MANIFESTE
« Par la grâce de Dieu, nous, Nicolas 1", empereur et autocrate de toutes les Russies, etc., etc., savoir faisons :
a La Russie remplira sa sainte vocation ! Telles étaient les paroles que nous adressions à nos sujets bien-aimés, en leur annonçant que, conformément au désir de notre allié Tempereur d'Autriche, nous avions ordonné à nos armées d'aller étouffer la révolte en Hongrie et d'y rétablir Tautorité légitime de son souverain. Avec la protection de Dieu, ce but a été atteint. En moins de deux mois, nos braves troupes, à la suite de nombreuses et brillantes victoires en Transylvanie et sous Debreczin, ont marché de succès en succès, de la Gallicie à Pesth, de Pesth à Arad, de la Bukowine et de la Moldavie au Banat. Enfin, les bandes d'insurgés refoulées de toutes parts, du nord et de Test par nous, de l'ouest et du sud gar Farmée autrichienne, ont déposé les armes devant Tarmée russe, recourant à notre médiation pour solliciter un pardon magnanime de leur légitime souverain. Après avoir saintement accompli notre promesse, nous avons ordonné à nos troupes victorieuses de rentrer dans les limites de l'empire. Le cœur pénétré de gratitude pour le dispensateur de tous biejis, nous nous écrions du fond de Tâme : Nobiscum Deus ! Avdite, populij et vincimini quia nobiscum Deus!
Donné à Varsovie le 17/29* jour du mois d*août de Tan de grâce 4849 et de notre règne le vingt-quatrième.
<( NiCOUS. »
Nous retrouvûiis ici ce style apocalyptique, ce luxe de citations latines * auquel le tzar nous a habitués depuis quelque temps. Les manifestes orthodoxes sont tous fondus dans le même moule. Mais n'est-il pas surprenant de voir une armée auxiliaire s'attribuer exclusivement l'honneur du succès, et reléguer l'armée principale sur un plan à peu près imperceptible? Comme ce procédé est délicat à l'égard de rAutriche! Mais tel n'est point le souci de la Russie. N'osant espérer de pouvoir inspirer la reconnaissance, elle prend le parti de l'imposer. Pour cela, il lui est nécessaire de frapper tout d'abord un grand coup; il faut que l'Europe, fascinée, étourdie, soit de son côté, avant que l'Autriche, prise elle-même au dépourvu et déconcertée par tant d'audace, ait songé à préciser les faits et à donner à chacun la part qui lui convient. La Russie sait tout ce qu'il y a de force dans une opinion préconçue, et combien il est difficile de se relever de ses arrêts.
Pour arriver plus efficacement à son but, elle ajoute à ses ordres du jour et à ses manifestes un autre levier : elle sème de ses agents toutes les cités de l'Allemagne ; elle va jusqu'à y envoyer un de ses fonctionnaires les plus habiles, avec la mission spéciale d'influencer et de diriger au besoin la presse germanique. Ce fonctionnaire consacre plus d'un an à cette œuvre machiavélique; nous nous sommes rencontré avec lui à Stockholm, au commencement de 1852 ; il revenait couvert de lauriers; son succès avait été complet.
Voilà donc la Russie 1 voilà comme elle dupe.les peuples, comme elle enguirlande les gouvernements! Et
* Cet abus du latin paraît asses singulier de la pan du chef d*une Église qui se dit grecque-orientale et qui parle slavon.
quelle effrayante ténacité dans sa marehe! Nous avons vu que rien ne se fait en Europe qui lui reste étranger ; ses nombreux agents la tiennent au courant de tout. Aussi quels encouragements ne donne«t-elle pas à leur zèle et à leurs efforts! Si infime que soit le sujet qui lui transmet un fait nouveau, un document utile, il trouve toujours auprès du gouvernement autocratique un accueil empressé. Faites à ce gouvernement n'importe quelle proposition, du moment qu'elle convergera vers son intérêt, il Tacceptera, et ne reculera, pour y donner suite, devant aucun sacrifice.
Chaque Russe qui passe la frontière est transformé par là même en agent politique; la moindre lumière qu'il jettera sur les pays qu'il visite, le moindre succès qu'il y obtiendra en faveur du nom russe, on lui en saura gré. Les rapports, les simples notes qu'il adressera à la chancellerie impériale, seront décachetés aussitôt, lus avec soin, et classés judicieusement pour être utilisés en temps opportun. Heureux, surtout, celui qui aura été investi d'une mission officielle, avouée ou secrète ! Outre la munificence qui l'accompagnera pendant toute la durée de son voyage, il trouvera, à son retour, la juste récompense de ses travaux, et il ne se verra point, comme en tant d'autres pays d'Europe, la victime forcée des ignorants ou des roués.
Ceci est le beau côté du gouvernement russe. Malheureusement, cette masse de lumières qu'il accumule autour de lui, il ne s'en sert que comme d'un instrument de ténè • bres. S'il pénètre au sein des États étrangers, s'il en étudie les ressources, les éléments vitaux, s'il réussit à s'y créer des influences, c'est partout et toujours dans l'intérêt de sa politique envahissante, de son génie délétère.
Chaque progrès qu'il voit surgir en dehors de lui lui inspire Tidée d'une mesure rétrograde correspondante; chaque révélation du bien le sollicite au mal; chaque mouvement de la civilisation le pousse à la barbarie. Tel est le destin de ce gouvernement, qu'il faut qu'il épuise toute sève, qu'il éteigne toute flamme I Contradiction de la nature, dérision de Thumanité!
Que M. de Haxthausen vienne donc encore nous dire maintenant que c'est là le gouvernement auquel la Providence a dévolu la mission de transmettre à VOrieni la civilisation occidentale ! Paiuwre Providence, elle aurait choisi là un singulier missionnaire !
lia Russie est un thé&tre. — Le tzar chef d'orchestre. — Les diplomates et le parterre. — La coulisse. — Rôle de Pierre !•' et de Catherine 11. — Leçons de Potemkin. — Nicolas et sa troupe. — Comédie changée en onglerie. — Preuve du fait. — Bombardement d*Odessa. — Rescrit de Nicolas à Osten-Saken. — Incroyable pasquinade. — Les Russes et les Européens victimes de la même mystiUcation. — La lumiëi^ se lève. — C*en est fait des prestidigitations.
Qu'est-ce donc que Tempire de Russie en face de l'Europe, sinon un vaste théâtre où le tzar est à la fois maître peintre et chef d^orcheslre, les sujets figurai^ts ou acteurs, les lois, les institutions, les ukases, autant de coups d'archet et de décors? La toile est toujours levée, le spectacle permanent. Aux premières 1(^^ les diplomates applaudissent et se pâment d'aise; les naïfs du parterre font écho ; mais on rit et on se moque dans la coulisse.
Cette comédie date surtout de Catherine II. Pierre le Grand, qui en avait préparé les matériaux et dressé la charpente, avait dans le caractère trop de brutale rudesse, trop de sauvage impatience, pour prendre la peine de polir les rôles et d'organiser les détails de la mise en