagdad. Combien plus

magnifique le monumeot que nous proposons, construit de milliers de lois meurtrières! Quel superbe trophée de la mort!

(( Ne comparez rien à ceci.

(( L'ancienne Rome crut avoir détruit le nom juif, et elle ne fit que le disperser par toute la terre. L'expulsion des juifs d'Espagne n'a pas amené leur destruction.

(( La Convention, dans un moment de péril et de fureur, poussée par toute TEurope, attaquée par derrière par l'insurrection vendéenne, jure f extermination de la Vendée. La Vendée a subsistéi ij^t c'est un des pays les mieux peuplés de la France.. * ■ ^ ,

(( L'entreprise de Louis XIV )M^fi^nvertir ou détruire les protestants présente plus dipiiîiûgie avec la destruction polonaise. Nous y trouvons, comme en Russie, un code immense de lois combinées pour la proscription. Pourtant la différence est grande. Il n'y a pas là les razzias tatares qu'on a faites sur la Pologne, les transplantations meurtrières de races et de familles. Aussi, non-seulement les protestants émigrés ont subsisté en Europe, mais ils ont duré et fleuri en France dans tous les métiers d'argent : ils en prêtent aujourd'hui aux fils de leurs persécuteurs.

(( Non, rien ne ressemble à ceci, rien. Ni les lois ni l'épée n'auraient pu accomplir l'opération* gigantesque d'une destruction si terril^le. Deux exemples seulement pouvaient mettre sur la voie des moyens plus- efficaces pour arriver à ce but.

« En Irlande . on a vu un peuple qui, par l'excès des misères, sans perdre sensiblement sa population, dégénérait, se fondait, s'effaçait entièrement. Les hommes restaient encore, les races n'existaient plus.

« En France, aux dernières années de Napoléon, toute la population active étant enlevée régulièrement par la guerre, on a vu la taille baisser. Encore quelques années d'un tel système et la race aurait changé. Un peuple qui n'est plus renouvelé que par les infirmes, les rachitiques, les malades, doit peu à peu s'affaisser. Gomme nombre, il peut rester le même ; comme force, comme efficacité, il a bientôt disparu.

a Voilà des exemples, voilà des leçons. En réunissant ces moyens, nous pouvons faire quelque chose dans ce grand art de la mort. Mettons ensemble la misère de l'Irlande, le recrutement de Napoléon, le fameux code des suspects pris aux lois de la terreur ou à celles de Louis XIV, joignons à tous ces moyens occidentaux le grand moyen oriental, les brusques transplantations des hommes sous des climats ennemis : il y aura bien du malheur si le polonisme résiste à ces moyens combinés.

« Le pobnisme , mot nouveau qui désigne moins une race qu'un esprit. La Pologne n*est plus un peuple dans la pensée des destructeurs; c'est une idée, c'est une âme mauvaise , c'est une perversion de l'intelligence, quelque chose comme une hérésie.

« Reportons-nous au moment de la première fureur de Tempereur quand il tint la Pologne vaincue dans sa main. Une Pologne réduite à trois millions d'hommes avait osé lever Tépée sur une Russie de cinquante... Maintenant il la tenait dans sa main, et la regardait de l'œil dont regarde Tours mangeur de miel dans les forêts du Nord, quand il tient empoignée une abeille au creux de sa patte velue : lui tirera-t-il une aile ou bien

l'autre, ou un des membres? Il ne veut pas rétouffer, •"^* mais qu'elle expire lentement. * »

L'ours a pris son parti : les prisonniers polonais qui ne veulent pas se faire Russes meurent sous les verges ; et cela à Cronstadt, en face de TEurope. Ceux qui se laissent faire Russes sont envoyés au Caucase ; c'est de la chair à mitraille. Les plus favorisés vont croupir dans la boue des forteresses ; nous en avons rencontré nousmême un grand nombre à Sveaborg. La France, l'Angleterre protestent; Nicolas passe outre.

Nous sommes en février 1832. La Pologne tombe toute entière dansTempire russe. Plus d'autonomie, plus de vie politique. On va plus loin ; on transplante les familles, on enlève les enfants. Si la volonté du tzar s'ac** complit, avant qu'il soit longtemps, les géographes ne trouveront plus là où se dressait la grande Pologne qu'une terre déserte, les historiens qu'une ombre.

Les corps, les biens, tout ce qui fait le trésor de la vie est perdu ; les âmes pleurent. Ce n'est point assez ; le pape orthodoxe déclare la guerre aux croyances : il ordonne que tous les Grecs uniates, sujets de TËglise latine, soient convertis à son Église. Les missionnaires russes entrent en campagne; ils marchent de triomphe en triomphe.

Voici quel était le procédé :

a On entourait le village in/id^/^, on knoutait le prêtre et on l'enlevait. Le pope, le fouet à la main, passant en revue sur la "place son troupeau tremblant, menaçait, battait. On enfermait les obstinés dans des citernes pleines de la fumée dé bois vert. La grâce opérait sur-le-

' Légendet du yord, pages 345 et suivi

champ au moyen de l'asphyxie. Tous alors se trouvant d'accord, on les consignait dans Téglise, et, le bâton haut, on leur fourrait Tèucharistie dans la bouche.

« La plus terrible de ces dragonnades se passa hors de la Pologne, dans les colonies militaires, dans les solitudes de la Russie où elles sont établies. Les récalcitrants y furent mis, et sous le prétexte de discipline militaire, écrasés de coups, n'ayant pas même la consolation du martyre religieux, tués non comme catholiques, mais comme soldats rebelles.

« Cependant, en grand triomphe, on proclama la conversion, miracle visible. Le clergé, pleurant de joie, demande sa réunion à TEglise de Moscou. L'empereur daigne l'accorder. Son journal officiel, dans un article édifiant, chante un hosanna pieux : « Heureuse réu- « nion î s'écrie-t-il, et qui n'a point coûté de larmes! On « n'y a employé que la douceur, la persuasion*. » •

Les Russes, on le voit, ont une manière de convertir qui n'appartient qu'à eux. Nous avons vu plus haut comment ils s'y prennent avec les païens de Sibérie ; ailleurs, nous les avons montrés évangélisant les sectaires indigènes*.

Tant d'horreurs, dit-on, se passent à l'insu de l'empereur ; quand il les apprend, il s'en irrite, et il en décline officiellement la responsabilité.

Un auteur, qui est loin, cependant, de détester l'absolutisme, s'écrie à ce sujet:

«f Qui donc accuserons-nous de cette marche funeste où la Russie s'est engagée si facilement, sous le présent

* Légendes du Nord, page 259. — Voir aussi, à la fln du volume, note 2. s Lu Russie eoatemporaifie, pages 954 et suiv.

règne, à la suite de Pierre et de Catherine? Leurs actes officiels nous les dénoncent eux-mêmes. Ce sont ces hommes sans intelligence des choses de leur temps, ces aveugles qui semblent ne pas voir qu'entre Pierre, entre Catherine même et Nicolas, il y a des siècles entiers écoulés, des siècles faisant époque dans le monde. Ceux que nous accuserons ou plutôt qui s'accusent d'eux-mêmes, ce sont ces imposteurs, pris en flagrant délit de mensonge, ces hommes qui, trop impuissants pour accomplir par leur propre force les projets impies de leur iniquité, se couvrent du nom de l'empereur pour commettre leurs attentats. Ce sont ces hommes qui trompent leur maître, leur pays et l'Europe sur les trames de leur perfidie ; ces hommes qui, tant de fois, nous ont fait reporter jusque sur la Majesté Impériale le blâme de leurs actes. C'est contre ces hommes que le sang de tant de victimes, les tourments de tant de malheureux, la spoliation de tant d'autres, la profanation des choses saintes, l'asservissement et Vignominie de l'Eglise, l'apostasie des Judas de l'empire; c'est contre eux, en un mot, que tant de persécutions, d'attentats et d'outrages, font monter depuis si longtemps déjà, vers le trône de Dieu, les larmes et les gémissements des opprimés et des martyrs. Vrais descendants des hordes de Tatars, qui les ont poussés sur la Russie, c'est d'eux, peut-être, comme de leurs sauvages ancêtres, qu'on peut faire" ce portrait si bien appliqué aux aînés de leur race : Le khan de la horde a la patience du chiens la prudence de la gmCy la perspicacité du corbeau, la rapacité du lottp, le calme du chat et Vimpétuosité du sanglier des montagnes.

a Oui voilà entre les mains de quels hommes le mal-

LA MISSION DE LA RUSSIE. 15r>

heureux Nicolas a remis les intérêts si précieux à la cou- " ';. servation et à la pai:x de son empire. Ces mains ont {lorté partout les fruits de leur instinct; partout la perfidie jointe à la violence; partout la rapacité unie à la sauvage impétuosité qui arrache par lambeaux, et à Tastuce qui dépouille dans le silence. ))

Mais si le malheureux Nicolas peut commettre la destinée de son empire à des misérables du genre de ceux qu'on vient de décrire; s'il peut leur abandonner la vie, les biens, la foi de ses sujets, sans qu'il y ait moyen pour lui de connaître, sinon accidentellement, les infamies et les atrocités dont ils souillent son nom, et de leur en faire porter la responsabilité, quelle est donc la force de Tautocratie dont il est revêtu? Certes, nous avions bien • raison de dire que cette autocratie n'était puissante que pour le mal. Malheureux Nicolas sans doute; mais plus malheureux mille fois les peuples qu'il gouverne en les livrant à des séides, qu'il protège en en faisant des victimes, qu'il sauve du raal^et comble de bienfaits en les jetant en proie à toutes les angoisses de la misère et à Fenfer du désespoir !

Et c'est là la puissance que M. de Haxthausen nous représente comme investie de la mission providentielle de transmettre à V Orient la civilisation occidentale! Avouons-le, il faut avoir un nuage singulièrement épais devant les yeux pour soutenir une pareille thèse. Du reste, : M. de Haxthaùsen.ne la prouve pas. Tout Allemand qu'il soit, tout dédaigneux qu'il se montre de ce qu'il appelle la légèreté française, il ne nous donne ici que des mots parfaitement creux. Que signifient, en effet, les longues tirades élogieuses de cet écrivain sur l'unité nationale et l'unité religieuse des Russes, sur leur langue, leurs

mœurs patriarcales, leur esprit de famille? Tout cela serait-il vrai, il en résulterait simplement que les Russes sont parfaitement bien chez eux et que leur sort est fort enviable. Mais est-ce là un argument en faveur de cette prétendue mission qu^on leur prête? D'ailleurs, M. de Haxthausen, avec sa logique babituelle, ne manque pas de détruire ici par les faits ce que sa partialité pour le gouvernement russe Ta porté à édifier en théorie.

f Parmi les Busses, dit-il, tout pouvoir social fait respecter son autorité par des coups, qui, du reste, n'altèrent en rien Taffection ni Famitié. Tout le monde donne des coups : le père bat son fils, le mari sa femme, le seigneur territorial ou son intendant les paysans, sans qu'il en résulte de Taigreur ou de la rancune. Le dos même des Russes est habitué aux coups, et pourtant le bâton est encore plus sensible aux nerfs de leur dos qu*à leur âme. 9

Meneilleux régime patriarcal en vérité!

Et plus loin :

f Les ecclésiastiques de mérite sont rares à la campagne. La plupart des vieux popes sont ignorants, grossiers, sans aucune instruction, et exclusivement occupés de leurs intérêts personnels. En pratiquant les cérémonies religieuses et en dispensant les sacrements, ils n'ont souvent d'autre objet en \iie que de se procurer des cadeaux ou des profits. Us n'ont aucun souci de la charge d'âmes, et ne répandent ni consolation ni instruction.

f Cne instruction très-insuffisante maintient les Russes à l'état d'enfants naïfs et innocents.

f Le peuple russe aurait besoin d'être éclairé sur les notions du bien et du mal, du juste et de F injuste, en un mot sur les questions morales ; mais le clergé

ne fait pas assez pour répondre à ce besoin urgent, »

Quelle heureuse influence que celle de l'orthodoxie!

Non, si vous voulez nous faire croire à une mission extérieure de la nation russe, ne vous bornez pas à faire briller à nos yeux les phénomènes de sa vie intérieure. Un tel argument ne nous convaincra pas. A' la bonne heure si cette nation ne s'était point encore signalée par des actes! Mais ses actes sont là, vivant, parlant; voilà par où il faut la juger; ce qu'elle a fait nous répond de ce qu'elle fera . Nous récusons les destinées fixées à priori.

Eh bien, quand nous considérons les actes de la nation russe en Europe et en Asie, quel enseignement en ressort-il?

En Asie^ rien, rien pour la civilisation : un soldat brutal, un pope ignorant, un agent de police pillard et voleur ! les preuves abondent ; nous en avons donné quelques-unes; le lecteur en trouvera d'autres quand il voudra ; et certes, nous l'affirmons d'avance, s'il va aux sources vraies, il ne nous contredira pas.

En Europe, la scène est sous nos yeux, les faits nous touchent. Tout le monde a connu ou peut connaître des Esthoniens, desLivoniens, desCourlandais, des Polonais, des Finlandais, tous sujets conquis par la Russie : on sait donc, ou on peut savoir, ce qui s'est passé, ce qui se passe dans leur pays. Il y a là une sève puissante de civilisation occidentale. Qu'en fait la Russie?Nous l'avons dit, elle travaille de toutes ses forces à ladessécher. Ne devraitelle pas, au contraire, chercher à s'en pénétrer elle-même? Car, enfin, s'il est vrai qu'elle ait mission de transmettre à l'Asie la civilisation occidentale, cette civilisation doit lui être chère, et du moment qu'elle la rencontre sous sa main, à son foyer, elle doit s'ouvrir à elle avec amour.

On ne se prépare pas à Tétat de missionnaire en tuant ou en déshonorant les dogmes que Ton doit prêcher.

On objectera peut-être l'impérieuse nécessité pour le conquérant de s'assurer la possession de ses conquêtes, et par conséquent de se les assimiler. Ceci est une autre thèse. Nous n'ignorons pas Tégoïsme qui dévore les maîtres des empires, la rage qui les pousse à s'incarner leur proie. Aussi, si Ton voulait nous dire que telle est la mission de la Russie, nous n'en éprouverions aucun étonnement. Reculez de quelques siècles Attila et Tschengis-Khan; ils en auraient fait tout autant.

Hâtons-nous de dire qu'à une pareille hypothèse la base fait complètement défaut. Car, enfin, mettant de côté pour un instant la civilisation, il nous reste eDCore l'humanité. Or, pour en violer les lois avec autant d^audace que le fait la Russie, il faut des motifs sérieux; il faut que la Russie ait à trembler pouri.iélle-même, que sa sécurité personnelle soit redoutablement menacée. Est-ce là le cas, avec les pays dont nous parlons? Qu'est-ce que la Russie, cette nation de trente millions de Slaves, peut avoir à craindre d'une poignée d'Allemands ou de Finlandais et de six à sept millions de Polonais ? Si elle sévit contre eux, ce n'est donc point pour répondre aux besoins de sa défense ou de sa sécurité, c'est pour satisfaire à son instinct envieux et à l'entraînante perversité de son génie.

Disons-le sans détoér : non, la Russie n'est point une puissance civilisatrice. Elle tend à unifier, mais c'est dans la barbarie. Partout où elle rencontre la civilisation, elle la combat. Ce qu'elle semble en accepter n'est que pour mieux duper l'Europe, et non pour s'en nourrir sincèrement elle-même. D'ailleurs, elle n'en

prend que les côtés les plus frivoles ; Tapparepee lui suffit, le fond lui répugne. Elle organise à ses frontières la douane des idées; toute importation de l'intelligence étrangère qui pourrait agir sur Tâme de ses peuples, la rasséréner, la féconder, elle la repousse; elle n'ouvre libéralement ses portes qu'à ce qui corrompt et énerve. On a dit de la Russie, que c'était un firuit pourri avant que d'être mûr * ; ce mot est d'une vérité profonde ;

1 Voici comment uu publiciste allemand raconte la manière dont la civilisation européenne a été introduite en Russie:

< Le Russe gisait engourdi dans l'enfance et dans la barbarie. Pierre voulut d'un seul coup en foire un homme instruit, un homme mûr. Pour atteindre ce but, il étendit sur la couche orthopédique Tenfant débile et lui fit tirer les membres ; des échasses furent soudées à ses pieds ; sa tête fut munie d'une machine à croyances et à paroles, fonctionnant au gré du tzar, qui réunissait dans sa personne la puissance d'un Cuba à la sainteté d'un Dairi. Quant au cœur, avec tous ses vieux et rudes sentiments russes, il dut palpiter sous rimpression des ukases impériaux. Enfin, lorsque cet être nouveau fut affublé de toutes les livrées, de tous les uniformes imaginables ; lorsqu'il fui bien et dûment instruit, à Taiie du bftton, dans la science de la guerre pour parades et pour campagnes, alors le grand empereur se réjouit, et l'univers se r^ouit avec lui. On se félicita de voir se lever un nouvel astre de la civilisation; un astre qui, comme l'étoile polaire, ne devait plus jamais se coucher.

a Et pourtant la création de Pierre fut dès son origine et est maintenant encore une création malheureuse, une création fatale pour la Russie, pour l'Europe, pour le monde.

« Si les Russes, suivant l'expression souvent répétée de Pierre lui-même, n'étaient que des ours barbust on ne peut guère lui accorder d'autre mérite que celui d'avoir rasé ces ours, et de les avoir cruellement forcés de danser au son du fifre européen. Mais ce u*est pas là ce qui ennoblit un ours, c'est \k seulement ce qui le rend ridicule et digne de pitié. Le jugement le plus indulgent que l'on puisse porter, c'est que Ptorre a implanté dans ses domaines une culture absolument étrangère, à laquelle les Russes ne prennent part que comme des manœuvres ou tout au plus comme d'ignorants imitateurs. Et c'est ainsi que le germe d'une civilisation nationale, si toutefois il se trouvait chez les Russes, a été corrompu et presque entièrement étouffé. 11 n*en est sorti que ce mélange et ce plâtrage de civilisation étrangère et de barbarie indigène qui se trahit à chaque pas aux yeux de l'observateur, et qui tout à la fois attriste et fait rir.'. »

il rappelle cet autre de Napoléon : « Grattez le Russe, vous trouverez le Tatar. »

Nous disons que partout où la Russie rencontre la civilisation, elle la combat. Ceci est vrai, non-seulement à regard de ce qu'elle fait chez elle, mais encore de son action à Tétranger. Ecoutons les tristes paroles du proscrit Bakounin déplorant le rôle que les autocrates forcent le peuple russe à jouer dans le monde :

a Exécuteurs passifs d*une pensée qui nous est étrangère, d'une volonté qui est aussi contraire à nos intérêts qu*à notre honneur, nous sommes craints, haïs, j'allais même dire presque méprisés, car on nous regarde partout comme les ennemis de la civilisation et de Tbumanité. Nos maîtres se servent de nos bras pour ^chaîner le monde, pour asservir les peuples, et chacun de nos succès est une nouvelle honte à ajouter à notre histoire.

<t Sans parler de la Pologne où depuis 1772 et surtout depuis 1831, nous nous déshonorons chaque jour par des violences atroces, des infamies sans nom, quel misérable rôle ne nous a-t-on pas fait jouer en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Franco môme, partout où notre mauvaise influence a pu seulement pénétrer! Depuis 1815, y a-t-il une seule cause noble que nous n'ayons combattue, une seule cause mauvaise que nous n'ayons appuyée, une seule grande iniquité politique dont nous n'ayons été les instigateurs et les complices? t^ar une fatalité vraiment déplorable, et dont elle est elle-même la première victime, la Russie, depuis son avènement au rang d'une puissance de premier ordre, est devenue un encouragement pour le crime et une menace pour tous les intérêts saints de l'humanité? »

La mission de la Russie n'est que la fréuésic de renvahissenient. — Mai de la horde. — Rapprochements et différences entre les Russes et les anciens barbares. — L'Europe tout entière a fait la Russie ce qu'elle est. — Réaction. — Est-il temps encore? — Tactique de la Russie vis-à-vis des des divers gouvernements. — Dupes on complices. — Agents russes. — Leurs succès. — Intervention en Hongrie. — Conséquences. — Dernier mot à M. de Haxthausen.

Nous Tavons prouvé, la mission de la Russie n'est point une mission de civilisation ; c'est, tranchons le mot, c'est la frénésie de Tenvahissement. La Russie est tourmentée du mal de la horde; il faut qu'elle sorte de chez elle, qu'elle s'épanche au dehors. A peine a-t-elle achevé une conquête, qu'elle en rêve une autre et qu'elle s'y prépare. On dirait qu'elle n'ose se replier sur ellemême ; qu'elle se fait peur. En effet, le fantôme est si-^ nistre !

Cette fatalité, qui pousse la Russie hors de ses frontières, a un caractère étrange. C'est l'horreur violente du moyen âge, doublée du machiavélisme moderne. Les anciens barbares se ruaient sur le monde, sans plan conçu d'avance et diplomatiquement préparé. Ils allaient, comme l'orage, où les poussait le vent; tout s'abîmait à leur passage ; mais, une fois passés, tout se relevait. Les Russes obéissent aux mêmes traditions, aux mêmes instincts ; seulement, au lieu de se laisser emporter, comme leurs devanciers, à une inspiration soudaine, ils savent mesurer leur âan et attendre leur jour ; ce qui

était chez les premiers spontanéité sauvage, est devenu chez eux calcul et système.

De là vient qu'une fois établis quelque part, les Russes ne s'en vont plus. Voyez-les dans les principautés danubiennes ! Sera-ce assez de trois armées pour les en chasser?

De là vient encore le peu de grandeur de leur action conquérante. Ce n'est point la foudre qui éclate et allume d'un seul coup les vastes incendies; ce n'est pas même la peste qui tue les hommes par milliers; c'est le ver infect qui ronge sa proie dans les ténèbres, se multipliant perfidement et peu à peu dans la pourriture qu'il crée autour de lui.

Que la Russie soit possédée du démon des conquêtes, il n'y a rien là qui surprenne. En Russie, nous l'avons dit souvent, le gouvernement est tout. Or, ce gouvernement à base étrangère, ne comprenant rien ou plutôt ne voulant rien comprendre à la nation, n'éprouvant aucun aurait à la développer, à la féconder suivant son génie propre, ne le pouvant point d'ailleurs par suite de la perversité des instruments qu'il est réduit à employer,, ce gouvernement porte nécessairement son activité au dehors. On dirait que Tabsolutisme sans frein dont il est revêtu se trouve trop à l'étroit dans ses frontières ; il lui faut pour théâtre le monde. N'est-ce pas là, d'ailleurs, un moyen de faire illusion au malheureux peuple? On le nourrit ainsi de bruit et de gloire : comment se plaindrait-il de mourir d'oubli et de misère?

En mêgie temps que lé gouvernement russe s'appuie sur un peuple ahuri, il trouve dans les puissances des complaisances inouïes. Telle a été, du moins, la situalion pendant plus d'un siècle? Quel est le cabinet qui

LA MISSION DE LA RUSSIE. Un

n'ait souri à l'ambition des tzars, qui n'ait prêté les mains à leurs plus monstrueux excès? C'est l'Europe tout entière qui a fait la Russie ce qu'elle est aujourd'hui, lioin de regarder l'essor de sa puissance comme une calamité menaçante, on y applaudissait, on la vantait comme une heureuse et utile victoire de la civilisation. La Hollande et l'Angleterre se sont efforcées à l'envi de lui créer une marine, l'Allemagne et la France de lui former des soldats et des hommes experts dans les sciences. Chacun lui a apporté son tribut.

Et quand enfin, le minotaure étant repu, on s'attendait de sa part à une explosion de reconnaissance, ô surprise! il ne s'est échappé de sa sauvage poitrine que des mugissements de colère; et, au lieu de rendre grâce à l'Europe de ses leçons et de ses bienfaits, elle les a tournés contre elle et l'a menacée de l'écraser.

Une réaction s'est faite alors : on a crié à la trahison, à la barbarie ; un bruit d'armes a retenti. N'est-il pa's trop tard? Non, sans doute; mais que de sang sera versé, que de ruines seront amoncelées, que de douleurs et de misères s'accumuleront sur la civilisation et l'humanité!

Courage 1 toutefois, ô champions de l'Europe! la carrière qui s'ouvre devant vous est longue et rude, mais la gloire est au bout ; vous réparerez des fautes séculaires, et vous prouverez à votre ennemi que les temps, enfin, ne sont plus où il pouvait rallier à lui des dupes ou des complices!

Dupes ou complices! ces deux mots méritent quelques réflexions. Tel est, en effet, le système du gouvernement russe vis-à-vis des cabinets étrangers; il cherche à en faire ses dupes ou ses complices. Aux uns des paroles

qui les truLiipent, aux autres des spoliations qui les séduisent. Rien n'égale son machiavélisme. Prenant les hommes du pouvoir par leur faible, il réussit presque toujours aies ranger de son côté et à les entraîner où il veut. Il se gardera bien de prendre la Pologne à lui tout seul, il la partagera généreusement avec la Prusse et rAutriche; car le gouvernement russe a besoin de l'alliance de ces deux puissances: or, à ses yeux, nulle alliance n'est plus forte que celle qui a pour base la complicité du crime. Il a tort, au point de vue de la morale; mais qu'importe la morale au gouvernement russe? Nous avons pu, du reste, constater par nous-mêmes jusqu'à quel point ses prévisions étaient vraies. Croit-on que le partage de la Pologne n'ait influé en rien sur les difficultés que la France et l'Angleterre ont rencontrées dans leurs dernières négociations avec les puissances allemandes?

' Vis-à-vis de l'Angleterre et de la France, le gouvernement russe suit une autre tactique. Il fait miroiter aux yeux de la première les trésors de sa production indigène, les besoins sans cesse croissant de ses peuples. Quel ave* nir pour le commerce britannique, si le cabinet de Saint- James veut bien ne pas trop contrecarrer les vues du cabinet de Saint-Pétersbourg! La France! il connaît son enthousiasme pour les idées d'honneur, pour les sentiments chevaleresques; il lui parle honneur et chevalerie. Quelquefois, il est vrai, il lui touche la fibre délicate de ses antiques frontières du Rhin ; mais, là, il ne se hasarde jamais qu'avec réserve ; en même temps qu'il induit en tentation, il craint qu'on y succombe. Que dirait la Prusse? Or, à tout prendre, la Russie aime encore mieux la Prusse que la France.

Le gouvernement russe se pose habituellement en gouvernement conservateur ; et, à ce titre, il est le f>ienvenu auprès des rois; mais que son intérêt iy pousse, il n'hésitera pas à tourner le dos aux rois et à faire appel aux peuples. Jamais clflb démagogique ne s*est signalé par autant de proclamations incendiaires que la chancellerie de Saint-Pétersbourg. Catherine II n'avaitelle pas pour principe dépêcher en eau trouble? Nicolas est, à cet égard, le digne petit-fils de son aïeule. C'est là, d'ailleurs, le point qui domine tout le testament attribué à Pierre le Grand ^

* Ces lignes, extraites d'un ouvrage allemand, sont curieuses : < Il est démontré qa*un grand nombre de mesures rétrogrades prises en Allonagne doivent être attribuées à rinfinence russe. La Russie souffle sans cesse à l'oreille des gouvernements allemands des avis contre les progrès do la civilisation. Elle atteint par là un double but : premièrement, elle porte un coup au principe libéral; secondement, elle excite le mécontentement des peuples alleiDan4s, et rend ainsi leurs gouvernements moins sûrs et plus faibles, par conséquent de plus en plus accessibles à son influence :en outre', elle travaille sans reldcbe à rendre de jour en jour plus difflcile et presque impossible une union intime et conflante entre les deux grandes puissances allemandes. Elle, fait sans cesse remarquer à la Prusse sa position défavorable ; elle lui suggère qu'en raison de la jalousie de l'Autriche et de Tantipalhie des petits États allemands, elle n'a aucune base solide en Allemagne, et doit, par conséquent et nécessairement, s'appuyer sur la Russie. En même temps elle dénonce à l'Autriche l'esprit d'envahissement de la Prusse et ses tendances forcément libérales. Et, tandis qu'elle cherche à maintenir ainsi les deux porte-glaives de l'Allemagne en continuelle dissension, elle s'efforce en même temps d'intpirer de la déflance aux petits États allemands contre TAutriche et la Prusse et de les remplir d'inquiétude pour leur indéfendance.

« Elle ne sait pas moins habilement travailler les peuples que les gouvernements. Par des prodigalités sans mesure, elle s'achète partout des voix louangeuses, et le reproche que l'Angleterre nous faisait un jour, que le comte de Nesselrode avait une.grande bourse toujours ouverte et penchée du côté de l'Allemagne, n'est malheureusement que trop fondé. A l'intérieur et à l'extérieur, ce sont des Allemands surtout qui travaillent pour la Russie. Des Allemands, à rinlérieur, tâchent de meubler la tête du colosse russe, et dos Allemands, au dehors, se font les apôtres de sa grandeur et de sa gloire. »

Ce qui fait la force du système russe, c'est le zèle et l'habjletë avec lesquels il est servi. De ses armëesi. nous ne dirons rien, la Russie les fait sonner assez haut ; nous ne parlerons que de sa diplomatie. Si Ton se rappelle ce que nous avons dit du génie fusse, on s'en fera facilement une juste idée. Quoi de plus éminemment diplomate que ce composé d'astuce et de mensonge ! La mise en œuvre varie suivant les lieux. Avec le sultan, monarque toléré, vassal obligé du tzar, la diplomatie russe sera brutale, insolente ; elle prendra le paletot et le chapeau rond de Menschikoff ^ avec les autres souverains, elle se fera gentleman et grand seigneur, elle prendra la plume de miel de Nesselrode.

Et quelle effroyable nuée d*agents elle sème à travers le monde ! Agents officiels, semi-officiels, ou non officiels. Pas une idée, pas une invention, écloses en Europe, qui n'aient aussitôt leur écho à Saint-Pétersbourg. Non, il est vrai que le gouvernement russe s'en empare pour les appliquer suivant leur destination naturelle. Il les dégage préalablement de ce qu'elles peuvent renfermer d'essence purement civilisatrice, pour n'en prendre que ce qui peut convenir à son système. Ainsi tout ce qui, sans éclairer, sans moraliser le peuple, promet de grossir le revenu impérial, ou de corroborer la force ou le prestige de ses bataillons, il raccueille^à bras ouverts. Le reste lui importe peu. Ce n'est que par contrebande, et dans tous les cas en dehors du concours officiel, que ceux des produits étrangers qui ont pour but exclusif l'éducation du cœur et de Tintelligence parviennent aux mains des classes privilégiées.

Les c^genls russes ont un cercle d'action discrétionnaire : libre a chacun d'envoyer à son gouvernement les

renseignements qu'il lui plaît; pourvu que ces renseignements soient utiles, ils seront lesbienvenus.Car, o*est te propre du gouvernement russe d'encourager hautement quiconque se dévoue à Tëclairer sur ce qui se passe au dehors. Aussi peut-il se vanter d'être, sous ce rapport, le plus avancé des gouvernements européens.

Nous nous étonnons aujourd'hui des mouvements qui se produisent chez les Grecs et chez les Monténégrins, des temporisations de la Prusse et de TAutriche, des hésitationsdela Perse, de tantde bruits en un mot, qui embrouillent Topinion et tendent à saper la politique des puissances occidentales. Rien pourtant de plus naturel. Quand la Russie se décide à un éclat, elle s'y est préparée de longue main^ Partout ses agents ont dressé leurs pièges; des influences de toute sorte ont été mises en jeu . Hommes d'État, prêtres, journalistes, tout ce qui lui a paru propreàservir ses desseins, la Russie s'est efforcée de s'en emparer.

Catherine II poussait l'audace jusqu^à forcer la porte des chancelleries et à s'attaquer aux cotnmis. Elle allait plus loin encore, elle battait en brèche l'intégrité même des ambassadeurs. M. de Staël, ministre de Suède à Paris en 1784-1792, raconte à ce sujet, dans sa correspondance avec le roi Gustave III, des choses surprenantes. On sait qu'à cette époque la tzarine avait entamé avec la Turquie cette guerre injuste et violente qui lui valut la possession de la Crimée; on sait aussi qu'un tel résultat eut pour cause principale la politique faible et incertaine du ministre de Louis XVI, M. de Vergennes, jointe à ta crédulité, sinon à la duplicité de M. de Saint- Priest, son agent à Constantinpple. Voici une lettre de M. de Staël, datée du 26 décembre 1784:

( Je profitai de l'audience de M. de Vergennes pour

iQQ LA MISSION DE LA RUSSIE.

parler de !|I. de Saint-Priest, dont la prochaine arrivée dans ce pays fait beaucoup de bruit; M. de Vergennes m'a répondu que M. de Saint-Priest était trop connu pour qu'il jouât un rôle bien important : a Pour vous en con- « vaincre, me dit le ministre, je vous mettrai au fait de '( ce qui s'est passé au commencement des dernières pré- « tentions que l'impératrice a formées contre les Turcs. « M. de Saint-Priest avait alors un congé pour revenir en « France; je lui écrivis une lettre d'ami, par laquelle je a lui conseillais de ne point quitter dans un moment où « sa présence était si nécessaire pour le service du roi. « Je fus extrêmement surpris, quand, en réponse à ma let- € tre, M. de Saint-Priest m'en écrivit une qui était de •Ma dernière extravagance. Il y dit, entre autres choses, « qu'il ne pouvait décemment contrarier les projets de 9 se majesté impériale, puisque c'était elle qui lui iivait (( donné du pain; que, cependant, si on voulait le mettre ff absolument en état d'agir, il fallait lui envoyer l'ordre a du Saint-Esprit, afin qu'il pût renvoyer à l'impératrice (( la décoration qu'il tenait d'elle. » M. de Vergennes finit par m'assurenque cette lettre n'aurait jamais été montrée, si, quelques jours après son arrivée, M. de Saint-Priest n'avait pas, en forme, demandé son rappel, ce qui l'avait obligé de montrer la lettre au conseil du roi, où on la conserve. Je ne crois pas, sire, que M. de Vergennes ait voulu me tromper. Il y avait dans son maintien et dans son expression trop de vérité pour que je puisse le soup-

çonner V

* Avec un ministre qui ne savait que faire et un ambassadeur qui se montrait de si bonne composition, le moyen que Catherine II ne réussît pas à duper In cour de Versailles? Écoutons encore M. de Staël: « Il y a déjà longtemps i|ue M. de Vergennes est brouillé avec H. de Saint-Priest. Tous deux s*accu-

LA mSSION DE LA RUSÇIK. 167

Alexandre marcha fidèlement sur les traces de son aïeule ? il sema l'Europe de ses espions, et acheta à prix d*or les secrets des cabinets et des états-majors. On se ^ souvient encore de la trahison de remployé Michel, qui vendit à M. de Tschernicheff les cadres de la garde impériale et tous les plans de la campagne de 4812.

Quant à Nicolas, il renchérit encore sur ses prédécesseurs; nous ne parlerons pas de ses conversations insidieuses avec sir Hamilton Seymour, ni de ce chantage de haute école, si impudemment pratiqué dans ses manifestes, dans le but d'effrayer l'Europe ; tous ces faits sont trop connus, et ils ont été flétris comme il convient par l'opinion européenne. Nous nous bornerons à signaler la conduite qu'a tenue l'autocrate avant et après la guerre de Hongrie.

Tout le monde sait aujourd'hui que, lorsque la Hongrie se souleva contre l'Autriche, la Russie non-seulement ne cherchait pas à enrayer le mouvement, mais qu'aucontraire elle le favorisait de tous ses vœux et de ses excitations secrètes. Qu'importe rAutricheàlaRussie?Ne

sent mutueUement d*avoir été, le premier, moteur des sacrifices que la France a obligé le Grand Seigneur à faire à iUmpératrice de Russie. M. de Saint- Priest soutiaiit, à ee qu'on prétend, que les ordres du ministre ont été positifs de tout donner pour conserver la tranquillité. M. de Vergennes dit pour sa défense que M. de Saint-Priest avait peint la détresse des Turcs d'une ma* nière si alarmante, qu'il était impossible de prendre un parti différent ùê^^^ celui qu'il a pris. Je crois qu'on pourrait assurer, sans faire tort à aucun dé .^ ces messieurs, que cette belle besogne est également 1 ouvrage de l'un et dft l'autre. En attendant, tous les amis du duc de Ghoiseul et les ennemis de II. de Vergennes se sont réunis pour porter H. de Saint-Priest avec vigueur et pour établir sa fortune sur la ruine de l'ancien ministre. Je ne sais point quelles seraient les suites si ce projet avait son entière exécution, et à quoi on pourrait s'attendre d'un homme qui aime infiniment l'argent et qui se serait laissé assez éblouir par la vanité pour accepter une décoration d'une puissance ennemie de c^Ile auprès de laquelle il résidait. »

Ta mine-t-elle pas de toutes parts, et par les entraves qu'elle met à sa navigation du Danube, et par sa propagande panslaviste ^ ? Or la Hongrie, qui renferme dans son sein un grand nombre de Slaves, est à ce point de vue un excellent levier à faire mouvoir. Son insurrection devait donc sourire au gouvernement du tzar. Aussi quand ce gouvernement prit enfin le parti d'intervenir, y fut-il poussé, non par le désir de servir directement les intérêts de l'Autriche en Faidant à écraser les Hongrois, mais par la crainte que lui inspiraient les Polonais, mêlés dès lors en masses considérables a Tarmée magyare. Voici comment il s'explique, à ce sujet, dans un de ses journaux officiels, du 23 janvier 1850:

Depuis plus d'un an, la Uussie restait spectatrice impassible de cette lutte entre Tordre et le désordre qui déchiraittous lesÉtats de l'Europe occidentale. Toutefois, prévoyant qu'il pourrait venir un moment où il serait obligé d'agir, le gouvernement impérial se tenait prêt; ce moment arriva. L'insurrection de Hongrie avait pris

1 Nous empruntons ces lignes à an ouvrage allemand, que le gouvernement autrichien devrait prendre pour son évangile : a lia Russie dirige son action hostile contre T Autriche, parce que c'est particulièrement TAutriche qui lui fait obstacle. Pour ébranler à Tintérieur cet empire autrichien, poor lequel on a généralement plus de respect qu'on n*en avoue, la Russie cherche à exciter toutes les antipathies nationales et religieuses. Seize millions de Slaves vivent en Autriche, et plus de quatre millions font entrer le nom du tzar dans leurs prières publiques, en qualité de leur chef spirituel. La Russie envoie eu Autriche de l'argent et des livres; et, dans toutes les provinces de Tempire allemand, rôdent des émissaires russes, dont la principale mission est de rendre le gouvernement allemand odieux aux Slaves autrichiens. Si leurs efforts n'ont abouti, jusqu'à présent, à rien de remarquable, ils ont du moins seméçà et là des germes très-funestes, et le gouvernement autrichien aurait bien des raisons de porter un regard plus attentif et plus sévère sur les intrigues moscovites. Il n'est pas jusqu'en Bohême on la Russie n*ait fait quelques conquêtes. De la BohAme partent très-souvent pour la Russie, nonseulement des dédicaces, mais encore des dénonciations. »

(topuis quelques mois un si grand développement, et marquait si bien par son caractère propre qu'^elle n'était que la réunion de toutes les forces du parti républicain, qu'il était du devoir pour tout gouvernement de ne plus t' supporter autour de lui cette propagande armée. Mais ce devoir était encore plus rigoureux pour Tempereur de Russie.

c Cette bande de flibmtiers polonais, dans le sein de laquelle toute révolution européenne trouve des instruments toujours prêts, avait transporté son foyer d'activité en Hongrie. Plus de vingt mille Polonais formaient le noyau de Tarmée hongroise ; les principaux officiers de cette armée étaient des Polonais. Depuis longtemps, la révolution était pour ceux-ci un but capital, sans égard au pays ou au peuple où ils en porteraient les désastres : ce qui rendait évident que si les Magyars venaient à remporter, les Polonais leur imposeraient comme dette d'honneur de les aider à étendre Finsurrection jusque dans l'intérieur de la Russie. Ainsi donc, si toute la société européenne était menacée par un parti qui, malgré ses défaites réitérées, relève toujours audacieusement la tête, la Russie Tétait le plus immédiatement. C'est dans ces circonstances que sa majesté impériale a résolu de tendre une main secourable à son auguste allié Tempereur d'Autriche. »

L'armée russe entra en Hongrie, et fidèles à leurs mœurs traditionnelles, ses généraux, au lieu d'en finir avec les Hongrois par une bataille glorieuse et décisive, provoquèrent la trahison de Georgey. Un tel dénoûment, du reste, convenait mieux aux vues du tzar ; en amenant à ses pieds le chef magyar, il rentrait dans sa politique ; car alors ce n'était point à TAutriché, c'était à la Russie

que la Hongrie faisait sa soumission ; et ainsi, la Russie primait TAutriche aux yeux des Hongrois. De là, entre les vaincus et l'autocrate, une sorte de lien sympathique que celui-ci pouvait se réserver d'exploiter, en temps opportun, à son profit.

Ceci explique les conseils hypocrites que le maréchal Paskéwitch se permit de donner au gouvernement autrichien pour lé porter à la clémence, de même que la bienveillance affectée que les officiers russes témoignèrent aux Hongrois soumis pendant les derniers jours de Toccupation.

« Immédiatement après la soumission de Georgey, dit un écrivain, les officiers russes avaient reçu Tordre de ne pas heurter les vaincus, et môme de les traiter avec égard, afin que leur conduite, mise en opposition avec les violences des Autrichiens, ménageât parmi les Magyars des sympathies aux Russes. Ces ordres avaient été suivis avec d'autant plus d'exactitude que les Magyars s'étaient acquis Testime de leurs ennemis sur les champs de bataille. Un officier d'état-major, par exemple, ayant rencontré un honved appuyé sur des béquilles, lui avait adressé la parole en hongrois, en lui mettant ttois roubles dans la main ; puis lui avait dit adieu à la manière des Russes en le baisant au front. Enfin, longtemps encore après la guerre, il était de bon genre à la cour de Saint-Pétersbourg de plaindre les victimes de Haynau *,

1 La sympathie pour les victimes de Haynau n'allait pas toutefois jusqu'à faire détester leur bourreau. L'empereur Nicolas entra en fureur quand il apprit le traitement ignominieux qu'avaient infligé au feld-maréchal les ouvriers de la brasserie Barclay, à Londres. Quelle atteinte au principe d'autorité ! Une princesse de la cour ayant demandé, à cette époque, au tzar la permission d'aller passer quelques mois à l'étranger, et notamment à Londres, il la lui refusa, « ne voulant pas, dit-il, que ses svi]eis se commissent avec un

et de remarquer que la fureur du général autrichien s'appesantissait surtout sur ceux qui s'étaient rendus aux lieutenants du tzar ^ i>

En même temps que le gouvernement russe flattait les Hongrois dans leur pays, il sévissait en Finlande contre ceux qui avaient exalté leur courage. Nous avons déjà sigQalé ce fait. Pauvres Finlandais, ils s'abandonnaient à rinspiration d'un sentiment fraternel, oubliant, dans leur naïveté, que chez les tzars Fhumanité n*est jamais qu'une fastueuse grimace, et que, pour s'y associer sans soulever leur colère, il faut avant tout la mesurer sur la rouerie de leur politique.

Des Hongrois, qu'il s'efforce de duper en flattant leurs sentiments de nationalité et en spéculant sur leur haine pour l'Autriche, le gouvernement russe passe à l'Autriche elle-même. Celle-là, il faut qu'elle plie sous le poids de la reconnaissance; comme le tzar l'a sauvée une fois, il a la manie de la sauver toujours, et il la cloue pour l'éternité à son orgueilleuse tutelle.

Il fallait voir comme à Pétersbourg, en 1850 et plus tard, on faisait étalage de la paternelle sollicitude de l'empereur de Russie pour le jeune empereur d'Autriche, et de la déférence de ce dernier pour le grand patriarche orthodoxe. Les vieux moscovites du cabinet en tressaillaient d'aise. Ceci explique le sans-façon avec lequel Nicolas s'exprimait dernièrement dans ses confidences à sir Hamilton Seymour^ au sujet de l'Autriche. Quand on prend son rôle de tuteur à la lettre, s'inquiètet-on des intentions et des désirs du pupille?

peuple qui s*était moutré si insolent à l'égard d*an militaire qui avait eu rhonneur de combattre à côté de ses généraux. » * Félix Martin, Guertt de Hongrie en 1848 el 4&i9, page 5Ce.

Cependant, dans cette splendide manière de se poser en protecteur des Habsbourg, il y a, de la part de Tautocrate Holstein-Gottorp, plus d'affectation, au fond, que de conviction véritable. Malgré lui, il doit sentir que le rôle qu'il joue n'est qu'un rôle, et qu'à chaque instant il risque d'être pris en flagrant délit de my^ification. t

Il est vrai qu'il n'a rien omis pour que ce rôle fût réputé sérieux, et pour en recueillir les bénéfices. C'est d'abord le maréchal Paskéwitch qui, après la trahison de Geprgey, envoie au tzar un bulletin commençant par ces mots : « Sire, la Hongrie est aux pieds de Votre Majesté! » C'est ensuite lé tzar lui-même célébrant, dans un ordre du jour, puis dans un pompeux manifeste, la valeur de ses troupes et leur habileté à la victoire. Rappelons ces deux derniers documents :

(( Mes enfants,

« Dieu a béni votre zèle, votre bravoure, votre persévérance au milieu des fatigues et des combats. Vous avez rempli votre devoir, mes enfants, et la révolte est étouffée î Là où l'ennemi a osé vous attendre, vous l'avez vaincu, et; en le poursuivant pas à pas, vous avez été témoins d'un événement bien rare. Toutes les forces ennemies ont mis bas les armes devant vous, se soumettant à discrétion. Deux mois ont suffi pour prendre cent cinquante drapeaux et étendards, près de quatre cents pièces de canons, pour faire déposer les armes à quatrevingt mille insurgés. Honneur et gloire à vous! honneur et gloire à votre chef victorieux! Vous vous êtes montrés, comme toujours, dignes du nom de l'armée russe.

Je vous en remercie tous, et chacun m particulier. Je suis content de vous, ]e suis fier de vous!

Varsovie, 3 septembre 4849.

« Nicolas, n

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